Un beau matin, Christophe Siébert est allé voir son éditrice, Marion Mazauric du Diable Vauvert, et il lui a dit quelque chose du style : « J’ai inventé un minuscule État coincé entre la Russie et l’Ukraine, il compte 4 millions d’habitants. Je vais y raconter tout plein d’aventures bizarres. Ah ! Et aussi, ça me prendra 20 volumes ». Ce à quoi l’éditrice lui aurait simplement répondu : « Ok ! allons-y ! »
Le 18/07/2025 à 19:35 par Ugo Loumé
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Publié le :
18/07/2025 à 19:35
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Et c’est comme ça qu’un matin de la fin de l’hiver 2025, on a reçu Une vie de Saint à la rédaction, 4e desdits 20 volumes (mais ça, on ne le savait pas à l’époque : on pensait qu’Une vie de Saint était une œuvre solitaire). La couverture rouge et la tête de fou de Raspoutine qui était posée dessus attiraient notre regard. Le logo du Diable Vauvert, avec son asticot qui pend entre les jambes, finissait de poser le contexte.
Au dos, la quatrième de couverture parlait des années 70, d’un « anti-héros autant inspiré de Raspoutine que de Yukio Mishima, dont les aventures violentes et romanesques » nous branchaient bien. Juste à côté, à l’emplacement traditionnellement réservé au paragraphe de présentation marketing, était inscrit : « une fresque magistrale dans la lignée de Roberto Bolaño, Maurice G. Dantec ou Antoine Volodine. »
Alors là, on était mitigé. Il faut dire que tout ça avait tout pour nous plaire. Mais d’un autre côté, quelque chose retenait notre enthousiasme. C’est qu’avec Hocine, on a une règle : plus une œuvre nous attire, plus on s’en méfie. Un principe de prévention, forgé à force de lire à longueur de journée le bla bla communicationnel abusif d’un trop grand nombre de maisons d’édition, si abominablement opulent qu’on en oublie qu’il peut parfois être vrai.
Mal à l’aise dans notre indécision, on a décidé de l’emporter avec nous. Le soir même, assis à notre bureau, on ouvrait enfin l’ouvrage, prêt à trancher, notre jugement éclairé par ce qui importe vraiment en définitive : les mots. Mais vous savez comme les choses sont : la confiance peut nous faire croire bon ce qui est très mauvais, la méfiance peut nous faire passer à côté d’un chef-d’œuvre.
Et il faut dire que les premières pages d’Une vie de Saint ne sont pas les plus accueillantes qu’on ait lues : une vingtaine de mini situations foisonnantes qui mettent en scène des personnages aux noms compliqués venus de l’est, dont on comprend directement qu’ils n’auront pas leur place dans le récit et qu’ils auront disparu au prochain chapitre. Le tout est entrecoupé d’un compte à rebours — « soixante secondes avant l’impact » — qui s’écoule très lentement.
Alors quand on regarde la taille du bouquin (près de 500 pages), puis celle de notre pile « à lire », on se dit qu’il faut vite faire un choix. Chaque page tournée est une page qu’on tournera pas dans un autre livre, et la vie de lecteur est si courte…
C’est comme ça qu’on a commis une erreur (temporaire, heureusement) : on a refermé ce livre. On l’a d’abord rerangé dans la fameuse pile « à lire », option « peut-être bientôt ». Puis les jours passant, il s’est retrouvé sur l’étagère de notre bibliothèque, dans la catégorie « si l’occasion se présente ça serait bien de lire ces livres ».
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. De longues semaines plus tard, alors que le soleil était revenu avec le printemps, on s’est rendu à Montpellier pour La Comédie du Livre, Les éditions Au Diable Vauvert y fêtaient leur 25 ans et une partie de leurs auteurs étaient présents. À la table ronde qui était consacrée à la maison : Marion Mazauric, bien sûr, Élise Thiébaut et… un certain Christophe Siébert.
L’occasion d’en apprendre un peu plus sur l’écrivain, sur l’homme. Ce qui ne pouvait que jouer en sa faveur, puisque ce qu’on apprenait sortait de la bouche de la directrice du Diable Vauvert, et que cette dernière pense que son auteur est un génie. Venant d’une éditrice, me direz-vous, c’est à prendre avec des pincettes. Certes, mais il y avait dans sa voix quelque chose de si sincère qu’on n’arrivait pas à ne pas la croire. On avait envie de la croire. C’est peut-être naïf. On préfère dire qu’on a le bon soupçon.
En rentrant de Montpellier, Une vie de Saint a quitté la bibliothèque pour être directement promu sur mon bureau. Un épisode de Mauvais Genre, sur France Culture, lui étant consacré, et une lecture de son texte, La Fabrication d’un écrivain, plus tard, le tour était joué. La méfiance s'était transformée en confiance, on pouvait enfin rouvrir ce petit pavé, résolu à le traverser jusqu’au bout.
Alors, qu’est ce qu’il y a chez Christophe Siébert, qui mériterait qu’on parle de lui comme d’un génie et de ses livres comme de chef-d'œuvres ? Tout d’abord il faut prévenir : âmes sensibles, prenez sur vous. Christophe Siébert fait partie de ces écrivains qui n’ont pas peur des mots, surtout lorsqu’ils évoquent quelque chose de « sale » et qu’ils plongent en profondeur dans les zones sombres de l’âme humaine et de la société. Une des chroniqueuses de France Culture expliquait justement qu’elle n’avait pas réussi à finir Nuit noire, sa première parution aux Diables Vauvert.
Dans Une vie de Saint, on suit l’histoire mystérieuse, certainement un peu exagérée, mais tout de même (et justement parce qu’elle est exagérée) passionnante de Nikolaï le Svatoj. Une espèce de prophète/gourou/guérisseur, qui s’est retrouvé doté de pouvoir magique après avoir manqué de se noyer dans un lac glacé pendant son enfance. Il y jouait avec son frère, qui a péri dans l’accident, alors que Nikolaï s'est fait sauver par la « Belle Dame » — nom qu'il donne à la Vierge Marie, qui fait par ailleurs l'objet d'un culte particulier dans la l’Église orthodoxe.
Quoiqu’on est pas bien sûr du sens dans lequel les choses se sont déroulées. Nikolaï revient lui-même à deux reprises sur cet épisode pour le tirer au clair. Finalement, il se pourrait que ce soit son frère que la Belle Dame ait sauvé en l’emmenant avec elle, pendant le Svatoj était renvoyé dans le monde pour y mener une existence sombre et solitaire : survivre, c’était une manière pour Nikolaï de se sacrifier.
Parce que ce monde est l'œuvre d’un démiurge mal-intentionné — cette fois-ci, c'est au gnosticisme que Siébert emprunte — qui y a semé la corruption, la perversité, la douleur, la souffrance, la méchanceté et j’en passe. C’est le monde inversé. Un monde où la paix n’existe pas, nulle part. Un monde où Nikolaï, malgré la protection de la Belle Dame, sera lui-même emporté dans un tourbillon de violence nihiliste, de lutte sans peine pour le pouvoir et de partouzes cruelles et sanglantes. Il y côtoie les membres d’un culte obscure qui rend hommage à une roche noire aux pouvoirs maléfiques.
Dans ses rangs se trouvent les plus hautes personnalités de Mertvecgorod, celles qui détiennent tout le pouvoir politique et économique, qui gèrent le gouvernement, les boîtes de nuit, les bordels, les usines de traitement de déchets et les médias. Complot, sang, meurtres, sacrifices, baises, entités malfaisantes à têtes de chien, pays qui sombre dans la pauvreté, dans la corruption, les pauvres crèvent la dalle pendant que les puissants mangent tous les soirs dans des palaces… tout se mélange dans une grande mélasse sombre dont Siébert ne perd jamais le fil.
Pour relever ce défi, on l’imagine dans son appartement, les murs tapissés de plans de la ville imaginaire, de tableaux sur lesquels sont notés tous les personnages qui la peuplent et les liens qui les unissent, de frises chronologiques retraçant les événements qui s'y déroulent et indiquant qui participe à leur déclenchement. Bref un travail qui, vu d’ici, nous semble relativement colossal.
On en profite pour saluer la partie « remerciement » en fin de livre, dans laquelle Christophe Siébert liste ces sources d'influences. Une bonne idée pour qui veut creuser certains thèmes, et un geste d'humilité et de sincérité, une manière d'avouer « qu'évidemment tout ne sort pas par magie de ma tête », qu'on est loin de retrouver dans tous les romans.
Alors on ne s’ennuie jamais. Les orgies ultraviolentes et répétées jusqu’au dégoût sont décrites avec une précision qui provoque une curiosité malsaine. Les jeux de pouvoirs s’équilibrent afin que l’histoire ne tombe jamais trop brutalement d’un côté ou de l’autre. Et les théories mystiques du Svatoj sont évoquées avec une force de conviction qui titille nos tripes et notre esprit. C’est peut-être trop, parfois, mais c’est toujours mieux que pas assez, non ?
Le Mertvecgorod de Siébert est un projet sans limite. Aucune frontière morale, thématique, ni stylistique. Une débauche en tout point. Débauche que Nikolaï le Svatoj pointe d’ailleurs « comme seule voie d'accès possible à la vérité ». Car l’objectif n’est pas seulement d’offrir une histoire foisonnante et divertissante, gratuitement choquante et subversive. Non, le but de tout ça est bien de trouver un moyen « d'échapper à la prison du démiurge ».
Dans l'univers de Siébert, tout le monde est enfermé. Les malheurs de ce monde, nous en sommes tous, sans exception, du plus faible des dominés au plus fort des dominants, à la fois les coupables et les victimes innocentes. Ceci vaut, on le répète, pour ceux d’en bas comme pour ceux d’en haut. Parce que (et c’est là, selon nous, la vraie leçon de ce livre), le pouvoir on ne le détient jamais, c’est toujours lui qui nous détient. Nous sommes tous unis, enchaînés dans une seule et même ronde. Une ronde de souffrance et de corruption.
Prédateurs et proies en égales parts, les uns et les autres interchangeables. Criminels et victimes. La même pièce jouée par une troupe unique, les rôles à chaque représentation attribués de façon aléatoire à des acteurs qui concourent au même but. Hier tu m'as cassé la gueule. Nous n'étions pas adversaires mais complices. Unis dans la conception de la violence, père et mère du malheur que nous avons enfanté ensemble. Qui frappe, qui est frappé, aucune différence, aucune.
Ainsi, le Svatoj est tour à tour un héros et un anti-héros, il est parfois ridicule, grossier, répugnant, excessif. C’est un gourou, mais c’est également un guérisseur, un ascète et un sage. Malgré ses pouvoirs surnaturels et son contact avec l’au-delà, il n’est qu’un humain. Mais par lui, et à travers son histoire et celle des événements qu’il traverse, Christophe Siébert lâche des pistes pour que nous trouvions un accès au vrai monde.
« La seule façon d'échapper au mensonge, c'est d'être toujours, le plus possible, le plus longtemps possible inadapté à son environnement, inapte à la survie, incapable de se reproduire. L'inaptitude est la principale caractéristique qui nous permettra d'échapper à la prison du démiurge », nous dit-il.
En bref, une lecture aussi désespérante (le monde de Mertvecgorod dégueule de détresse) que réjouissante (oui, il existe des écrivains capables d’inventer ce genre de livre, et des éditeurs pour les publier sans poser de question). Maintenant, on va mettre les 3 volumes précédents du cycle Mertvecgorod sur notre pile « à lire », et attendre la parution du prochain.
Par Ugo Loumé
Contact : ul@actualitte.com
Paru le 20/02/2025
496 pages
Au Diable Vauvert
24,50 €
1 Commentaire
Comité Livre Libre
20/07/2025 à 12:01
Dostoïevski se marre seul dans son coin.
ChatGPT approuve en silence.
"Merchandising International, j'écoute, que puis-je faire faire pour vous ?"