« Il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie ». Cette boutade de Cioran ne s’applique guère à la biographie d’Antoinette Fouque sous la plume de Jocelyne Sauvard. En effet, elle relève avec brio le défi d’avoir à faire surgir d’entre ses pages la figure d’une femme, une femme à la raison ardente, au pragmatisme inspiré, à la fougue réfléchie, une femme écartant les césures artificielles pour affronter le réel et pour dire la réalité d’un combat pour les femmes. Texte par Laurence Zordan.
Le 16/07/2025 à 14:03 par Auteur invité
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16/07/2025 à 14:03
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Dire, et tel est bien l’enjeu. « Vous ne passerez pour belle qu’autant que je l’aurai dit » : ainsi Corneille courtisait la marquise ; la beauté de la femme n’est rien en soi si elle n’est pas dite par le poète. Dire fait être. Avec Antoinette Fouque, dire fait naître. Aux yeux du poète, la femme est seulement un être de langage. Avec Fouque, la femme naît au langage.
Antoinette Fouque était une remarquable oratrice, non pas pour subjuguer (mettre sous un joug d’admiration), mais pour subvenir à un besoin d’élucidation et subvertir les idées reçues. La trajectoire de ce dire (et non pas « se dire » narcissique) est décrite par le présent livre qui en fait partager l’aventure.
Naître de, faire naître à : cette biographie est matricielle en tressant (la figure de la tresse est déterminante chez Antoinette Fouque) naissance biologique, naissance symbolique et naissance métaphorique. La naissance biologique est celle de la filiation : elle se raconte ; la naissance symbolique est celle des correspondances baudelairiennes (une forêt de symboles où les couleurs, les parfums et les sons se répondent), la naissance métaphorique restitue le sens de « transport » en passant du registre de la pensée à celui de l’action et vice versa.
Penser en femme d’action, agir en femme de pensée : telle était la manière de celle qui soumettait la théorie à l’épreuve des faits tout en travaillant à infléchir leur cours. Être toujours sur la ligne de crête en ne versant ni dans l’intellectualisme, ni dans l’activisme. Être toujours sur la brèche en cultivant l’exigence de la pensée et la générosité de l’action.
Une enfance méditerranéenne : naissance à Marseille en 1936, année historique. Père corse et mère italienne. Milieu modeste, analphabète, mais riche d’une culture orale qui nourrira par la suite le « dire » de la jeune femme. De l’école de la République à l’habilitation à diriger des recherches, le parcours de Fouque est un continuum ascendant, pourrait-on dire, par lequel la haute culture n’a jamais éclipsé la culture populaire.
Faire advenir, plutôt que de faire abstraction : animée par cette volonté sans faille, la jeune femme ne renie rien, n’efface rien et se verra plus tard décerner tous les honneurs et saluer par ceux dont le nom, comme le sien, marque une époque.
En exergue de l’ouvrage figure une citation de Proust et l’on songe alors à un autre extrait : ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des marines, des personnages consistants et reconnaissables…
Le livre se déplie de la sorte et les concepts-clés se donnent à voir à la lumière de l’enfance et des combats. Le jardin est à la fois une réalité horticole, une jouissance esthétique, une scansion chronologique (jardin premier, jardin public, jardin fruitier sont les intitulés des différentes parties de l’ouvrage), une référence philosophique, une puissance de germination et de floraison et le génie du lieu.
L’originalité d’Antoinette Fouque est de révéler que ces différentes approches embrassent une même réalité : celle de la libido creandi des femmes. Il ne s’agit pas d’exhorter chacun et chacune à faire du jardinage, mais d’inviter à comprendre ce que signifie mettre au jour, produire le singulier et l’inédit, aimer ce que jamais on ne verra deux fois tout en cherchant à l’inscrire dans une temporalité qui lui consente l’épanouissement libérateur, dégagé de tout déterminisme.
Le texte peut se lire à la fois comme une biographie linéaire et comme une mise en abyme.
Le tourbillon d’une vie hors du commun : la chronologie épouse le rythme imposé par une femme qui captait sur l’instant le moment décisif, le kaïros grec. Antoinette Fouque a aussitôt compris que mai 68 se réduisait à une révolte des fils contre les pères, oublieuse des femmes. Elle a donc et ce, d’emblée, fait entendre sa voix, celle des femmes. Elle s’est immédiatement démarquée d’un suivisme agité pour prendre la parole, comme on prend la Bastille. Sa voix résonnait dans les amphithéâtres.
Prendre la parole pour la rendre aux femmes, montrer qu’une simple rébellion estudiantine risquait de n’être qu’un autre conformisme, fonder plutôt que déconstruire : la trajectoire était celle du « bond au dehors » ; celui-ci consiste non pas à se poser en s’opposant (les femmes en lutte contre les hommes), mais à dénoncer des présupposés qui obscurcissent le véritable débat ; en grec, la vérité est dévoilement : dévoiler la place des femmes qui déplace les lignes en décryptant ce que créer veut dire, en révélant le subterfuge intellectuel qui prétend que les femmes sont trop occupées à procréer pour pouvoir créer.
Or, la procréation est le modèle de la création : l’artiste accouche d’une œuvre parfaitement originale. Il n’est pas le producteur d’un objet fabriqué, mais le procréateur d’une réalité neuve. La créativité n’est qu’apparence ; la procréation est réalité.
Préférer l’approfondissement à l’anecdote : Psychanalyse et politique a été créé parce que, disait-elle, il me semblait que la question importante pour les femmes était chacune essayant d’atteindre son identité propre, qui peut être une identité non pas générale, mais quelque chose qui a trait à l’universel, et la développer suivant sa propre histoire, selon son propre cheminement, sa propre chair, son propre corps et puis ensemble.
MLF et Psychanalyse et Politique, c’était justement chacune suivant sa singularité et ensemble. Elle créera l’Alliance des femmes pour la démocratie en 1989 (date symbole) pour travailler à ce que l’État de droit reconnaisse la dissymétrie entre une femme et un homme quant à la procréation, et les affirmations qui en découlent, plutôt que de programmer une égalité idéale toujours en fuite.
Car la différence sans l’égalité (le modèle traditionnel) ne produira que de la régression psychique et de la réaction politique ; et l’égalité sans la différence, une assimilation stérilisante, une amputation psycho-sexuelle. Elle développe ainsi le concept de parité qualitative. À l’avant-garde de tous les grands combats, élue députée au Parlement européen, elle est écoutée attentivement, elle est dévouée absolument : dès que la vie d’une femme, anonyme ou célèbre, était en danger de par le monde, quel qu’en soit le motif, à tout moment de la journée ou de la nuit, elle se rendait disponible pour agir immédiatement, lançant manifestations et pétitions, publiant des articles et interpellant les pouvoirs, activant son réseau d’amitié et de solidarité.
Le MLF, c’est le temps de ce que j’appelle la « solidarité absolue » : tant qu’une femme est esclave, je suis esclave aussi ; ma liberté commence avec celle de l’autre. Ce n’est pas une solidarité de dame patronnesse, ni celle d’une activiste. C’est l’exigence de la pensée et la générosité de l’action. Les grilles de lecture emprisonnent et les stéréotypes stérilisent : Antoinette Fouque a donc créé la maison d’édition Des femmes.
Clairvoyante en 1979 comme elle l’avait été en 1968, elle est l’intellectuelle qui ne s’est jamais trompée, comme en témoigne le voyage à Téhéran le 8 mars 1979, avec une équipe du MLF, où elle coréalise le seul documentaire existant sur la première manifestation contre la théocratie de Khomeini organisée par des femmes iraniennes. La chronologie montre la perspicacité et l’intensité de l’engagement. La mise en abyme qu’offre la biographie éclaire les concepts à la lumière d’un réalisme libérateur.
Les faux-monnayeurs d’André Gide est à la fois le roman lui-même et l’histoire de sa conception, ainsi que l’histoire du romancier en train de l’écrire. L’irréductible de la libération des femmes décrit un personnage à tous les sens du terme, la genèse d’un parcours qui théorise la genesis (titre d’un ouvrage d’Antoinette Fouque), la gestation d’une pensée sans cesse en travail tel le travail de la parturiente ; la succession des étapes de l’existence est, en réalité, la promesse d’un devenir présent dès l’origine.
« On naît fille ou garçon et on devient femme ou homme », contrepoint au « on ne naît pas femme, on le devient ». « Femme » n’est pas une figure amoindrie du représentant de l’espèce humaine qui serait l’homme et c’est la discrimination qu’il faut supprimer, pas la différence. Alors la mise en abyme revêt tout son sens : une femme enfante une fille, qui à son tour donne naissance à une fille…
La mère d’Antoinette Fouque était analphabète et maniait les mots avec virtuosité, avec une ingénuité savante, une ingéniosité poétique qui servira de paradigme à la génialité-génitalité théorisée par sa fille et qui donnera toute sa dimension à la Bibliothèque des voix, collection des Éditions des femmes. Divas, artistes, comédiennes ont prêté leur voix à ce don de la lecture… don : donner, être doué de… Le cinéma rencontre la littérature, les œuvres d’art animent les textes.
La polysémie est une source de découvertes et les paradoxes invitent à une lecture déniaisée. La chair pense est un paradoxe « fouquien » et un prisme dont la transparence décompose les idées reçues. On oublie que le célèbre « la chair est triste hélas et j’ai lu tous les livres » de Mallarmé n’est pas le dernier mot du poète : « à la place du vêtement vain, elle a un corps ; et les yeux, semblables aux pierres rares, ne valent pas ce regard qui sort de sa chair heureuse : des seins levés comme s’ils étaient pleins d’un lait éternel, la pointe vers le ciel aux jambes lisses qui gardent le sel de la mer première ».
Il faut écrire de tout son corps, dira le poète. Outre son pouvoir évocateur, l’utilité pratique d’une telle assertion est de réfuter la prétention de compartimenter, d’assigner toute chose, en méconnaissance de : les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux (René Char). La grossesse est la création charnelle d’un être pensant.
Dire la res, la chose et non le faux-semblant, dévoiler l’implicite qui est souvent un impensé, substituer aux dires d’une pensée ventriloque le dire d’une féminologie dont cette biographie esquisse les contours, promesse d’un réalisme libérateur.
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 30/04/2025
376 pages
Flammarion
26,00 €
1 Commentaire
Freze Gabrielle
18/07/2025 à 20:26
Merci Laurence Zordan pour ce texte à propos de la biographie d'Antoinette qu'il illumine de vos remarques.