Le nouveau numéro de la revue Bibliodiversité, intitulé « Les (r)évolutions de la lecture », vient d'être publié par les éditions Double Ponctuation, en partenariat avec l'Alliance internationale de l'édition indépendante. À l'occasion de sa sortie, ActuaLitté s'est entretenu avec Florie Boy et Coline Renaudin, deux bibliothécaires toulousaines qui sont allées à la rencontre des adolescents de la médiathèque José Cabanis.
Le 19/05/2025 à 17:46 par Ugo Loumé
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Publié le :
19/05/2025 à 17:46
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Nos habitudes de lecture connaissent de profondes mutations : les formats longs et introspectifs tendent à s’effacer au profit de modes d’accès plus rapides et visuels ; l’image s’impose peu à peu, comme en témoigne l’engouement croissant pour les mangas et les bandes dessinées ; le temps consacré aux livres diminue, se déplaçant vers les écrans, tandis que le livre audio connaît un essor notable. Cette évolution soulève une question essentielle : la lecture contemporaine, plus fragmentée, plus connectée, annonce-t-elle un bouleversement durable de notre rapport au livre et à la culture écrite ?
C'est à cette question que s'attelle le nouveau numéro de la revue Bibliodiversité, « Les (r)évolutions de la lecture ». Parmi les contributions, le témoignage de Florie Boy et Coline Renaudin, qui ont échangé avec les adolescents usagers de la médiathèque José Cabanis autour de leurs pratiques de lecture.
À LIRE — Le livre face à l’écran : vers une nouvelle ère de lecture ?
Florie Boy est conservatrice d'État des bibliothèques. Après plusieurs expériences en bibliothèque universitaire, elle est désormais à la tête du pôle Innovation territoriale à la Direction des bibliothèques et du livre de Toulouse. Coline Renaudin, elle, est conservatrice territoriale de bibliothèque. Elle occupe le poste de cheffe du pôle Valorisation et publics à la Direction des bibliothèques et du livre de Toulouse.
ActuaLitté : Comment interprétez-vous le contraste entre le plaisir de lire exprimé par certains jeunes et la perception dominante d’un désintérêt généralisé pour la lecture ?
Florie Boy : Je l'interprète personnellement comme une double problématique de disponibilité et de priorité, qui ne touche pas exclusivement les publics jeunes ou adolescents. Face à de nombreuses sollicitations, culturelles, sociales ou de loisir, la lecture n'est pas systématiquement privilégiée. De plus, l'activité de lecture requiert pour la plupart des personnes d'y dédier un temps sans distraction, ce qui n'est pas une évidence pour beaucoup d'entre nous.
Coline Renaudin : Les sollicitations sont en effet multiples, et, de fait, la lecture est un moment de mise en dehors possible de toutes ces possibles stimulations extérieures. Cette mise en retrait procure un réel plaisir de lire !
Notez-vous des différences marquantes selon l’âge, le genre ou l’origine sociale des adolescents ?
Florie Boy : Selon l'âge oui, car il apparait que le cycle scolaire joue un rôle non négligeable dans la pratique de lecture. A notre échelle, il me parait difficile de discriminer des pratiques de lecture par genre, même si on constate qu'une grande majorité des personnes inscrites à la bibliothèque sont des femmes. Mais cette différenciation est certainement plus forte à mesure que grandissent les individus et donc notamment à l'âge adulte. Nous n'avons pas fait d'analyse statistique en lien avec l'origine sociale des adolescents. En revanche, on constate que le fait d'être entouré par des personnes qui lisent est un facteur d'influence de la pratique de lecture chez les jeunes.
Coline Renaudin : Les différences marquantes sont très bien expliquées par les sociologues de la lecture. Ce qu'on a constaté dans les réponses, c'est bien que quand ses parents, ses frères et sœurs, son entourage en général montre son plaisir de lire, on a davantage envie de lire aussi.
L’expérience de la lecture et la fréquentation des bibliothèques semblent être globalement influencées par l’entourage familial, comment attirer dans les médiathèques ceux qui n’y sont pas amenés par leur famille ?
Florie Boy : Les bibliothèques travaillent avec de nombreuses structures, dont l'éducation nationale, qui favorisent la fréquentation des lieux au-delà du cercle familial : crèches, écoles, associations, etc. Par ailleurs, des activités sont proposées aux adolescents, qui n'exigent pas la présence d'un autre membre de la famille : jeu vidéo, club de lecture ado, ateliers numériques, etc.
Coline Renaudin : L'idée est bien qu'on noue des partenariats avec l'ensemble des acteurs, institutionnels et associatifs, qui travaillent avec des enfants et des jeunes. Mais on a aussi pour ambition aujourd'hui de travailler sur la notion d'ambassadeur, notamment chez les jeunes : il n'y a pas mieux qu'une copine ou un copain pour faire la promotion des médiathèques.
La lecture numérique contribue-t-elle à une démocratisation de l'accès à la culture, ou au contraire, peut-elle accentuer certaines inégalités ? Comment ce phénomène est-il appréhendé par les médiathèques ?
Florie Boy : La lecture numérique contribue certainement à une facilitation de l'accès à la culture des jeunes et des adolescents dans la mesure où - d'une part - elle offre plus d'autonomie voire d'indépendance dans le choix des œuvres à télécharger et à lire ainsi que plus de discrétion et où - d'autre part - certains genres littéraires comme la bande dessinée ou le manga sont plus accessibles en version numérique qu'en édition imprimée. Elle implique toutefois d'être doté d'un équipement numérique mais il ne nous semble pas que ce soit un frein pour les publics jeunes ou adolescents, qui peuvent facilement lire des œuvres très variées sur leur téléphone. Sur ce point, nous accompagnons plutôt des publics seniors en difficulté avec les outils numériques mais qui peuvent parfois retrouver avec la lecture numérique un confort de lecture par la possibilité de configurer l'écran selon son besoin.
Coline Renaudin : Nous accompagnons également beaucoup de familles dont les enfants sont porteurs de troubles DYS : dans ces cas, la lecture numérique est clairement une possibilité d'ouverture et de découverte du plaisir de lire. Il n'est pas question pour nous de refuser les potentialités qu'ouvre la lecture numérique !
Que disent les jeunes eux-mêmes de leur rapport à la lecture et aux écrans ? Certaines choses vous ont-elles surprises dans leurs discours ?
Florie Boy : Les adolescents que nous avons interrogés nous ont toutes et tous paru lucides et pertinents sur leur pratique de lecture et celle de leur entourage. Ils sont de toute évidence informés et conscients des effets de dépendance que peuvent provoquer les réseaux sociaux ou les applications numériques. Ils se sont globalement montrés curieux dans leurs pratiques de lecture et ont répondu pour certains avec enthousiasme et conviction à nos questions. Nous avons toutefois interrogé un très petit nombre d'adolescents et dans un contexte favorable puisqu'ils étaient en train d'utiliser les services de la bibliothèque.
Coline Renaudin : la servitude volontaire, voire la dépendance aux écrans, nous ont semblé totalement réalistes et bien posés.
Certains genres semblent être privilégiés par les adolescents (romance, manga, BD…). De votre point de vue, est-ce qu’une conversion semble se faire naturellement vers d’autres genres en grandissant ?
Florie Boy : Il nous semble que l'habitude de lire, prise jeune et/ou à l'adolescence, conduit naturellement - comme pour toute pratique culturelle - à s'ouvrir et s'enrichir à mesure que nous grandissons et que nous faisons des découvertes sur nous-mêmes et sur le monde. Nous n'exprimons toutefois ici qu'un avis général, que nous n'avons pas étayé par une étude approfondie du sujet. De nouveau, la problématique de la lecture à l'âge adulte - comme à l'adolescence-, nous parait d'abord être liée à la manière dont on se rend disponible pour lire et à la manière dont on priorise cette pratique culturelle par rapport à de multiples autres sollicitations.
Coline Renaudin : je ne sais pas si cette question est traitée en ces termes dans les enquêtes sur les pratiques culturelles des Français, sur le même modèle que pour certaines autres pratiques culturelles : l'écoute de musique classique, la sortie à l'opéra par exemple, qui sont dues davantage à des effets de génération que des effets d'âge. Il faudrait réinterroger ces ados d'aujourd'hui dans 20 ans pour le savoir !
On parle souvent du rapport des « jeunes » à la lecture, mais la dernière étude du CNL sur la lecture révèle que la pratique est en chute dans toutes les classes d’âge, qu’avez-vous pu observer du rapport des « adultes » à la lecture ? Les actifs continuent-ils de fréquenter les médiathèques et bibliothèques ?
Florie Boy et Coline Renaudin : La fréquentation d'une bibliothèque est un indicateur très relatif aujourd'hui pour évaluer la pratique de la lecture chez les adultes actifs car les gens peuvent fréquenter une bibliothèque pour de multiples autres raisons : assister à un concert, une projection de film, un spectacle, une conférence, participer à un atelier, accompagner un enfant ou un membre de sa famille, utiliser les services informatiques, jouer, faire de la musique, travailler, se rencontrer voire... attendre son train.
Toutefois, globalement, le nombre d'emprunts est en relative baisse dans les bibliothèques de Toulouse, à hauteur de 2,7 millions de documents empruntés en 2024 (soit une très légère baisse par rapport à 2023 : 2,766 millions en 2023 et 2,747 millions en 2024), alors que la fréquentation, de l'ordre de 1,7 millions d'entrées en 2024, est en hausse (1,55 millions d’entrées en 2023, soit + 8,5 % d'entrées supplémentaires en 2024).
Par Ugo Loumé
Contact : ul@actualitte.com
Paru le 10/04/2025
226 pages
Double ponctuation
20,00 €
7 Commentaires
Luna
20/05/2025 à 10:05
Ce qui est simple, c'est ce qui a du sens, disait Yak Rivais.
L'idéal est que l'enfant puisse lire 12 000 mots par heure à la fin du CM2, pas 19 minutes par jour, contre 3 heures d'écran chargé en publicités ciblées
Il ne faut pas courir après le sens, mais dominer le déchiffrement pour l'anticiper.
Une bonne lecture ne se segmente pas.
Elle ne dilapide pas ses moyens à faire du B-A-BA, ni à séparer les syllabes.
Pour comprendre il faut lire plus vite que la parole et donc le livre audio n'est pas un substitut équivalent à la lecture, mais une lecture qui se traîne, un frein à la bonne lecture.
Romain S.
20/05/2025 à 11:58
L'article semble présenter un très gros biais d'analyse.
Ces deux passages sont révélateurs:
"Les adolescents que nous avons interrogés nous ont toutes et tous paru lucides et pertinents sur leur pratique de lecture et celle de leur entourage. Ils sont de toute évidence informés et conscients des effets de dépendance que peuvent provoquer les réseaux sociaux ou les applications numériques."
"Nous n'avons pas fait d'analyse statistique en lien avec l'origine sociale des adolescents."
Il ne faut pas se cacher derrière sont petit doigt. La lecture "old school" est devenu un marqueur social. Ce type de lecture est entretenue par des parents qui répliquent leur expérience positive de la lecture et est soutenue par des abonnements à des magazines dont l'accès n'est absolument pas intuitif pour toute une partie de la population. Cela a été soulevé lors des débats sur le pass culture dont l'effet ne s'est pas concrétisé sur la population visée.
Enfin l'éducation et la sensibilisation au effet des réseaux sociaux et à la dépendance au numérique et aux écrans est devenue un marqueur emblématique des inégalités sociales.
Thomas BERTRAND
20/05/2025 à 12:09
Entretien instructif et éclairant. Nous revenons, comme souvent, sur le principe de la transmission lorsque nous abordons la lecture. Les jeunes ont souvent le dos large lorque l'on les affublent d'être réfractaires à cette pratique. Une partie significative de nos compatriotes ne lit tout simplement plus, pour différentes raisons étayées dans l'entretien mais je ne pense pas cela définitif. Les bibliothécaires, professeurs, qui font déjà un travail remarquable doivent être absolument appuyés par les parents des enfants et ado dans le goût et la nécessité de cette précieuse activité. Le mimétisme de l'entourage est en effet indispensable. Nous ne lisons jamais assez.
Luna
20/05/2025 à 12:45
Éclairant et malheureusement, c'est aussi une étude qui appuie sur non la corrélation entre "la consommation de textes n’a jamais été aussi élevée, une littérature jeunesse qui se porte bien et le temps de lecture, 19 minutes par jour chez certains jeunes, aucune minute chez beaucoup.
On peut dès lors supposer deux choses, les parents culpabilisés achètent des livres que les enfants ne lisent pas , faute d'en n'avoir pas la capacité.
Les textes consommés ne sont pas lus, ils sont écoutés ou bien ces chiffres sont simplement faux.
Et donc !
20/05/2025 à 18:14
Si l'essentiel des livres est d'être achetés, plutôt que d'être lus.
Alors il est évident que les éditeurs remplaceront les auteurs par de l'IA, pas lu non plus.
rez
28/05/2025 à 11:08
on dit tout et on ne dit rien.
toujours a gratter la surface, toujours des nouveaux professionnels sans expérience réelle car sortis de l'enssib et appartenant à des familles csp+ ne serait qu'intellectuellement.
des étudies biaisés car incomplets et faits sur des échantillons non représentatifs (ados déjà public de biblios).
les vrais pros de la question, Claudie Tibet, Desmurget, on les sollicite?
les vraies questions (lecture profonde incompatible avec les interruptions) on les posera?
petit a petit la société du spectacle a pratiqué une politique de terre brulée et on veut encore croire que c'est améliorable (sans pourtant rien entreprendre réellement).
Luna
28/05/2025 à 14:29
Et comme le dit Brighelli dans la fabrique du crétin si cher à Aldous Huxley " La société libérale n’a pas besoin d’un peuple cultivé. Elle a besoin de consommateurs semi-illettrés, susceptibles d’être déplacés comme des pions dans un système ubérisé des pieds à la tête, abrutis de télévision, manipulés à chaque élection pour la plus grande gloire d’une caste en autoremplacement "