Les lecteurs de biographie et autres auditeurs de La Grande Traversée sont communément avides de savoir comment un quidam s’est métamorphosé en grande figure. Comment le lieutenant Bonaparte est devenu Napoléon, la fille de Saint-Sauveur-en-Puisaye Colette, ou Kanye Omari West, Kanye West, puis Ye, puis l’artiste le plus sulfureux des dernières années...
Le 09/07/2025 à 16:33 par Hocine Bouhadjera
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09/07/2025 à 16:33
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Pour Jean-Jacques Rousseau, la problématique est précisément celle-ci : comment ce « paisible et doux » Genevois s’est inventé précurseur de la modernité, inspirateur des idéaux républicains et égalitaires qui traverseront la Révolution française et ses héritiers, et prodigieux écrivain ? L’historien Claude Mazauric s’est concentré sur les jeunes années du penseur et, fidèle à une approche marxiste, interroge les conditions matérielles dans lesquelles s’est forgée son rapport au monde.
Le jeune Jean-Jacques a été façonné par la galère. S’il naît dans une famille bourgeoise protestante, sa mère meurt neuf jours après sa naissance, et son père doit le quitter quand il a 10 ans, après un différend judiciaire avec un officier français. De premières années de bonheur à la campagne, puis il est placé en tant qu’apprenti chez un horrible graveur. Il a 16 ans quand, devant une énième sanction qui l’attendait le lendemain d’une virée avec deux camarades, il quitte Genève sur un coup de tête.
Il amorce une vie d’errance dont seule la mort marquera l’issue : à Turin, il enchaîne les besognes pour l’aristocratie locale. Plus tard, il prétend connaître le solfège pour grappiller quelques sous et rembourser ce qu'il doit à un autre. Dans la survie, il se fait complice des magouilles d’un escroc à belle allure, un bien nommé Anastasius Palus. À Neuchâtel, il est bloqué par des dettes… À 17 ans, un certain abbé de Gouvon entreprend de le discipliner sur le plan intellectuel et culturel. Le jeune homme se montre arrogant, le prend de haut, discute, comme le désocialisé qu’il est.
Au début des Confessions, il évoque « ce caractère efféminé, mais pourtant indomptable, qui, flottant toujours entre la faiblesse et le courage, entre la mollesse et la vertu, m’a jusqu’au bout mis en contradiction avec moi-même ». Dans une lettre du 4 janvier 1762 à M. de Malesherbes, grand magistrat libéral, il affirme : « J'ai toujours tant redouté les bienfaits, car tout bienfait exige reconnaissance; et je me sens le cœur ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut n’est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire ce que je ne veux pas. »
À 19 ans, Il retrouve un Lyon qu’il a déjà fréquenté. Quelques semaines en compagnie des clochards, des exhibitionnistes qui hantent la rive des fleuves. Il manque d’y mourir de faim. Du voyage, souvent à pied, il tirera malgré tout « l'observation patiente des gens qu'on y rencontre, les engouements passagers, les plantes qui bordent le chemin, les objets qui s'y dissimulent ou qui s'y révèlent, les imprévus de l'auberge, la lenteur du temps qui préserve le voyageur de l'impatience et lui garantir une solitude propice au rêve ».
Dans ces instants suspendus, la conscience cesse de se projeter, de se disperser, professera-t-il bien plus tard dans Les Rêveries du promeneur solitaire. Elle recueille, dans la régularité même du mouvement, une forme de bonheur simple, une plénitude douce, une jouissance de soi dépouillée de tout artifice. Hors de la société, affranchi des regards, l’être redécouvre une sensibilité nue, une forme d’amour de soi tranquille, sans vanité ni justification - une existence rendue à sa seule présence. Il portera en lui la nostalgie de ces instants, lorsque viendront les années marquées par les épreuves du monde…
Le converti au catholicisme par opportunisme revient finalement chez celle que les lecteurs des Confessions connaissent bien : l’audacieuse Madame de Warens. C'est à Chambéry, après quatre années d'errance et à la veille de ses 20 ans, qu'il pose son bagage. Comme Martin Eden, il se jette dans l’étude, avale le savoir. Celui qui dévora les Vies parallèles de Plutarque dans son enfance est malgré tout un lecteur tardif, trait que l’on retrouve souvent chez les autodidactes - ou prolos, dit autrement. Il prend très au sérieux ce qu’il découvre avec ravissement.
C'est aux Charmettes, aujourd’hui « Maison de Jean-Jacques Rousseau », qu’il va profiter de plusieurs années de stabilité pour devenir Rousseau. Claude Mazauric raconte : « La journée de Jean-Jacques est organisée comme un plan de travail : lever avec le soleil, un premier moment consacré à la promenade, suivi d'un substantiel déjeuner avec du « café au lait» au cours duquel, si Maman est présente, on devise longuement; puis commence le moment de l'étude qui se prolonge jusqu'au « dîner » (le déjeuner). »
Le Genevois lit Montaigne, Pascal, Descartes, Malebranche, Hobbes, Locke, Leibniz… étudie des textes de jurisconsultes et de théoriciens de la politique comme Bodin, von Pufendorf, Burlamaqui. Il se penche sur l'étude de la Logique de Port-Royal, à l'époque la grande référence philosophique sur les questions de logique et de langage. Découvre le Traité de physique du disciple de Descartes, Jacques Rohaut, un ouvrage célèbre en son temps qu'il a déniché au domicile de l'oncle Bernard - celui qui est mort en Amérique -, où il a l'habitude d'être hébergé par sa tante quand il revient à Genève.
Il devient précepteur, jusqu’au jour où il s’éclipse de nouveau, tandis que la Warens profite de son nouvel amant, cap sur Paris.
La suite ? En 1745, il s’installe avec Thérèse Levasseur, lingère orléanaise de 23 ans. Ils confient tous leurs enfants à l’Hospice des enfants trouvés. Absorbé par la musique, le futur compositeur du Devin du village ne songe pas encore à l’écriture. C’est en 1749, alors qu’il se rend à Vincennes pour rendre visite à Diderot en prison, qu'il tombe par hasard sur une annonce publiée dans Le Mercure de France. L’Académie de Dijon y lance un concours sur la question suivante : « Le rétablissement des sciences et des arts a-t-il contribué à épurer les mœurs ? »
Dans son Discours sur les sciences et les arts - dont la découverte, durant mes années de lycée, sera pour moi un choc -, il soutient que le progrès des arts et des sciences n’a pas amélioré la moralité des hommes, mais l’a au contraire corrompue. Il y critique la société moderne, la vanité des savoirs, la superficialité des apparences et la perte de la vertu.
Une fois enclenché le processus d’écriture, entre 1750 et 1765, en l’espace de quinze ans, il produit des milliers de pages : une œuvre théorique, philosophique et littéraire d’une densité saisissante. Jusqu’à sa mort, en 1778, il poursuit cette dynamique avec une entreprise autobiographique et justificatrice proprement hors norme, qui prolonge et éclaire l’ensemble de sa démarche intellectuelle.
Jean-Jacques Rousseau n’a pas été un auteur parmi les autres, mais une des principales célébrités de son temps - qui n’est ni l’antique gloire des héros militaires, ni la notoriété confinée aux salons. Ce nouveau type de reconnaissance publique est né avec son siècle, par l’entremise du développement de la presse, ou encore l’essor de la lecture.
Si dès les années 1750, il se fait connaître par son Discours sur les sciences et les arts, son succès devient massif avec La Nouvelle Héloïse, best-seller qui consacre la morale des sentiments et valorise l’expression des affects. Sa renommée est telle qu’il provoque des attroupements en jouant aux échecs au Palais-Royal et reçoit un abondant courrier de lecteurs anonymes, admirateurs autant de ses écrits que de sa personne.
Ils ne se sont pas trompés : Jean-Jacques Rousseau demeure un penseur inclassable au sein du siècle des Lumières. À la croyance exclusive dans le progrès rationnel et scientifique, il oppose une vision où les affects, l’amour de soi, la compassion et l’aspiration au bonheur occupent une place essentielle.
Il rejette à la fois les préjugés traditionnels de son temps et les illusions d’un rationalisme élitiste, porté par des philosophes proches des puissants, prétendant imposer le bonheur au peuple sans son concours. Sa pensée, profondément subversive, repose sur une conception exigeante de la liberté : non comme privilège de nouveaux dominants - la bourgeoisie -, mais comme bien commun, nécessairement égal pour tous.
Dit autrement, conscient des réalités de classe à l’œuvre dans la philosophie des Lumières, cet enfant de la galère, grand anti-libéral, inaugure une démarche critique qui, trois générations plus tard, constituera le socle de la pensée théorique et politique du jeune Karl Marx. Claude Mazauric commente : « Jean-Jacques Rousseau est au vrai, si l'on s'autorise à associer les mots d'anthropologie, c'est-à-dire la connaissance de l'humain en soi, et de révolution, c'est-à-dire la transformation de la condition humaine dans l'Histoire, le fondateur d'une anthropologie révolutionnaire. L'humanité entière lui devra cette infinie découverte. »
Trop niais pour les uns - avec cette affirmation que l’homme est bon par nature mais corrompu par la société -, ou moralement condamnable - l’abandon de ses enfants -, sa vie, marquée par la solitude et la douleur, témoigne malgré tout du prix qu’il a payé pour avoir voulu concilier sentiment et raison, liberté individuelle et justice sociale.
Il en va, pour celui qui a « senti avant de comprendre », de la nature humaine comme d’un terrain meuble : tout dépend de ce qu’on y sème. Deux principes y germent spontanément - l’amour de soi, instinct de survie, et la pitié, mouvement immédiat vers l’autre. Mais la société, en cultivant le regard d’autrui, enracine une plante vénéneuse : l’amour-propre. Ce dernier détourne l’individu de sa vérité intime, le pousse à se jauger, non selon ce qu’il est, mais selon ce qu’il paraît. L’âme s’y perd, soumise aux comparaisons, affamée d’approbation. Rousseau n’en tire pas seulement une critique sociale, mais un appel : celui d’un retour à soi, à la sincérité des élans, à une sensibilité non corrompue. Cette exigence d’authenticité, il la place au cœur de toute vie bonne - et c’est peut-être là que son héritage parle encore le plus fort.
Et quel écrivain ! Mon professeur de français en première - le meilleur que j’ai eu, toute matière confondues - en passant, avait loué les Confessions devant un parterre de veaux, on étudiait le XVIIIe siècle. J’avais dit à ma mère qui fallait l’acheter pour l’école. Une des grandes lectures de mon existence, et plutôt que de gloser sur le pourquoi du comment, simplement une citation du Livre III :
Sorti de chez madame de Vercellis à peu près comme j’y étais entré, je retournai chez mon ancienne hôtesse, et j’y restai cinq ou six semaines, durant lesquelles la santé, la jeunesse et l’oisiveté me rendirent souvent mon tempérament importun. J’étais inquiet, distrait, rêveur ; je pleurais, je soupirais, je désirais un bonheur dont je n’avais pas d’idée, et dont je sentais la privation. Cet état ne peut se décrire ; et peu d’hommes même le peuvent imaginer, parce que la plupart ont prévenu cette plénitude de vie, à la fois tourmentante et délicieuse, qui, dans l’ivresse du désir, donne un avant-goût de la jouissance.
Claude Mazauric signe un portrait limpide du jeune Rousseau, produit de son environnement comme tout un chacun.
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
Paru le 29/04/2011
168 pages
Au Diable Vauvert
12,00 €
Paru le 26/06/2015
858 pages
Editions Gallimard
9,50 €
4 Commentaires
Félix
09/07/2025 à 22:22
Pleurant le deuil d'un neveu et véritable ami - Oomar le médecin - parti trop tôt il y à peine quelques jours de cela, à l'Île Maurice, cet article est venu à point pour soulager notre chagrin.
En effet, il est venu conforter ma conviction intime, par les péripéties de la vie de Rousseau, qu'une existence bien remplie selon ses propres désirs vaut mieux que céder aux impératifs d'autrui ou familiaux parfois ou très souvent.
Finalement, si le philosophe génevois aura touché à tous les domaines intellectuels de son temps, c'est surtout celui de la liberté individuelle qui le démarque des autres grands des Lumières, dans le cadre d'un 17e siècle naturaliste et en tant que vrai précurseur des Romantiques.
N'a-t-il surtout pas décrit en 1762 dans son traité sur les institutions de son époque sa vision la plus directe et importante, et qui est toujours d'actualité au XXIe siecle, et ce dans beaucoup de pays au monde :
"L'homme est né libre et partout il est dans le fer".
Beurk
10/07/2025 à 08:41
Tiens, une autre de ses erreurs !
Car l'homme ne naît pas libre, il le devient...
Félix
09/07/2025 à 22:28
Erratum, par rapport à mon propre commentaire :
Je voulais dire un "17e siècle rationaliste" (et non "naturaliste"). Merci.
Beurk
09/07/2025 à 23:58
Rousseau... Le Cahuzac des Lumières. Un qui prêche la morale mais... abandonne ses 5 enfants !
Alors surtout... Comment ne pas devenir l'abominable JJR ?