Sa prose noire et acérée rappelle Raymond Guérin. Son ironie pessimiste penche du côté d’Emmanuel Bove. Le phrasé rageur est célinien. Nous sommes en 1953 lorsque Georges Hyvernaud publie son deuxième récit le Wagon à vaches. On y retrouve la veine existentialiste, sans le torse bombé de l’intellectuel engagé. Par Nicolas Acker.
L’absurde camusien en est la colonne vertébrale et le mythe de Sisyphe a ici une tête de ruminant. Georges Hyvernaud (1902-1983) a beau avoir toutes les cartes de son époque en main, personne ne lira le Wagon à Vaches. Le narrateur, ancien prisonnier de guerre (voir précédent article), retrouve sa misère quotidienne et maudit ses voisins vaniteux, collègues fielleux et résistants de la dernière heure. Bourgeois ou prolos, maîtres ou valets, même matière humaine écœurante. Peut-être est-il un peu trop honnête pour le lecteur d’après-guerre? Écrivain singulier et courageux, Georges Hyvernaud, après ce second échec éditorial, passe à la trappe, définitivement. Un « ensablé » de première catégorie.
La guerre est finie mais la paix n’est pas revenue pour autant pour Georges Hyvernaud. Quatre années ont passé depuis la parution de son premier livre, la Peau et les os (1949), et force est de constater que son auteur n’a pas changé son regard d’un cil sur la condition humaine. Dans son premier récit, Hyvernaud restituait sa vie de captivité pendant la guerre avec une lucidité féroce et une ironie toute misanthrope. Revenu à la vie civile, rien n'a changé vraiment: même vacuité absurde, même passivité amère. Quel tour de passe-passe la vie est-elle encore en train de lui jouer? Hyvernaud trempe à nouveau sa plume dans une encre plus noire encore pour ausculter les « vieilles petites rigoles » de la vie odieusement frelatée de ses congénères.
Avec le Wagon à Vaches pour titre, c’est l’emblème sinistre de la guerre que l’auteur convoque, ce wagon où les vaches sont les prisonniers (comme Hyvernaud l’a été en 1940), transportés et parqués comme des bêtes. Mais c’est aussi par extension l’étendard de la « vacherie quotidienne », de l’existence molle même, où l’on retrouve cette « même servitude » et cette « même décomposition » éprouvées pendant la captivité.
Si La peau et les Os était un témoignage, le second livre d’Hyvernaud est un roman, comme l'indique le titre de la première édition parue chez Denoël. Pourtant la cloison fictionnelle est bien mince et ne fait pas longtemps illusion. Hyvernaud se cache ici derrière le narrateur, un modeste employé de bureau sans nom et sans âge, qui, après la guerre, reprend dans sa petite ville de province un quotidien insignifiant chez « Busson Frères, Eaux Gazeuses ». Il vit dans un petit meublé terne qu’il estime être à l’image de son existence : « un murmure de tragédie, un cortège de pressentiments, de sourdes allusions à cet univers suspect et précaire où il faudrait vivre ».
Derrière son double, Hyvernaud reprend son étude de la fatalité des vies minuscules entamée dans son Oflag de Poméranie. Et les premières pages du Wagon à vaches ont valeur d’avertissement pour le lecteur qui aurait aimé naïvement entrevoir enfin une lueur d’espérance dans l’épaisse grisaille de l’après-guerre. L’expérience du camp aura été un laboratoire, une « école négative de la vie » comme le dit Varlam Chalamov (prisonnier d’un goulag soviétique pendant 17 ans) dans les Récits de la Kolyma. Hyvernaud s’est laissé gagner par des « certitudes rugueuses » et une douloureuse clairvoyance : « Un destin d’insecte, dans le genre du mien et de pas mal d’autres. Et encore un destin, c’est un mot plutôt excessif pour désigner ce consentement morne à l’existence ».
Le récit déambule alors parmi une galerie de personnages qui forment l’entourage du narrateur, tous marqués au fer de la médiocrité, de la suffisance, de l’opportunisme, du faux héroïsme. Il y a Porcher le collègue, les Deux Vieux, pathétiques propriétaires de son meublé et leur fille neurasthénique. Il y a les Corchetuile, bouchers prospères aux tendances adultérines, Iseult, quincaillière dont l’unique ambition est d’aller faire du camping quand elle n’est pas dans sa boutique. En cruel portraitiste, Hyvernaud dézingue sévère, façon puzzle. Ces figures suintantes de trivialité ou livides d’ennui lui en rappellent d’autres. Reviennent alors en lui les souvenirs poisseux du camp et ses camarades de captivité, Ure, Chouvin, Vignoche…Sont-ils si différents ? Désespérément non.
Parmi les fréquentations plus ou moins contraintes du narrateur, il y a surtout ses voisins, Monsieur Bourdalou et sa femme. Lui, entrepreneur en maçonnerie et donneur de leçons, qui « a fait son chemin ». Elle, ménagère exemplaire tout en rondeur petite-bourgeoise dont le conformisme rivalise avec la mesquinerie. Monsieur Bourdalou prodigue sa bonne morale au narrateur paumé, et, magnanime, lui présente ses relations. Car du beau linge, il en connaît ! Flouche, le député-maire et ancien ministre, Troude, Rudognon, Scie (des Etablissements Scie), Lamoue, Valache, Rave et les autres…
Tous ces hommes aux noms de famille délicieusement choisis, sont d’indiscutables résistants autoproclamés. Sous leurs poses fanfaronnes, Hyvernaud débusque avec gourmandise les faussaires de la Libération. L’époque troublée a été propice aux approximations. Dans la précipitation, on s’est arrangé avec les ambiguïtés. Brillant comme un sou neuf, le héros revanchard est à la mode. Le coiffeur Caucheron n’a-t-il pas exécuté le (supposé) traître Flampin ? Les calomnies gênantes du vieux professeur Dardillot ne sont-elles pas celle d’un amer collabo déchu ?
Boursouflés d’autocélébration, Bourdalou et ses amis ont ainsi formé un « Comité d’Érection » pour savoir quels morts méritent de figurer ou non sur le prochain Monument aux Morts. L’ironie corrosive des descriptions pousse aux sourires grinçants. La satire est sale et totale. Par-delà l’absurdité de ces vies grotesques, Hyvernaud liquide l’époque.
Dans la noirceur de cette vision, une petite lueur néanmoins persiste. Le narrateur nourrit en effet quelques velléités d’écriture, qui pourraient bien lui servir de sédatifs pour supporter « la vie d’après ». Monsieur Bourdalou, tout surpris de cette intrusion de raffinement chez ce pauvre hère, le presse pour savoir de quoi son futur bouquin est fait. Madame (de)Bourdalou, qui pour un peu tiendrait salon, veut son avis sur la Littérature, sur l’Art et autres grands sujets. Elle ne devrait pas : le narrateur trouve plus de sens dans les graffitis injurieux d’urinoirs que dans ses romans préférés « où il est dit de l’héroïne que sa poitrine palpite sous son corsage léger ».
Cet hypothétique livre à venir est en réalité le seul horizon du narrateur mais il ne lui est pas aisé de trouver la légitimité d’un tel acte créatif. La médiocrité de sa vie et celles des autres valent-elles l’honneur d’être un sujet ? « La vie manque de romanesque quand on est obligé de la gagner », considère-t-il avec un sens amer de la formule. Car la littérature non plus n’est pas épargnée. Cette littérature de privilèges d’abord, aristocratique, avec « ses duchesses de Proust et de Balzac », dont les « drames distingués » offrent aux beaux quartiers des cas de conscience savoureux. La littérature démagogique ensuite, la populiste, plus indécente encore, qui « feint de croire que les pauvres bougres (les humbles, pour parler en style attendri) disposent eux aussi d’une vie profonde… ».
« La littérature française, Dieu merci, peut se passer de mes services. Elle ne manque pas de bras, la littérature française, ça fait plaisir. Elle ne manque pas de mains. On en a pour tous les goûts, pour toutes les besognes. On a des anxieux, des maux du siècle, des durs et des mous, des bien fringués, des chefs de rayon. On a les officiels en jaquette, pour centenaires et inaugurations de bustes. On a les anarchistes qui portent un pull-over jonquille et qui sont saouls à onze heures du matin. Ceux qui sont au courant de l’imparfait du subjonctif, ceux qui écrivent merde, ceux qui ont un message à délivrer et ceux qui sont les gardiens de la tradition nationale. »
Le narrateur, épuisé par ces méditations bilieuses, est bien embêté et un peu de mauvais foi. Enfin, il envisage de se mettre pour de bon à ce livre ; il en a marre de faire semblant de l’écrire pour que Bourdalou le lâche un peu avec ça. Et si un tel livre devait exister, il en a en tout cas trouvé le titre : ce sera Le Wagon à Vaches.
Cette révélation de la mise en abyme du récit, à l’effet (limité) d’ultime pirouette, sonne a posteriori davantage comme un baroud d’honneur pour Hyvernaud. Car si les Mouches de Sartre ont su voler bien haut en ces temps-là, les vaches existentialistes d’Hyvernaud ont regardé passer le train de la gloire. Le public ne voudra pas se reconnaitre dans ce portrait tranchant et la critique n’est guère plus enthousiaste. Pas assez lumineux pour les uns, pas assez effronté pour les autres.
Le 26 aout 1953, dans sa chronique littéraire de l’hebdomadaire Carrefour, Roger Nimier regrette par exemple qu’Hyvernaud ne soit pas allé plus loin dans son entreprise de démolition, dans la monstruosité de ce petit monde. Si l’avait eu ce cran-là, estime-t-il, « il aurait écrit le Don Quichotte de nos mares stagnantes, comme on disait autrefois. Le mépris et l’objectivité ne sont pas des vertus de romanciers. » Nous laisserons au jeune hussard la radicalité de son jugement tranché à l’épée (il pulvérise d’ailleurs dans le même article le dernier roman de Nathalie Sarraute).
Quant à Georges Hyvernaud, face à l’indifférence générale, il renoncera définitivement à publier de son vivant, pour se consacrer uniquement à l’enseignement. Il mourra en 1983. Ses deux livres ainsi que des lettres et manuscrits seront exhumés et publiés quelques années plus tard.
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 01/01/1997
207 pages
Le Dilettante
15,00 €
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