Né en 1908 à Varsovie, Vladimir Malacki - devenu par la suite Jean Malaquais (1908-1998) - quitta la Pologne à l'âge de 18 ans pour venir vivre en France. Mobilisé en 1939, il fut fait prisonnier, puis parvint à s'évader. Juif et apatride, il partagea alors l'existence précaire de nombre de personnes réfugiées à Marseille dans l'espoir d'obtenir un visa. Grâce à l'aide de son ami Gide, il obtint ce précieux sésame et gagna les Etats-Unis où il vécut plusieurs années, enseignant la littérature. Malaquais n'a publié que trois romans : « Les Javanais » (prix Renaudot 1939), « Le Gaffeur » (publié en 1953), tous deux objets de précédents articles et « Planète sans visa », grand roman de la France sous l'occupation, publié en 1947 et qu'il remania jusqu'à ses derniers jours. Ce roman de plus de 500 pages a été réédité en 1999 après sa mort.
« Planète sans visa » est un titre intrigant. D’une part, il attire l’attention sur la situation angoissante des personnes sans visa souhaitant franchir une frontière, d’autre part, il entraîne dans une rêverie dans laquelle il serait possible de parcourir la planète en toute liberté (serait-ce un souhait ainsi exprimé par l’auteur ?).
C’est, plus certainement, la première interprétation qui doit être retenue même si le roman, dont le cadre principal est la ville de Marseille — alors en zone libre — présente quelques personnages s’exonérant de toute loi pour circuler à leur guise grâce à des passeurs, des complices ou de faux papiers. En entamant la lecture du roman, après s’être muni de quelques repères sur la vie de l’auteur, on se plaît à imaginer que Malaquais va livrer un témoignage sur sa propre expérience de réfugié.
Mais là n’est pas son propos. Dans ce roman pluriel où de nombreux destins s’entremêlent (laissant parfois un sentiment de confusion tant l’ambition est grande d’embrasser la diversité des situations), le romanesque l’emporte résolument sur les aspects biographique et historique. Sur ce dernier point, très peu de repères historiques sont donnés au lecteur hormis quelques réflexions anticipant la probable défaite des Allemands, mais il s’agit d’impressions diffuses, de pressentiments qui pourraient aisément être remis en question (le seul événement mentionné est l’occupation de la zone libre qui clôt le roman et permet au lecteur de se repérer dans le temps du récit).
Même si le contexte historique occupe un arrière-plan omniprésent, la guerre ne constitue qu’un élément déclencheur du désastre. Malaquais se situe davantage, me semble-t-il, du côté de l’observation de la nature humaine quand elle est placée dans des conditions extrêmes, plus précisément quand une société explose, entraînant le naufrage des institutions qui la structurent, la remise en question des liens sociaux et finalement la perte des valeurs. L’ennemi n’est pas nommé, il ne s’agit pas de désigner des responsables, mais plutôt d’observer comment chacun réagit quand il est confronté à une situation impensable.
Le récit est habité par une multitude de personnages archétypaux — l’idéaliste, le héros, le perdant magnifique, l’opportuniste, le délateur, le policier, le trafiquant, la femme fatale, le citoyen ordinaire... – observés comme le seraient des rats de laboratoires soumis à un stress de plus en plus violent.
Le périmètre dans lequel circulent ces personnages ne cesse de se rétrécir : le pays est tout d’abord découpé en deux zones difficilement franchissables puis il est totalement envahi par l’occupant, des restrictions de circulation sont imposées aux étrangers qui ne peuvent sortir de la ville sans autorisation administrative, les indésirables sont quant à eux assignés à résidence ou parqués dans des conditions précaires.
Le « sans visa » du titre pourrait alors être élargi à l’ensemble de la population dont les priorités se déplacent vers l’essentiel : survivre et, pour commencer, manger (monnayer des tickets de rationnement pour le citoyen ordinaire, négocier des quotas alimentaires avec l’occupant pour le fonctionnaire de Vichy, recourir au marché noir...), trouver un toit (surpayer un taudis dans la ville portuaire assaillie, négocier des nuits d’hébergement chez de vagues relations), éviter les rafles (se méfier des délateurs, montrer patte blanche avec la police).
Rendus à une forme d’animalité, les hommes et les femmes qui se débattent dans cette nasse qu’est devenue la ville de Marseille n’ont plus le temps ni l’énergie de se soutenir et de s’aimer. La guerre s’immisce au sein des couples, des familles, des amis, des collègues avec ces questions qui dévorent les esprits : collaborer ou résister ? S’engager ou veiller sur les siens ? Aider ou sauver sa peau ?
Les idéaux sont anéantis comme le sera la coopérative ouvrière Sucror (lieu vers lequel convergent nombre de personnages) livrée au plus sinistre et au plus incompétent de ses employés, comme le sera aussi le vieux russe Stépanof, personnage attachant, qui, bien que revenu de ses illusions révolutionnaires, continuait à échafauder des plans utopistes en vue d’une société égalitaire.
Bien entendu, aucune réponse ne sera apportée, aucun idéal ne sortira vainqueur, car le principal intérêt de « Planète sans Visa » est bien d’introduire le doute sur les notions parfois trop tranchées que nous pourrions avoir du Bien et du Mal et d’ouvrir la réflexion du lecteur sur ces notions dont l’ambiguïté est admirablement démontrée. Les personnages en procurent autant d’illustrations.
Ainsi, l’engagement le plus héroïque en apparence est parfois sous-tendu par la haine et l’aveuglement, le fonctionnaire zélé de l’administration de Vichy peut s’avérer humain et courageux, l’aristocrate reste dans le mauvais camp par loyauté là où il aurait pu se sauver, le jeune idéaliste trahit pour sauver son père, le commissaire de police sauve le résistant qui lui rappelle son propre fils pour des raisons qui resteront toutefois obscures et laisseront au lecteur le choix d’une interprétation sentimentale ou cynique. Le ton du roman n’est pas vraiment à l’optimisme...
Résumer le roman s’avère impossible tant les personnages et les destinées sont multiples. L’un d’eux cependant attire l’attention, car il est inspiré d’une personne ayant réellement existé, ainsi que le précise la note de l’éditeur. Varian Fry (Aldous John Smith dans le roman) est un journaliste américain qui fut envoyé à Marseille en 1940, sous l’égide de « l’Emergency Rescue Committee », muni d’une liste de personnalités à sauver. Il participa à la fondation du Centre-américain de secours et parvint à organiser le départ de deux mille personnes, dont des centaines d’artistes et écrivains au nombre desquels figurent Claude Lévi-Strauss, Max Ernst, André Breton, Hannah Arendt, Marc Chagall, Heinrich Mann (ayant visité récemment l’exposition « l’Art dégénéré » au musée Picasso, j’ai eu la surprise de voir le nom de Varian Fry cité et célébré).
Sous sa couverture de responsable du Centre américain de secours, il organisa un important réseau clandestin de passeurs et de faussaires pour conduire de pauvres anonymes (juifs ou « gauchistes ») vers la frontière espagnole. Il fut contraint de quitter la France en septembre 1941 à la demande du régime de Vichy et après la confiscation de son passeport par les autorités américaines (les États-Unis n’étaient pas encore entrés en guerre).
De retour dans son pays, il n’eut de cesse de rapporter le sort des juifs et publia en 1945 « Surrender on Demand » qui relate son action à Marseille (ouvrage publié en France en 1999 sous le titre « La liste noire »). Il en envoya un exemplaire à Jean Malaquais avec la dédicace : « To the one who has not forgotten ». Il ne bénéficia que d’une reconnaissance tardive, recevant la Légion d’honneur (seul honneur reçu avant sa mort à 67 ans), la Médaille de la Résistance française et le titre de Juste parmi les nations.
Le personnage du roman rencontre quant à lui une autre destinée. Malaquais le laisse œuvrer à Marseille jusqu’à l’occupation de la zone libre en novembre 1942. Dans les toutes dernières pages du roman, Aldous John Smith, personnage christique, choisit de sauver un juif en lui donnant ses papiers et va ensuite rejoindre un groupe de prisonniers, se déclarant apatride. Il échange alors quelques mots avec un personnage louche qui continue à organiser un trafic de marchandises au sein de la prison.
Ce dernier l’interpelle : « J’en ai déjà vu des menteurs, mais des comme toi — pfoui ! Je pensais te vendre une bricole, du saucisson ou du tabac, mais tu n’es pas un client pour moi. Qu’est-ce que tu vends ? » « J’ai déjà tout vendu », lui répond Aldous John Smith qui va s’accroupir parmi une foule écoutant une conférence dispensée par un professeur qui s’est lui aussi rangé du côté des opprimés. « Personne ne fait attention à lui » est la dernière phrase du roman. La note de l’éditeur indique que Malaquais citait Schopenhaueur, lequel affirmait : « Le pire est toujours sûr, c’est là notre seule certitude. Un homme doit se préparer au pire ». Malaquais ajoutait : « Ceux qu’on appelle les salauds ne sont souvent que des gens qui ont oublié de se tenir prêts ».
À sa sortie en 1947, le roman fut mal accueilli. La guerre appartenait alors à un passé que l’on souhaitait oublier. Il est également probable que le pessimisme de Malaquais ait rebuté nombre de ses lecteurs.
Maurice Nadeau fut l’un des rares défenseurs de ce récit qu’il ne considérait pas « à proprement parler » comme un roman tant il « s’évade » des codes du genre. Dans un article paru dans la revue Combats en octobre 1947, Nadeau concède quelques faiblesses, mais estime que « Malaquais a voulu son ouvrage plus “signifiant que vrai”. Il évoque, à propos des personnages, “une liberté propre rétrécie par les déterminations sociales et historiques” et “les rails d’une condition amoindrie qu’ils n’ont pas loisir de modifier”. `` »
La conclusion de l’article s’écarte toutefois de ce qui pourrait apparaître, un peu vite, comme une conviction que les destinées humaines sont marquées par la fatalité, pour nous renvoyer à notre part de responsabilité : « ... l’Histoire n’a pas choisi pour nous une voie plutôt qu’une autre. Ces pestiférés marseillais ont rejoint la mort ou la vie sans carcan. Ils se sont résignés ou ont lutté. Entre ces deux formes d’existence, il n’existe pas de troisième terme. C’est une leçon qu’il n’est pas mauvais de rappeler aujourd’hui. »
Par Les ensablés
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