Alors que plus d’une centaine de bibliothèques ont été détruites dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023, une voix solitaire s’est élevée au sein de la Bibliothèque nationale de France pour alerter sur l’ampleur du désastre. Dominique Dupart, représentante élue des usagères et usagers de la BnF, a porté le sujet au conseil d’administration du 25 juin 2025. Bien que la proposition initiale n’ait pas été retenue, un point d'information sera inscrit à l’ordre du jour du prochain conseil d’administration, prévu en décembre.
Le 22/07/2025 à 16:25 par Hocine Bouhadjera
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« Plus une seule université debout. Donc plus une seule bibliothèque universitaire. » La phrase claque, implacable. Elle résume l’ampleur des destructions à Gaza telle que documentée par les équipes du projet Reading (in) Gaza, co-dirigé par Dominique Dupart (projet en cours de construction. Pour plus d’informations : dupartdominique@univ-lille.fr).
Le 25 juin 2025, cette dernière a pris la parole en conseil d’administration de la BnF pour dénoncer un phénomène aussi tragique que, selon elle, sous-médiatisé : la destruction « systématique » des bibliothèques dans la bande de Gaza, en s'appuyant sur les alertes de l’ONU et de l’UNESCO qui évoquent, à propos des atteintes patrimoniales à Gaza, un « caractère systématique ostensible ».
Dès le 9 octobre 2023, la Bibliothèque centrale de l’Université islamique de Gaza et les archives judiciaires du Palais de Justice étaient frappées. Depuis, les chiffres s’accumulent. « Une centaine de bibliothèques détruites ? L’estimation est basse », prévient la chercheuse.
Car nombre de bibliothèques intégrées à des écoles ou à des centres culturels n’ont même pas été identifiées comme telles dans les recensements initiaux, pointe-t-elle. Un travail d’inventaire du patrimoine détruit à Gaza est d’ores et déjà en cours, sous le titre Gaza Histoire : inventaire d’un patrimoine bombardé. Ce projet est coordonné par Fabrice Virgili, directeur de recherche au CNRS au sein de l’unité mixte de recherche SIRICE (Sorbonne – Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe).
Face à ce constat, Dominique Dupart a souhaité inscrire officiellement à l’ordre du jour du conseil d’administration de la BnF un point sur les bibliothèques détruites à Gaza. Il fallait cinq voix pour que la proposition soit recevable. Il n’y en eut que quatre - « seule Christine Patureau (CGT), et seuls Ioanis Michalopoulos (CGT) et Guillaume Riquier (SUD), tous les quatre représentants syndicaux dans l’établissement, pour défendre les bibliothèques détruites sous le ciel de Gaza ».
« J’avais écrit à l’ensemble des membres du conseil d’administration ainsi qu’à mon camarade représentant des usagers. Personne n’a accusé réception. Ni les personnalités extérieures à la BnF », confie-t-elle. Ce silence massif, elle le décrit comme « étourdissant ». Et de pointer, non sans amertume : « Ce silence émane de personnalités intellectuelles, ou administratives, qui travaillent soit dans le monde des livres, soit avec les livres, soit dans les livres. »
Dominique Dupart ne parle pas seulement de bâtiments et de collections. Elle évoque les personnes. « Des bibliothèques qui s’écroulent les unes après les autres sur leurs propres livres, comme autant de Maison Usher, seulement, à la différence de la Maison Usher, à l’intérieur, il y a des gens. »
Elle dresse plus généralement le portrait d’un monde effondré : les bibliothèques pour enfants de l’IBBY, celles de Beit Hanoun et Rafah, la bibliothèque du Child Center, rue Al-Wehda, ou encore celle du Canaan Educational Center, pillée et vandalisée. Et malgré tout, de se réjouir : « Des étudiants ont commencé à rassembler des PDFs pour créer une bibliothèque numérique de fortune. »
En effet, en mai 2025, des étudiants de Gaza ont créé une bibliothèque numérique de fortune en sauvegardant des PDF d’articles pour pallier la destruction de leurs bibliothèques. Sans accès à leurs universités, ils étudient sur leurs téléphones portables, souvent au milieu des décombres. Faute de soutien institutionnel, ce sont eux qui ont permis à l’apprentissage de se poursuivre. Cette archive numérique est devenue un outil vital pour de nombreux étudiants.
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Bien que sa proposition ait été rejetée formellement, Dominique Dupart a pu faire une déclaration liminaire – un droit accordé aux représentants élus. Elle y a décrit, preuves à l’appui affirme-t-elle, la destruction des 12 universités de Gaza. « Depuis le 17 janvier 2024, plus une seule université n’est debout à Gaza. Ce qui signifie que toutes les bibliothèques universitaires sont désormais à terre. » L’université Al-Isra, la dernière à tomber, l’a été par des mines déposées au sol.
En outre, grâce à l’initiative conjointe avec Christine Patureau (CGT-Culture-BnF), un « point d'information » sera inscrit à l’ordre du jour du CA de décembre 2025. Objectif : définir une réponse institutionnelle compatible avec les équilibres diplomatiques en cours. Et pourquoi pas, propose-t-elle, accueillir des universitaires palestiniens exilés, comme cela a été fait pour les chercheurs ukrainiens via le programme PAUSE.
Selon Dominique Dupart, la BnF n’est pas seulement un sanctuaire pour les livres, mais aussi un levier diplomatique. « Les bibliothèques sont des sites mondialisés deux fois : par leurs contenus, qui appartiennent à tous, et par les soutiens internationaux qu’elles reçoivent. » Et d’insister, en forme de conclusion : « Quand on détruit les livres, on détruit aussi l’humanité. »
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Déjà le 8 mars dernier, dans une lettre ouverte, un collectif de salariés du secteur culturel exhortait la Bibliothèque nationale de France (BnF) à sortir de son silence face à ce qu’ils qualifient de « destruction méthodique du patrimoine palestinien ». Ils rappelaient notamment que la BnF a su se mobiliser activement en faveur de l’Ukraine dès 2022.
Les auteurs dénoncent un « culturicide sous nos yeux », citant notamment la destruction de la bibliothèque publique Edward Saïd, ou encore des images diffusées montrant un soldat israélien posant devant les flammes d’une bibliothèque en ruines. Ils rappellent que « ce ciblage des infrastructures éducatives et culturelles palestiniennes », constitue une violation manifeste de la Convention de La Haye de 1954. Selon eux, ces actes relèvent d’une « stratégie de déracinement, de négation et d’appropriation de l’identité autochtone palestinienne ».
Ils pointent également « l’obligation de neutralité à géométrie variable » de la BnF, évoquant le message interne du 29 avril 2024 rappelant aux agents le devoir de réserve - en vertu de l'article L121-2 du code de la fonction publique, alors même que des engagements publics avaient été pris pour l’Ukraine. Cette asymétrie, écrivent-ils, « soulève des questions sur la cohérence de la BnF dans son engagement envers la protection du patrimoine culturel mondial ».
Plus largement, le texte interroge l’histoire coloniale de l’institution, notamment la provenance de certaines collections issues de spoliations en Algérie. Ils rappellent qu’à l’époque de la colonisation, « les bibliothèques algériennes privées et publiques ont été dévastées, soit par la destruction, soit par le pillage » – des ouvrages aujourd’hui conservés à la BnF.
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Le collectif formulait deux demandes précises : « Que la BnF dénonce cette atteinte grave au patrimoine mondial » et « qu’elle suspende sa convention de coopération avec la Bibliothèque nationale d’Israël », notamment en matière de numérisation, d'expositions et de projets scientifiques. Car, concluent-ils, « en tant qu’institution garante du patrimoine universel, la BnF ne peut se permettre d’ignorer un tel crime contre la culture et l’histoire ».
À ce jour, la BnF, comme le ministère de la Culture, également sollicitée, n’ont toujours pas répondu au collectif de salariés du secteur culturel, selon ce dernier.
À Gaza, plus de 120 Palestiniens ont encore été tués ces derniers jours alors qu’ils tentaient d’accéder à l’aide alimentaire. Les distributions, organisées par la Fondation humanitaire de Gaza (GHF) soutenue par les États-Unis et Israël, virent au drame. Après vingt mois de guerre et un blocus humanitaire, la situation est critique, avec une famine imminente et une hausse de la malnutrition. La GHF est désormais sous le feu des critiques.
Plus généralement, la situation humanitaire à Gaza se dégrade dramatiquement, au point que la Société des journalistes (SDJ) de l’AFP redoute que ses correspondants sur place ne meurent de faim. Dix journalistes locaux continuent de couvrir les événements malgré la pénurie de nourriture, de carburant et les menaces constantes.
La presse internationale reste interdite d’accès, et les collaborateurs de l’AFP sont parmi les derniers témoins directs. En juin dernier, 200 médias et ONG ont réclamé l’ouverture de Gaza aux journalistes. Le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de France, Jean-Noël Barrot, soutient désormais cet appel. Plus de 200 journalistes ont été tués depuis octobre 2023.
Le pape Léon XIV a appelé à un cessez-le-feu immédiat, à l’entrée de l’aide humanitaire et à une résolution pacifique du conflit. Il soutient la solution à deux États et reconnaît officiellement la Palestine depuis 2013.
Crédits photo : gloucester2gaza (CC BY-SA 2.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
6 Commentaires
Rose
23/07/2025 à 06:35
Et bientôt plus un seul palestinien debout ; je ne suis pas complice de ce massacre. Il restera la dignité de ceux qui protègent n'importe quel peuple sur la planète et le déshonneur de ces gens qui détruisent tout.
Liberté
23/07/2025 à 09:25
Est-ce que cette personne bien intentionnée a eu un mot pour les otages ? Pour dire qu'il suffirait qu'ils soient libérés pour que la guerre s'arrête ?
Est-ce qu'elle a demandé que les bibliothèques de Gaza bannissent les livres de propagande qui appellent à tuer tous les juifs et à détruire Israël ?
Gilles
25/07/2025 à 10:16
Bravo pour votre soutien au génocide et votre whataboutisme.
Marie
26/07/2025 à 11:41
Votre pseudo suffit pour jauger le degré de votre "connaissance". Idem pour la définition de "suffire"
Marie
23/07/2025 à 17:43
Quand l'armée israélienne tire et tue des Palestiniens affamés et assoiffés, le mot "humain" n'a plus de sens.
Rose
26/07/2025 à 08:15
Aux dernières nouvelles, le locataire de l'Élysée va reconnaître l'État de Palestine, ce qui est légitime, et plusieurs pays demandent la fin de la catastrophe humanitaire à Gaza.
Car, quand on sait que chaque humain est un fragment lié de l'humanité, le chagrin des pertes ne s'oublie pas.