Avec Les héros du peuple sont immortels, Stéphane Oiry raconte l’histoire de Gilles Bertin, de l’ascension du groupe punk Camera Silens qui a animé la scène bordelaise entre 1981 et 1986, d’un braquage désormais fameux, d’un exil douloureux, de relations amoureuses, d’une maladie infectieuse et finalement d’une rédemption salvatrice. Il retrace toute une époque (presque une épopée), à travers une destinée hors du commun et pourtant profondément humaine.
Le 16/07/2025 à 13:52 par Jean-Charles Andrieu de Levis
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16/07/2025 à 13:52
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Après Lino Ventura (Lino Ventura et l’œil de verre, sur un scénario de Arnaud le Gouëfflec), Stéphane Oiry dépeint le parcours d’une personnalité moins connue du grand public mais, se faisant, il se place davantage à hauteur d’homme. C’est après avoir entendu la voix du chanteur sur une émission de radio en 2009, après avoir été ému par ce timbre (comme dirait Barthes) qui n’avait plus rien à voir avec l’énergie nihiliste des chansons punks qu’il connaissait bien, que l’auteur se plonge dans l’autobiographie du chanteur qu’il décide finalement d’adapter.
Ainsi, après avoir collaboré avec, entre autres, les excellents scénaristes Lewis Trondheim et Appollo, il se lance pour la première fois à la réalisation d’un album dont il écrit également le scénario. Oiry démontre alors un véritable talent de conteur en livrant une fresque ambitieuse et poignante.
Tour à tour (et parfois simultanément) chanteur punk, toxicomane, père de famille désargenté, braqueur, fugitif, séropositif et condamné repentant, Gilles Bertier a vécu mille vies que Stéphane Oiry dépeint en seulement 125 pages de bande dessinée. La prouesse de ce récit est ainsi de raconter toutes ces périodes sans jamais verser dans le didactisme de fiches Wikipédia (ce qui est l’écueil de nombreux albums biographiques) : ce qui intéresse l’auteur avant tout dans ce portrait est l’homme moins que les actions, l’anecdote (dans ce qu’elle révèle et qu’elle appartient à l’intime) plus que le spectaculaire.
La distance (pas l’éloignement, plutôt la position) prise avec le sujet se signale notamment avec l’emploi de la seconde personne du singulier. Les énoncés présents dans les récitatifs emploient le « tu » et s’adresse directement à Gilles Bertin. Ainsi, pas de voix off à la première personne qui feint d’entrer dans une forme d’intériorité et confine à l’appropriation, pas non plus de longs pavés de textes informatifs, mais une voix qui l’interpelle, qui l’apostrophe, qui relate les évènements sans jamais juger, en gardant une place d’observateur qui est désormais la nôtre, lecteur.
Cette voix, se pourrait être sa femme, ses enfants, un proche, mais je crois qu’au fond, c’est Stéphane Oiry lui-même qui dialogue avec son personnage, avec humilité, avec une forme de curiosité mêlée de fascination et d’une réelle estime.
Le dernier chapitre (les dernières pages pour être plus précis) marque l’apparition de la première personne du singulier, « je ». Stéphane Oiry reproduit les phrases de Gilles Bertin (probablement tirés de son autobiographie), pour lui laisser les mots de la fin, les mots qui donnent à lire une forme de rédemption, un apaisement dont seul le personnage peut vraiment témoigner. Malgré ce changement, on n'observe aucune rupture de ton dans l’écrit, preuve que le dessinateur de bande dessinée a su se fondre dans la prose du chanteur et que, le temps d’un album, ils ont fait un bout de chemin ensemble.
Côté dessin, Stéphane Oiry atteint des sommets avec cet album. S’il a déployé au cours de sa carrière une palette de styles particulièrement variée, depuis quelques années, outre une escapade dans l’univers de Donjon, il approfondit une écriture graphique réaliste qui continue de gagner en densité. Chaque case est une leçon de mise en scène : des cadrages aux points de vue en passant par des choix d’ordre plus plastiques qui concernent des notions d’équilibre graphique, tout est pensé pour conduire merveilleusement bien le récit et impressionner le regard, l’immerger dans la fonction et dans l’intensité des émotions.
Le dessinateur puise largement dans son expérience de la presse (il collabore régulièrement à de nombreuses revues pour lesquelles il dessine des illustrations de presse ou des couvertures) qui oblige, en un dessin, à assurer une efficacité visuelle optimale et une intensité dramatique immédiate, ce que l’on retrouve dans les planches de l’album.
Les images sont ainsi resplendissantes, d’autant que la mise en page, qui participe pleinement à la délicatesse de la narration, donne beaucoup de place au dessin. Les planches sont aérées, contenant seulement trois bandes, avec peu de cases (on ne dépasse jamais les 6 cases par page) : l’auteur installe ainsi un rythme régulier, lancinant, qui laisse la part belle à l’image.
En plus du spectaculaire de l’image, donnée par le réalisme des dessins et leur expressivité plastique, le traitement des couleurs témoigne de l’intelligence qui dicte le travail graphique. Stéphane Oiry développe des palettes chromatiques douces et parfois étonnantes, avec notamment l’irruption de teintes étranges (des verts ou des bleus électriques un peu incongrus) qui dynamisent les compositions et opèrent une réelle séduction optique : le tout, bien sûr, avec discrétion, l’essentiel étant toujours laissé au récit.
Le dessinateur réalise également un travail documentaire remarquable : c’est-à-dire qu’au-delà de la forme qu’il donne aux choses par le dessin (on parle alors d’une réinvention du monde propre à la mimèsis), il s’intéresse à la forme qu’avaient les choses représentées à l’époque où se déroule le récit (on parle alors d’une réactualisation du monde propre aux realia, qui sont des détails d’ordre historiques et culturels qui donnent à voir une réalité désormais absente).
Il procède ainsi dans ses images à une reconstitution minutieuse qui nous transporte dans ces années et dans des lieux singuliers que l’on reconnaît bien si on les a déjà arpentés. Des architectures aux vêtements en passant par les véhicules, chaque détail représenté devient le témoin de la période racontée et agit comme élément immersif qui nous transporte dans un autre temps. On se prend ainsi à flâner à l’intérieur des cases, à laisser l’œil dériver et s’imprégner des ambiances retranscrites.
Pour finir sur ce travail de reconstitution remarquable, ces déambulations du regard nous entraînent dans un jeu de cherche-et-trouve au gré des nombreuses références qui se cachent dans les cases. Pour ce qui concerne la bande dessinée, nous croisons au fil des pages Torpedo, le fameux gangster imaginé par Bernet et Abuli (bien qu’Alex Toth en dessina les premières aventures), le détective Bob Fish de Chaland, les jeunes femmes de la série Love and rockets des frères Hernandez, le colosse en maillot de catch mexicain dessiné par Charles Burns, El borbah, le fétiche Arumbaya que Tintin recherche dans L’Oreille cassée, ou encore une affiche d’Hara Kiri (on oublie trop souvent que le journal Bête et méchant était un trésor graphique, accueillant dans ses pages Topor, Fred, Peellaert, Guitton, Copi, Masse et j’en passe).
Dans ce jeu de piste, il m’en manque probablement : tant mieux, j’en découvrirai d’autres lors de ma prochaine lecture. Il en va de même pour les citations à la scène musicale, plus nombreuses encore : ici, mes compétences se trouvent plus limitées et je laisse aux lecteur·ices la possibilité de se prêter à ce travail d’investigation culturel.
À travers ce tissu de références transpire l’amour de l’auteur pour la musique et la bande dessinée, qu’il partage avec Gilles Bertin (le chanteur était un grand amateur de bande dessinée et fut même incriminé à cause d’empreintes digitales laissées sur un Fluide glacial). Cette profusion fut sans doute pour Stéphane Oiry une manière de s’approprier un sujet qui n’est pas le sien, qui n’est pas sa vie, mais une époque qu’il a connue et qui ne cesse de le fasciner. Une manière d’adhérer à ses goûts, de trouver une juste distance entre la mise en avant de l’histoire du chanteur et un moyen, aussi, de se raconter avec discrétion.
Avec cet album, c’est tout le talent de Stéphane Oiry qui rayonne. L’auteur y dévoile une écriture aussi fine, rigoureuse et délicate que le sont ses images. S’il avait obtenu la bénédiction de Bertin pour adapter sa vie en bande dessinée, le chanteur, malheureusement disparu en 2019, n’aura pas la chance de tenir l’album entre ses mains. Mais nul doute qu’il aurait été enchanté par ces pages, autant que nous le sommes, emporté par la poésie punk qui les traverse.
Par Jean-Charles Andrieu de Levis
Contact : jeancharles.andrieu@gmail.com
Paru le 16/05/2025
130 pages
Dargaud
21,50 €
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