Journaliste de formation, Rita Dro a créé en 2019, le concept « Notre boîte à livres », qui essaime en Côte d’Ivoire. Cette jeune entrepreneure sociale avance vite, elle sait attirer des soutiens, car elle est totalement engagée dans cette action qui affiche des résultats concrets et encourageants en faveur de la lecture et de l’éducation. Propos recueillis par Agnès Debiage, ADCF Africa.
Le 17/07/2025 à 10:32 par Agnès Debiage
2 Réactions | 449 Partages
Publié le :
17/07/2025 à 10:32
2
Commentaires
449
Partages
En mai dernier, je l’ai invitée à intervenir lors d’une table ronde professionnelle au Salon international du livre à Abidjan. En l’écoutant, en la regardant avec ses yeux pétillants, ses mots impactants et ses gestes qui vous poussent vers l’action, je suis tombée sous le charme de cette jeune femme positive, dynamique, qui voit grand et qui veut participer à l’éducation de milliers d’enfants. Rita Dro est une engagée, avec son cœur, sa vivacité d’esprit, son leadership et ses ambitions de développement.
ActuaLitté : Alors Rita, comment tout a commencé ?
Rita Dro : Je n’étais pas spécialement lectrice lorsque j’étais petite. Mais au cours de mes études de journalisme, l’un de nos professeurs nous a formés au reportage et nous a fortement incités à lire, lire, lire pour mieux relater les faits en arguant que les écrivains sont souvent extraordinaires dans leur manière de décrire les situations.
Alors je m’y suis mise. J’ai lu, lu, lu… et un jour, j’ai été profondément bouleversée par un ouvrage : Le Petit Chose d’Alphonse Daudet. Ce roman a été une révélation et a changé ma vie. Non, je ne serai pas le Petit Chose. Oui, je verrai grand et j’irai jusqu’au bout de mon rêve : la boîte à livres.
Justement, ce concept de boîte à livres existe dans plein de pays, comment l’avez-vous fait naître en Côte d’Ivoire ?
Rita Dro : En 2019, en surfant sur les réseaux sociaux, je découvre cette idée génialissime. Alors j’effectue des recherches et je tombe sur la belle histoire de ce concept né aux États-Unis. Un jour, la maman d’un jeune Américain, qui était une grande lectrice, décède soudainement. Or elle avait l’habitude de partager ses livres avec ses voisins. En hommage, son fils installe une petite boîte devant la maison de sa maman pour perpétuer ce geste. J’ai trouvé cela tellement beau que moi aussi j’ai eu envie de partager ce livre qui m’avait fait du bien et avait changé ma vie : Le Petit Chose.
En 2019, j’installe ma première boîte à livres dans mon quartier Riviera 3, à Abidjan. Les enfants sont les premiers curieux et intéressés. Je leur dis tout de suite que la condition pour emprunter un livre, c’est qu’au retour ils doivent me faire un résumé. À ce stade, je prends conscience que ces enfants ont beaucoup de lacunes (lire, écrire, résumer, prendre la parole...). Donc je décide de les encadrer une fois par semaine. C’est ainsi que la première boîte à livres naît.
Lorsque je poste sur les réseaux sociaux cette première installation, je reçois plus de 1000 commentaires. Incroyable ! Mais 99 % étaient négatifs : « Mais tu es folle, tu vas te faire voler tous les livres », « En voilà une qui a envie de se faire voir », « C’est peine perdue, les Africains n’aiment pas lire », « Vous allez retrouver vos livres au marché noir »...
Mais pour moi, je sentais que je devais aller de l’avant, car je suis consciente de ce que la lecture m’a apporté, du rôle qu’a joué Le Petit Chose, et ce ne sont pas ces commentaires qui vont éteindre ma flamme intérieure. Heureusement qu’il y avait aussi quelques messages encourageants et des personnes qui croyaient en moi.
Alors je démarre. Des particuliers nous offrent des livres. Des maisons d’édition nous soutiennent et notamment Bayard Afrique. Tout mon salaire et toutes mes économies servent à obtenir les documents administratifs de l’association, développer nos actions, offrir un goûter aux enfants au terme de chaque animation.
Rentrons dans les chiffres, combien de boîtes à livres ont ainsi vu le jour ?
Rita Dro : Un premier partenaire (la fondation Friedrich Ebert Côte d’Ivoire) s’intéresse à notre action et nous finance 6 boîtes à livres. Hourra, alors on continue. Puis l’Union européenne permet la création de 20 boîtes à livres. Nous postulons à un appel à projets et Notre boîte à livres est retenue.
Ce partenaire décisif va carrément changer la donne, car il veut relever le niveau des enfants vivant en milieu rural et leur offrir des perspectives réelles. La International Cocoa initiatives (ICI) est en charge des affaires sociales des grands acheteurs de cacao et café et elle nous permet de créer 33 boîtes à livres en zone rurale. Notre association prend alors une nouvelle dimension et je dois m’y consacrer pleinement.
À la campagne, la situation est compliquée : la qualité de l’éducation laisse à désirer, les enfants commencent souvent à travailler très jeunes et quittent tout système éducatif. Ils n’ont guère d’autres perspectives que les champs.
Donc, aujourd’hui, nous avons déjà installé une centaine de boîtes à livres. Je suis une entrepreneure sociale et nous travaillons avec une soixantaine de personnes. Et tout cela est parti de la lecture du Petit Chose qui a été mon livre de chevet. Je me dis que je ne dois pas finir comme Daniel Eyssette, le personnage principal du roman autobiographique Le Petit Chose d’Alphonse Daudet. Je dois foncer. Voilà ce que la lecture m’a apporté et a fait de moi.
Quels ont été les freins auxquels vous avez été confrontée ?
Rita Dro : Ce projet m’a coûté des amitiés, parce que lorsque tu es à 150 % à fond, que tu dois tout apprendre (trouver des fonds, monter des activités...), tu oublies totalement ta vie sociale et même certains devoirs envers ta communauté. Alors on t’exclut violemment. Cela m’a beaucoup touchée et ça a été un grand moment de solitude.
Ma mère même ne voulait pas croire que j’avais démissionné de mon poste de journaliste, elle me prenait pour quelqu’un qui frôle la démence. Cette instabilité et cette prise de risques les dérangeaient dans leur petit confort. Ils ne comprenaient pas. J’avais une grosse pression de mes parents. Cela a été vraiment un coup dur pour moi. Aujourd’hui certains de mes amis ont compris que j’avais ce feu ardent en moi, que je ne pouvais ni m’en détourner ni ralentir.
Au niveau du projet lui-même, je n’ai pas eu de frein particulier. J’étais tellement investie qu’aucun obstacle ne pouvait m’arrêter. Le seul qui m’a ralentie a été la procédure pour obtenir tous les papiers d’enregistrement de l’association, un parcours du combattant qui nous prit presque deux ans.
Comment encouragez-vous les communautés à se mobiliser ?
Rita Dro : Quand on arrive dans une communauté, avant de s’installer, nous sensibilisons les populations sur la lecture et son importance dans la réussite scolaire des enfants. Les paysans sont découragés par l’éducation, les parents ne croient plus en la réussite de leurs enfants. De notre côté, on essaye de savoir d’eux pourquoi les enfants travaillent si jeunes dans les champs. Puis on crée un speech [discours, NdR] autour de cela pour amorcer leur sensibilisation.
Qu’est-ce que la lecture ? Comment la lecture peut-elle être déterminante dans la réussite scolaire de leurs enfants ? Comment la lecture peut-elle les aider à franchir des obstacles ? Mais on ne le fait pas dans un vocabulaire académique. Surtout pas.
On le fait passer au travers d’une pièce de théâtre et là, ça leur parle ! On a aussi quelques belles success-stories à raconter, comme le fils de ce paysan qui n’avait pas quitté l’école pour travailler aux champs et qui est aujourd’hui employé dans une banque. C’est vrai et ça les fait rêver.
Évidemment, les parents ne sont pas totalement partants, mais ils ont compris. Alors nous recrutons un coordinateur local, un fils de la communauté qui suit une formation sur la tenue d’ateliers de lecture inclusifs, participatifs, efficaces et efficients. Ce dernier reçoit un cahier des charges bien défini. Il apprend à mener des ateliers de lecture chaque semaine avec les enfants.
Après 2 ou 3 mois d’activités, nous revenons vers ces parents pour montrer l’évolution de leurs fils et filles. Cette confiance entre le parent et le cadre éducatif n’existe plus. C’est ce que nous essayons de restaurer à notre niveau. Quand le parent voit les résultats, il est heureux, fier. Mais certains nous rétorquent aussi que pendant ce temps, l’enfant ne rapporte rien à la famille, qui continue à le nourrir.
Alors dans la version ivoirienne de la boîte à livres, nous organisons un vrai goûter lors des ateliers de lecture. Cela nous permet d’arguer qu’en plus du fait d’apprendre, nous nous occupons de leur nourriture et de leur bien-être. Quand le parent comprend tout cela, alors il y croit et laisse ses enfants participer.
Par ailleurs, les communautés qui nous accueillent ont la responsabilité de la boîte à livres, certaines peuvent la fermer par moments, d’autres la rentrent la nuit, c’est un bien commun.
Comment se composent et se renouvellent les boîtes à livres ?
Rita Dro : Chez nous, toutes les lectures sont bonnes. On trouve dans nos boîtes aussi bien des livres africains qu’européens. Mais les ateliers de lecture sont organisés exclusivement autour des titres d’auteurs ivoiriens et qui sont proches de la réalité des enfants. Il est essentiel que les histoires les rapprochent le plus possible de leur quotidien, des histoires totalement locales.
Nous avons aussi des titres adultes, car nous voulons absolument créer le modèle parents/enfants qui lit. Aujourd’hui, tous les parents sont connectés et les enfants ne les voient jamais avec un livre. Or c’est ce modèle parent/enfant que nous voulons aussi mettre à l’honneur pour encourager les plus petits.
La boîte à livres démarre avec une cinquantaine de titres et ça grimpe vite à plus d’une centaine. Nous organisons des rotations tous les trois mois entre les communautés pour que les enfants aient de nouvelles lectures. Chaque année, nous renforçons le fonds documentaire.
Revenons sur la part animation des boîtes à livres, comment procédez-vous ?
Rita Dro : Nous avons recours au « Programme d’Enseignement Ciblé » (PEC) qui demande dans son application un test AZER qui évalue le niveau réel des enfants afin de mieux le prendre en compte, car ce n’est souvent pas celui de la classe dans laquelle ils sont. Puis nous les répartissons dans des groupes spécifiques pour des ateliers ciblés afin les amener à évoluer quel que soit leur point de départ.
Notre coordinateur local est un instituteur de préférence, que l’on forme et qui va décliner notre méthodologie et nos objectifs mensuels dans sa communauté. Dans son cahier des charges, il doit faire à minima 4 ateliers de lecture par mois à raison d’un par semaine. Chaque mois, il reçoit sa rémunération et l’argent pour le goûter des enfants.
Après six mois d’atelier, nous passons à la phase des compétitions de lecture à voix haute. Nous réunissons parents et enfants pour qu’ils mesurent pleinement cette évolution. Les parents sont généralement très fiers. Les meilleurs sont récompensés. Ensuite, on organise une finale à Abidjan ou Yamoussoukro, une capitale en général.
Pour ces enfants vivant dans ces communautés reculées, venir en ville, c’est déjà une grande expérience en soi. Nous leur préparons une belle compétition, ils séjournent dans des grands hôtels avec des ascenseurs (une première pour eux) pour qu’ils comprennent que la lecture peut ouvrir de belles portes.
Cela crée des souvenirs magiques en rapport avec la lecture. Nous les récompensons avec des ordinateurs, des vélos, de beaux cadeaux et quand ils retournent au village, ils sont fiers, motivés et deviennent nos meilleurs ambassadeurs.
Voilà ce qu’on crée autour du livre et c’est une très très belle expérience pour eux, pour nous, pour demain.
Quelles sont les conclusions des évaluations du programme Ma boîte à livres ?
Rita Dro : Nous avait fait une étude incluant tous les enfants qui prennent part aux ateliers de lecture. Leur taux de réussite surtout à l’entrée en sixième est nettement plus élevé que celui des autres enfants (sur 10 enfants prenant part aux ateliers de lecture et qui sont candidats au concours d’entrée en sixième, 9 sont admis).
Idem pour les élèves en classe intermédiaire qui enregistrent un taux d’admission en classe supérieure élevé. L’impact de la lecture a été prouvé. Cela conforte également nos bailleurs à continuer à soutenir nos actions, car cela améliore l’éducation et développe l’enfant.
De quel soutien auriez-vous besoin aujourd’hui ?
Rita Dro : Nous avons toujours besoin de nouveaux livres, car c’est ce qui alimente tout le programme. C’est notre principal souci. Et évidemment, si de nouveaux bailleurs peuvent nous permettre d’accompagner plus d’enfants, notamment dans de nouvelles communautés, ce serait formidable. Tant d’enfants sont en zone rurale, nous voudrions élargir l’impact des boîtes à livres.
En 2023, nous avons impacté 19.000 enfants, en 2023 ce sont plus 22.000 enfants qui ont été touchés par notre projet. L’installation et le suivi d’une mini-bibliothèque reviennent à 1 million de francs CFA pour l’année (soit 1500 €).
Toutes les écoles en Côte d’Ivoire n’ont pas la chance d’avoir une bibliothèque, alors notre mini bibliothèque, c’est une solution toute trouvée pour rapprocher les enfants du livre et de la lecture.
Avez-vous des liens avec des associations pour développer les boîtes à livres dans d’autres pays africains ?
Rita Dro : Pas encore. Mais dans un avenir proche, on compte expérimenter cela au Ghana et au Burkina Faso. L’un de nos bailleurs veut que l’on développe notre expertise dans ces pays.
Quel serait votre grand rêve pour la boîte à Livres ?
Rita Dro : Je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que les Africains n’aiment pas lire, il faut juste créer les conditions et mettre les livres à disposition. Il faut faire confiance à l’intelligence des gens. Cela ne coûte rien de faire confiance. Et vous verrez le résultat. Mon rôle est aussi d’amener nos élus, nos instances de décision à adopter des solutions comme celle que nous développons.
Ils pourraient aider plus les communautés, on ne demande pas la construction de bâtiments, juste des boîtes remplies de livres. Prendre un décret pour obliger les gens à installer des boîtes à livres dans tous ces ensembles immobiliers qui poussent partout à Abidjan, mais aussi dans chaque quartier et chaque ville.
Dans 10 ans, mon objectif est : 1,5 million de boîtes à livres. Il y va de la survie de notre nation, mais aussi de celle de la langue française. La lecture fait des leaders, alors pourquoi ne pas répandre ces boîtes à livres ? Pour que les enfants puissent dire, j’ai grandi avec une petite bibliothèque à côté de chez moi, au village. Il faut offrir cette chance aux enfants, ils le méritent.
À LIRE – Cyclone Chido : comment les livres viendront en aide à Mayotte
Notre autre grand rêve est le partage de notre modeste expérience autour de la boîte à Livres, notre modèle économique plutôt réussi lors des salons du livre à Paris, Genève, Berlin ou encore aux États-Unis, pays qui a vu naître ce concept tellement impactant.
Crédits image : © Rita Dro/Notre boîte à livres
Par Agnès Debiage
Contact : adcfconsulting@gmail.com
2 Commentaires
M'BAO AKPESS TOUSSAINT
17/07/2025 à 16:45
J'ai eu la chance et l'honneur de participer aux compétitions de lecture organisées par la boîtes à livres et ma chair a prit l'aspect de poule tellement j'avais toujours la chair de poule. CEST une initiative a perpétrer et encourager et surtout promouvoir et qui nécessite que les élus et la nation s'y mettent.BRAVO À L'INITIATRICE ET GRAND MERCI A CEUX QUI CONTRIBUENT A SON EVOLUTION. C'EST UNE VRAIE TROUVAILLE SURTOUT POUR L'AFRIQUE.
General
17/07/2025 à 22:07
Bravo pour le soutien aux enfants.
La lecture un est puissant instrument d'accès à la connaissance.