Le Rouge et Laure, de Galien Sarde, chroniqueur pour ActuaLitté, est un roman qui mêle habilement les codes du polar à une réflexion plus profonde sur des thèmes comme la solitude, la culpabilité, les relations toxiques et les illusions du pouvoir. L’histoire se déroule à Lagord, en Charente-Maritime, dans un été suffocant, et tourne autour de la mort mystérieuse de Gaspard Vance, un riche restaurateur rochelais. Une interview menée par Olivier Stroh.
Ce qui semble d’abord être un infarctus se révèle être un crime potentiel, déclenchant une enquête policière qui explore l’entourage de la victime : ses enfants distants, sa femme écartée, et surtout Laure, sa jeune et énigmatique compagne.
Le récit, construit à travers des points de vue multiples, tisse une intrigue complexe où se mêlent tension dramatique, émotions intimes et révélations fragmentées. Le style de Galien Sarde, caractérisé par des phrases sinueuses, une narration au présent et une focalisation flottante, crée une atmosphère oppressante et immersive, à mi-chemin entre le roman noir et une fable contemporaine.
Ce roman est également salué pour son esthétique soignée, jouant entre onirisme et tension, et pour sa capacité à détourner les conventions du genre policier pour explorer des questions existentielles comme la lutte entre le tragique de l’existence et le désir.
Olivier Stroh : Votre troisième roman est déjà salué pour son mélange audacieux de polar incandescent et de fable contemporaine qui explore ces moments où tout bascule, où une vie apparemment stable révèle ses fissures, avec une intrigue qui est une porte vers des questions plus profondes, sur la solitude ou le désir, et comment on se perd dans les illusions qu’on se crée. Pouvez-vous nous dire ce qui vous a inspiré pour écrire cette histoire ?
Galien Sarde : L’inspiration première fut esthétique. Tout est parti d’une vision et de « choses vues » au gré de balades effectuées à Lagord et La Rochelle. Très vite sont apparus dans la foulée des personnages que le décès initial – celui de Gaspard Vance – met en crise. Il s’est agi, dès lors, de suivre au plus près leurs failles intérieures jusqu’au bout.
Vous citez souvent l’importance des rêves dans votre processus créatif. Échec, et Mat, par exemple, est né d’un rêve. Est-ce que Le Rouge et Laure trouve aussi ses racines dans un rêve ou une image mentale forte ?
GS : La réponse à cette question est dans la précédente. Pour mes trois premiers romans, je suis parti d’images fortes, fantasmatiques, inventées ou surajoutées à la réalité. L’écriture du roman, tout en suivant une tension narrative progressive, décrypte par degrés le mystère initial de ces images désirables jusqu’à une fin cathartique.
Vous situez l’intrigue à Lagord, près de La Rochelle, dans une atmosphère estivale oppressante, dans un calme apparent qui cache des tensions. Vouliez-vous un cadre qui semblait trop parfait pour mieux le fissurer ? Est-ce que ce décor ne devient pas un personnage à part entière, qui pèse sur les protagonistes et sur l’intrigue ?
GS : Oui, doublement. J’aime les façades captivantes et ce qu’elles cachent de profondeurs déviantes. Un modèle possible à ce principe narratif qui m’attire : le rêve américain. Ce que peuvent les mythes, les fantasmes, les images qu’ils engendrent, est au cœur de mes livres. La fascination et la sidération commandent mon écriture.
Par ailleurs, la maison de Gaspard Vance, labyrinthique, agit sur l’intrigue. Épousant les émois des personnages, c’est une caisse de résonnance ambivalente, onirique ou cauchemardesque.
Votre roman explore des thèmes comme la culpabilité, le pouvoir, la solitude. Vouliez-vous écrire sur l’ambiguïté des désirs, ces désirs qui piègent les personnages autant qu’ils les définissent ?
GS : Sans aucun doute. Le thème du désir, comme dans mes précédents romans, innerve celui-ci. Ce qui se joue entre Julien et Laure échappe, est passible de lectures multiples et pose si l’on veut la question du consentement amoureux. Autour de ce thème primordial – celui du désir –, ceux de la culpabilité, du pouvoir et de la solitude rayonnent ou s’éteignent, éclairent le livre ou le plongent dans le noir.
Parmi ces personnages, il y a Laure, la jeune compagne de Gaspard, qui est au cœur du roman : elle est énigmatique, insaisissable. Est-ce qu’elle représente cette part d’inconnu qui attire et dérange à la fois ? Qui est-elle pour vous ? Comment l’avez-vous façonnée ?
Votre roman commence comme un polar classique avec la mort suspecte de Gaspard Vance mais s’éloigne rapidement des conventions du genre et l’enquête devient un prétexte, un fil rouge pour plonger dans la psyché des personnages. Les points de vue multiples, ceux de Laure, des enfants de Gaspard, de sa femme, permettent de fragmenter la vérité. Chaque personnage voit une facette différente de la réalité comme un puzzle à recomposer. Comment avez-vous construit cette structure narrative avec ces points de vue multiples et cette tension presque onirique ?
GS : Laure, comme la piscine de Lagord, est une métaphore du désir, notamment. Elle constitue le foyer du roman : le point où les regards convergent, tragique, aveuglant. Seul le commissaire Bloom coupe à cette hantise, la contrebalance humainement. Il rachète et sauve le roman.
Concernant la fragmentation des points de vue, elle s’est imposée. Nul ne détient la vérité, qui échappe. La réalité est perspectiviste, dépendante de notre désir, qu’on le veuille ou non. C’est parfait ainsi : l’élaboration d’un puzzle policier fait sens en profondeur et le rêve rôde toujours, doublant ce qui est.
Le désir est un thème récurrent de votre œuvre, déjà présent dans Echec, et Mat et Trafic, vos deux premiers romans. Dans Le Rouge et Laure, comment le désir, de vérité, de pouvoir, de liberté, mais aussi de fuir ou de détruire, s’articule-t-il avec l’intrigue policière ?
GS : Le désir implique l’être et le monde, l’identité, l’altérité. Il ouvre les possibles et révèle l’impossible, également. Il touche à la vie, à la mort. Il est notre pouvoir et notre liberté et dévoile leurs limites au contact du réel (auquel personne n’accède) et de la réalité (qui traduit le réel de façon empirique, rationnelle). Il est notre foi et ce qui nous égare.
Ce qui frappe, c’est l’atmosphère très particulière que vous créez, entre réalisme et onirisme, comme une sorte de fable moderne. Est-ce que pour vous la réalité est une façade qui cache des vérités insaisissables et l’onirisme est une manière de dire que le réel tel qu’on le perçoit est toujours traversé par des désirs, des peurs, des illusions qui le déforment ?
GS : L’atmosphère en question tient à la fiction. Ce mot premier, synonyme du mot « fable », en un sens, ou relié à lui dans un autre sens – dès lors qu’une fable est un récit à visée éclairante –, est à la source du roman. Il en est constitutif.
Nous sommes des êtres de rêve et de réalité. Or, entre les deux, aucune frontière absolue n’existe : les rêves partent de ce qui est et s’y mêlent, quand la réalité s’avère faite de fictions, d’inventions abstraites, de projections humaines, de traductions partageables grâce au langage, avant tout.
Votre style est souvent décrit comme ciselé, parfois baroque, avec une langue qui défie les conventions. Comment travaillez-vous votre écriture pour qu’elle porte à la fois l’intrigue et cette dimension esthétique ?
GS : L’intrigue est première. Et, avec elle, les désirs des personnages. Le style en dérive nerveusement. Selon qu’elles sont porteuses de réalité ou de fantasmes, les phrases diffèrent. Leur syntaxe et leur grammaticalité dépendent du degré de désir qu’éprouvent mes personnages. Plus celui-ci est intense, plus la réalité s’effrite, se transforme sous son effet – et la langue qui porte cette dernière.
Le titre, Le Rouge et Laure, est très énigmatique. Pouvez-vous nous en dire plus sur sa signification ? Le rouge, c’est une couleur omniprésente dans le roman, comme une pulsation dans le texte.
GS : La lumière est clé dans mes romans – donc les couleurs. Le blanc, le noir baignent Échec, et Mat ; Trafic est bleu avant tout. Le Rouge et Laure est sous l’emprise du rouge, en effet, comme un refrain chromatique qui fait écho à Lagord, où s’entend le mot « gore », et au nom « Laure », omniprésent, obnubilant. Une chaîne tragique scande le livre sur le plan des signifiants.
Si on le souhaite, on peut aussi songer au Rouge et le Noir, de Stendhal, que mon roman revisite librement et partiellement.
Vous êtes publié par les éditions Fables Fertiles, une maison jeune mais déjà reconnue pour son exigence et sa ligne éditoriale singulière, qui valorise des voix uniques et des récits qui questionnent. Comment s’est construit votre lien avec votre éditeur pour ce roman ?
GS : De la meilleure des façons possibles : par une rencontre réelle, humaine et littéraire. Tout est parti du texte d’Échec, et Mat et des échanges qu’il généra.
Une dernière question, Galien Sarde : après Échec, et Mat, Trafic, et maintenant Le Rouge et Laure, à quoi peut-on s’attendre pour votre prochain projet ?
GS : À un roman d’épouvante ou à une suite d’Échec, et Mat. Dans les deux cas, de nouvelles lumières attendent le lecteur – de nouvelles révélations finales.
Crédits photo © Galien Sarde
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 11/02/2025
230 pages
Editions Fables fertiles
18,60 €
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