Son état de santé mental était déjà amplement sujet à spéculation. Désormais, le quasi octogénaire est aussi affublé d'une insuffisance veineuse chronique – assez classique à son âge. Mais un autre symptôme, plus constant, éclaire sa présidence sous un jour singulier : son rapport problématique à la lecture, au livre, à la culture écrite en général. Retour sur une hostilité assumée.
Le 19/07/2025 à 10:09 par Nicolas Gary
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19/07/2025 à 10:09
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Quand la porte-parole de la White House apparaît blème devant la presse, pour annoncer que le POTUS souffre de « lésions tissulaires causées par des poignées de main fréquentes », on a le rire moqueur qui point facilement. Donald Trump, 79 ans, se mettra certainement au régime, portera des bas de contention et plus d’activité physique, afin de se remettre sur pieds. Mais une chose est assurée, il ne prendra pas de repos avec un bouquin entre les mains.
Le paradoxe est cruel. Trump ne lit pas. Mais le monde lit sur lui. Et avec quelle frénésie. Depuis 2016, une avalanche de publications s’est abattue sur son mandat. Biographies critiques, témoignages accablants, journaux de bord de collaborateurs déçus. Il y a eu Michael Wolff, Bob Woodward, Mary Trump, John Bolton, Maggie Haberman. Chaque année, un lot de révélations, d’analyses, de colère imprimée.
Donald Trump brandissant un exemplaire de The Art of the Deal. L’ancien président recommande ce livre (dont il est l’auteur officiel) parmi ses lectures favorites — aux côtés de la Bible. Ironiquement, son ghost-writer Tony Schwartz affirmait : « Je doute sérieusement que Trump ait jamais lu un livre de sa vie d’adulte. » Le ton est donné.
Ce dernier ne s’est jamais caché de lire peu, voire pas du tout. Interrogé en 2016 sur le dernier livre qu’il avait lu, il a éludé avec candeur : « Je parcours des passages, des chapitres… Je n’en ai pas le temps » . De son propre aveu, l’homme d’affaires ne consacre guère d’heures aux livres, trop occupé par « d’autres choses ». Une attitude qu’il arbore presque fièrement, comme un pied de nez à la tradition intellectuelle. Son mépris pour la lecture est devenu partie intégrante de son personnage public.
Cette désaffection s’étendait jusqu’aux documents les plus sensibles de la Maison-Blanche. Trump « rarement, voire jamais, ne lit » le briefing quotidien du président, rapportait The Washington Post dès 2018. Préférant les exposés oraux et les notes ultra-synthétiques, il rechignait devant les rapports détaillés. La référence aux briefings officiels laissés de côté nourrit ainsi un doute : ce refus de lire est-il un choix purement stratégique, ou révèle-t-il une incapacité à absorber des informations complexes ?
La question de la capacité cognitive de Donald Trump s’est invitée très tôt dans le débat national. Ses adversaires et même certains proches collaborateurs l’ont décrit comme intellectuellement limité. Dans le brûlot Fire and Fury (2018), Michael Wolff le dépeint en président « semi-lettré », évoluant dans un présent perpétuel dominé par l’instantané télévisuel.
Quelques mois seulement après son investiture, des membres de son propre cabinet le taxent en privé « d’idiot » ou de « crétin ». Face à ces attaques, il se retranchait dans le déni et vantait ses prouesses mentales. Il s’autoproclame « génie très stable » : fait inédit, il exigea en 2018 de passer un test cognitif lors de son examen médical. Verdict : un score parfait de 30/30 au test de dépistage d’Alzheimer, résultat immédiatement brandi comme l'assurance d'un esprit alerte.
Or, qu’un président des États-Unis ressente le besoin de prouver ainsi qu’il sait reconnaître un éléphant ou mémoriser une liste de mots interroge sur le climat de suspicion entourant ses facultés mentales ne dissipe pas les inquiétudes. Au contraire...
Par une ironie de l’histoire, si Donald Trump ne lit pas sur le monde, le monde n’a jamais autant écrit sur Donald Trump. Sa présidence a engendré une véritable déferlante éditoriale : jamais un mandat n’a suscité autant de mémoires, enquêtes et pamphlets explosifs en si peu de temps. « Trump a été mauvais pour l’Amérique, mais bon pour l’édition américaine », relève malicieusement le Los Angeles Times.
Des douzaines de livres sur le 45ᵉ président ont été publiés rien qu’en 2020, certains tirés à des millions d’exemplaires. Dès la première année de mandat, Fire and Fury de Michael Wolff a ouvert le bal en révélant les coulisses chaotiques de la Maison-Blanche. Ont suivi les confidences au vitriol de l’ex-directeur du FBI James Comey, les enquêtes de Bob Woodward (Fear, Rage), le témoignage de l’ancienne conseillère Omarosa (Unhinged), sans oublier le règlement de comptes familial de Mary L. Trump (Too Much and Never Enough).
Chaque nouvelle parution égratignant le président s’est hissée en tête des ventes, comme si l’imprimé était devenu un champ de bataille où défendre une certaine idée de la vérité. Fidèle à son instinct pugiliste, lui dément les faits rapportés, attaque frontalement les auteurs. Face aux révélations gênantes de Fire and Fury, le président a fustigé un livre « mensonger », traitant son ancien stratège Steve Bannon – principal informateur de l’auteur – d’homme ayant « perdu la raison ».
Surtout, Trump a cherché à museler ces ouvrages par tous les moyens juridiques possibles. Ses avocats ont tenté d’empêcher in extremis la sortie du livre de Wolff, arguant de la « diffamation » et exigeant l’abandon pur et simple de sa publication.
Quelques années plus tard, c’est le manuscrit explosif de son ex-conseiller John Bolton qu’il fait poursuivre en justice : la Maison-Blanche saisit un tribunal pour bloquer The Room Where It Happened, au motif qu’il contiendrait des informations classifiées. La plainte, déposée à une semaine de la sortie, visait même à confisquer l’avance de 2 millions de dollars versée à Bolton et à faire détruire les exemplaires déjà imprimés.
En parallèle, le frère du président, Robert Trump, a engagé une action pour interdire les mémoires de Mary Trump, invoquant une clause de confidentialité familiale signée vingt ans plus tôt. S’il a obtenu temporairement une injonction, la cour d’appel a rapidement levé l’interdiction, rappelant qu’un éditeur non signataire d’un accord de confidentialité restait protégé par le 1er Amendement.
Pas même les anciens loyaux devenus critiques n’ont été épargnés : Omarosa Manigault Newman fut poursuivie pour avoir violé un accord de non-divulgation, le camp Trump lui réclamant près d’un million de dollars en “dédommagement”.
Ses procès d’intimidation, devenus réflexe, n’ont jamais tenu face à la liberté d’écrire. Le phénomène est inédit par son ampleur : un président américain en exercice s’est retrouvé assiégé – impuissant – par une myriade de livres-enquêtes, transformant les librairies en contre-pouvoir officieux.
Le succès politique de Donald Trump s’est construit sur le rejet assumé des élites intellectuelles. À ses partisans, il plaît précisément parce qu’il ne parle pas comme un politicien. Son style oratoire est simple, brut de décoffrage, volontiers approximatif — gage, selon eux, d’authenticité. Le POTUS a fait de cette défiance envers le savoir une véritable stratégie populiste, se vantant de savoir mieux que quiconque sur tous les sujets, de l’ISIS aux éoliennes, sans jamais s’encombrer des avis d’experts.
Durant sa campagne, il allait jusqu’à clamer « I love the poorly educated! » (« J’aime les mal-éduqués »), assumant le fossé avec les diplômés des côtes Est et autres “tordus intellectuels”. Le message est limpide : ne pas trop lire, ne pas trop réfléchir, serait le signe d’une sagesse populaire ancrée dans le bon sens plutôt que dans les théories. En face, les intellectuels, journalistes et scientifiques sont décrétés biaisés, snobs, et surtout hostiles aux « vrais » Américains. « Ces élites ont en commun qu’elles parlent bien et lisent des livres », note avec ironie l’historienne Susan Jacoby.
Cette glorification de la simplicité a certes une longue histoire, mais a atteint une intensité inédite. Jamais le fossé n’a paru aussi grand entre la culture du livre et la culture du slogan. Le président républicain a exacerbé une “culture du soupçon” où tout savoir un tant soit peu élaboré est perçu comme suspect. Les conséquences sont tangibles : remise en cause des experts, théories du complot banalisées, polarisation extrême du débat public.
Quand la complexité est rejetée, il ne reste que des vérités alternatives où chacun choisit son camp. Trump, à sa manière, a révélé la fragilité d’une démocratie lorsque la raison et la connaissance cessent d’être des références partagées. Son rapport aux livres – ou plutôt son non-rapport – symbolise l’ère de la post-vérité, où le leader se targue d’instinct et de guts plutôt que d’étude et de lecture.
En fin de compte, l’héritage “littéraire” de Donald Trump est un paradoxe à méditer. D’un côté, un président qui ne lit presque rien, campant fièrement dans l’anti-savoir. De l’autre, un volume sans précédent de pages écrites pour décrypter ses faits et gestes, comme autant de remparts contre l’oubli et la désinformation. L’époque est suffisamment fébrile pour qu’un livre puisse être perçu comme un acte de résistance politique.
Et l’homme qui tweetait plus vite que son ombre aura malgré lui redonné du lustre à un média ancestral : l’imprimé. Il restera sans doute dans l’histoire comme le président qui n’aimait pas lire — pendant que d’autres, tout autour de lui, se sont chargés de lire sa présidence à livre ouvert.
Une constante chez Donald : sa préférence assumée pour les briefings oraux plutôt que les documents écrits. Ses conseillers ont dû condenser les notes de renseignement en schémas visuels ou en résumés d’une page, parfois agrémentés d’images. Il déclarait en 2018 : « I like bullets or I like as little as possible ».
Ainsi, ses équipes durent adapter les briefings à son attention volatile, à coups de schémas, photos et cartes, conscients que leur patron puisait l’essentiel de ses informations à la télévision — notamment sur Fox News. L’ancien conseiller économique Gary Cohn aurait même résumé la situation dans un courriel amer : « Trump ne lira rien — ni les notes d’une page, ni les rapports succincts ; rien. Il se lève au milieu des réunions avec des dirigeants étrangers parce qu’il s’ennuie. »
Les rares lectures revendiquées par Trump semblent avant tout relever de l’image de soi ou de la manipulation de son image publique. Il cite régulièrement Norman Vincent Peale, pasteur américain et auteur de The Power of Positive Thinking (1952), livre fondateur de la pensée positive. Trump affirme avoir assisté à ses sermons à New York dans son enfance, et dit avoir été profondément influencé par sa rhétorique confiante et performative.
Plus controversé, un témoignage de son ex-épouse Ivana Trump suggérait que son ex-Donald possédait un exemplaire de Mein Kampf sur sa table de chevet – en réalité, il s'agissait d’un autre titre, My New Order compilation de discours d’Hitler. Trump a toujours nié avoir lu ces ouvrages ou les avoir consultés, tout en reconnaissant que ce livre figurait dans ses affaires. L’incident a alimenté les fantasmes et rumeurs autour de ses sympathies autoritaires, sans qu’un lien formel puisse être établi.
Crédits photo : ActuaLitté CC BY SA 2.0
Par Nicolas Gary
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14 Commentaires
Eec
19/07/2025 à 10:52
Et d'un, quand on devient milliardaire, j'ai la faiblesse de penser qu'on est à l'aise avec le complexe.
Et de deux, on lit des livres à défaut d'en écrire. Or Trump a écrit un livre. Un livre de recettes économiques. Excusez du peu.
Et de trois, passer pour un homme du peuple est obligatoire quand son électorat est très populaire.
Mais et de quatre, il faut rarement croire un dirigeant qui la joue modeste. Je me souviens de Chirac, qui jouait les modestes en déclarant n'aimer que la musique militaire. Il était en réalité d'une très grande culture !
Toto
19/07/2025 à 14:24
D'une, Trump n'est pas "devenu" milliardaire tout seul comme un grand, il a hérité d'une fortune considérable, qu'il a apparemment assez mal gérée, ayant même frôlé la ruine avant d'être rendu célèbre par une émission de télé-réalité ; les sources à ce sujet sont faciles à trouver.
De deux, il ne vous a certainement pas échappé qu'un ghost-writer fait une apparition dans cet article. On peut donc légitimement se demander dans quelle mesure le livre signé par Trump a été "écrit" par lui. Et avant de considérer, comme vous semblez le faire, que proposer des "recettes économiques" témoigne d'un haut niveau de réflexion (ce qui est en soi discutable), il conviendrait au minimum de s'assurer que lesdites recettes fonctionnent.
De trois, vous avez raison sur ce point. La démagogie de Trump ne fait aucun doute, même s'il est permis de douter qu'il ait beaucoup à forcer sa nature.
De quatre, (quoi qu'ait pu faire fait Chirac par ailleurs) il semble pour le moins téméraire de prêter la qualité de modestie à un type qui passe son temps à répéter qu'il est un génie, qu'il sait tout sur tout, que Dieu fait des miracles à son intention particulière, et que tous ceux qui osent le contredire sont des attardés mentaux, des ratés jaloux ou des menteurs malintentionnés.
Point 2
19/07/2025 à 16:37
Un illustre l'a précédé, prénommé Karl, avec sa bible qu'aucun homme de gauche n'a jamais relativisé...
Bien qu'il s'agisse là d'une grosse plantade !
Toto
22/07/2025 à 10:26
OK. Le rapport ?
DF
19/07/2025 à 20:38
Excellent article. Merci.
Myd
19/07/2025 à 22:30
Article interminable en franglais. Bravo. Vous aussi... retournez lire des vrais articles de presse...
Gosset
21/07/2025 à 01:02
Et bien, si vous trouvez cet article interminable, vous ne devez pas arriver à lire grand chose si ce n’est votre prose de deux lignes et qui ne supporte pas l’anglais, pourtant légitime dans un texte qui parle des USA.
Rudy
21/07/2025 à 08:44
Myd
“… de vrais articles…” en bon français, ne vous en déplaise puisque leçon vous voulez donner.
Marie
21/07/2025 à 09:21
Il semble que cet handicap majuscule soit la source de l'incohérence et du non suivi de ce qu'il pense être ses décisions , donc son "pouvoir"...Dans "Pied nu sur la Terre sacrée" le portrait de l'envahisseur par les Indiens d'Amérique vaut son pesant...trump.
Pierre-Henry Huysmans
21/07/2025 à 22:50
Mais ce type est illettré, il ne sait ni lire ni écrire (et ça se voit quand il "ratifie"), il est d'ailleurs totalement inculte et n'écoute même pas ses conseillers, il n' y a qu'à voir comment il s'est ridiculisé devant le président du Libéria, il ne connaissait même pas ce pays et son histoire. trump n'a que 200 mots de vocabulaire, comme un enfant de fin de maternelle.
joris laporte
22/07/2025 à 12:20
Un peu comme si on demandait à Yann Moix d'écrire un roman...
Edco
28/07/2025 à 15:59
Super article ....M' a rappelé le livre de Jacques A. Bertrand " les autres , c est rien que des sales types " , notamment le 1 ier chapitre 🤣🤣🤣🤣🤣
Aurélien Terrassier
02/08/2025 à 09:24
A part manger des hamburgers tout en regardant programmes de télé-poubelle, voilà ou en sont réduites les capacités du dirigeant fascisant Donald Trump. Il ressemble aussi à une partie non négligeable de son électorat aussi. Rejet viscéral de l'élite alors qu'il en fait parti et anti-intellectualisme primaire, voilà la recette dangereuse qui a fait son succès et que la gauche démocrate américaine n'a pas pu combattre en essayant de dissuader quelques millions de bernes bornes de voter pour lui en 2024.
Edco
02/08/2025 à 11:55
Si seulement il achetait un cahier de mandalas à colorier, ça le calmerait peut- être !!!🤣
Sinon , ya
Martine joue au golf ....
ou Martine et le fond de teint.....