« L’acte le plus révolutionnaire est de raconter une histoire — surtout quand ce n’est pas la tienne. » Le Prix Aficionado sélectionne chaque année trois projets innovants, fruit de la vision et de la détermination de leurs fondateurs et fondatrices. Au Salon de Turin, nous avons assisté à la présentation des trois candidates à l’édition 2025. Trois projets inspirants, animés par le courage de s’opposer aux logiques rigides du marché.
Le 15/05/2025 à 12:38 par Federica Malinverno
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15/05/2025 à 12:38
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Le Prix Aficionado a été créé pendant la pandémie par des professionnels de l’édition internationale afin de renforcer un sentiment de communauté mis à mal par l’isolement du confinement. Il est soutenu par la Frankfurter Buchmesse et le Salone Internazionale del Libro di Torino, et a été conçu pour mettre en relation, soutenir et encourager des professionnels de l'édition passionnés, ayant fondé des projets de qualité dans les domaines de l’industrie du livre (édition, librairie, associations professionnelles, médias…).
Les trois finalistes du Prix Aficionado 2025 sont une maison d'édition indépendante, Seagull (Calcutta), un média épistolaire sur les choses qui disparaissent, La Disparition (Marseille), et une association coopérative de professionnels de la littérature, zoraLit (Berlin).
Lors d’une rencontre au Centro Congressi du Lingotto, Sunandini Banerjee (Seagull), Annabelle Perrin (La Disparition) et Zoe Martin (zoraLit) ont présenté leur projet à la communauté présente. Le public a reçu un QR code pour voter et ainsi désigner la lauréate, qui recevra son prix à la Frankfurter Buchmesse.
Les trois candidates présélectionnées ont été choisies par le jury préliminaire composé de Laurence Laluyaux (RCW Literary Agency), Peter van der Zwaag (De Bezige Bij) et Camilla Cottafavi (Feltrinelli).
zoraLit, fondée en janvier 2005, est une coopérative pour les professionnels de tous les domaines de l’industrie du livre. Les cinq fondateurs de zoraLit en sont aussi les employés, et gèrent la coopérative en organisant des discussions (zoraTalks, zoraReads), des événements de mise en réseau et des ateliers. Tous les bénéfices des activités commerciales sont entièrement réinvestis dans la coopérative, qui est indépendante de tout financement public ou privé.
zoraLit travaille également à la rédaction d’un manifeste pour défendre les droits des travailleurs dans les industries culturelles. Elle est née du constat de nombreux problèmes et difficultés dissimulés derrière le storytelling de la « vocation » ou du « métier-passion » : en réalité, les professionnels du secteur, souvent précaires, ne sont souvent pas à l’abri de l’insomnie, du stress ou de la dépression. zoraLit compte aujourd’hui 135 membres et 2120 abonnés sur les réseaux sociaux.
Comme l’a souligné le jury : « zoraLit incarne une vision d’une industrie du livre équitable, diversifiée, inclusive et durable, que nous espérons voir fleurir. »
La maison d’édition Seaugull, composée d’une équipe de cinq personnes, a été fondée en 1982 à Calcutta. Elle publiait initialement des ouvrages sur l’art, le théâtre et le cinéma. Constatant un manque de certains types de littérature en Inde, notamment d’origine étrangère, elle a fondé Seagull Books London en 2005, élargissant ainsi son catalogue à la littérature mondiale (africaine, arabe, indienne, italienne, française), y compris des œuvres nouvelles et classiques de la littérature queer.
Une des idées fondatrices du projet, qui vise à « regarder au-delà des frontières », était aussi de traduire en anglais certains textes de la littérature indienne.
La maison dispose d’une distribution nationale et internationale. Le jury a salué la qualité des choix éditoriaux, des traductions et des maquettes, ainsi que l’esprit qui anime cette initiative : comme le dit sa fondatrice, « ne pas se laisser enfermer dans une case, lire au-delà de son environnement immédiat ».
Par ailleurs, la maison est à l’initiative de deux autres projets dont la Seagull Foundation for the Arts, qui soutient les beaux-arts en Inde avec une vocation interdisciplinaire et la Seagull School of Publishing, un programme intensif de trois mois visant à former des professionnels de l’édition.
La Disparition est un média épistolaire indépendant lancé par deux journalistes en 2021, à la suite du constat que certaines libertés que l’on considérait acquises avaient été fragilisées pendant le confinement. Ce média, soutenu par une subvention du ministère de la Culture, se fait l’écho de ce qui disparaît dans notre monde.
Deux fois par mois, ses abonnés reçoivent par la poste une lettre racontant l’histoire d’une disparition. Des thèmes comme l’environnement, le racisme, le genre, le capitalisme ou l’urbanisme émergent de ces lettres, qui permettent d’approfondir ces sujets sous une forme originale. En effet, d’après Annabelle Perrin, l’une des fondatrices, « l'exercice de la lettre permet aux journalistes d’écrire ce qu’ils ne mettent pas dans leurs reportages ou dans leurs enquêtes ». Ainsi, nous pouvons voir que, « derrière les disparitions, il y a de traces qui restent ».
Depuis sa création, La Disparition a envoyé plus de 50.000 lettres à travers la France et dans une trentaine de pays. En 2025, un projet connexe a été lancé : La Correspondance, qui compte aujourd’hui 300 inscrits. Ce programme propose des échanges entre écrivains autour des grands enjeux politiques contemporains. Enfin, La Disparition propose également une newsletter qui réunit 5000 abonnés.
Ces initiatives, comme le souligne Camilla Cottafavi (Feltrinelli), l’une des fondatrices du Prix Aficionado, sont toutes nées en opposition à une logique purement marchande, et sont animées par la passion.
En effet, plusieurs défis secouent aujourd’hui le monde du livre. Le principal, selon Sunandini Banerjee, est celui de « l’addiction aux images chez les nouvelles générations », souvent affectées par un manque d’attention, de concentration, et une impatience croissante. La fiction se trouve alors réduite à sa seule lisibilité (readability).
Une volonté de réagir à un contexte négatif — stress et anxiété chez zoraLit, sentiment de « catastrophe imminente », écologique et sociale, chez La Disparition — a poussé les fondatrices à entreprendre ces projets courageux.
Un autre monde est possible, semblent nous dire ces projets, surtout si nous défendons et expérimentons la valeur de la communauté, en passant par l’envie de raconter. Car, comme le dit Sunandini Banerjee, « l’acte le plus révolutionnaire est de raconter une histoire — surtout quand ce n’est pas la tienne ».
Crédits image : Sunandini Banerjee - Federica Malinverno / ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Federica Malinverno
Contact : federicamalinverno01@gmail.com
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