« Carnes » est glauque et il est presque roman noir. C’est un tableau caravagesque au réalisme édifiant. Cru. Un texte intense érotico-pornographique qui fracasse et percute parce qu’il raconte, entre autres, la souillure de femmes crucifiées par les viols qu’elles ont subis et/ou les agressions sexuelles. Mais pas que.
Le 02/05/2025 à 11:03 par Laurence Biava
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02/05/2025 à 11:03
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La langue fouille et charrie en permanence, elle est parfois conceptuelle, expérimentale, bancale : le langage putassier (et les acronymes très charretier) des 40 premières pages laisse ensuite la place à une écriture brûlante et rugueuse qui frappe par sa maturité littéraire.
Traversé par Mireille Havet, Giono, Bataille, Kundera, Satie, et quelques autres, le scénario volcanique de cette fille en rut, baladée entre Belleville et Marseille, est aussi violent que le texte est assurément charnel. Sa force dégage et emporte.
Dans cette ode aux cinq sens où l’ambivalence est totale quant au désir pas si feint de prostitution et/celui de dénoncer la culture du viol, la morphopsychologie à laquelle recourt fréquemment Esther Teillard, cette obsession pour le nez, les seins, l’exploration des couleurs allant du safran au rouge, celle de la dualité religion et sexe, l’âpreté de la description des instants présents à Marseille ou à Paris/Cergy, assoient déjà son style. Politiquement incorrect mais littérairement distingué car à contre-courant des publications actuelles.
L’histoire raconte une fille délurée de 18 ans, fille de Procureure de la République, qui a quitté Marseille pour les Beaux-Arts de Cergy. Elle y rencontre une population interlope composée de Hestia, Médée, Loïs, Eve avec lesquelles elle sympathise. Deux sont « en transition », une troisième veut se faire ligaturer les trompes, la drogue qui circule est dure, les viols et la violence que supportent les femmes y est permanente, comme les allusions au sexe, à l’apparence et au changement de genre.
Chaque tableau parisien se double d’une scène à Marseille, là où le lecteur est renvoyé : ce peut-être la plage des Catalans, où les cagoles tapinent, ou bien les rues qui montent vers l’Eglise des Réformés, où prévaut, ici comme ailleurs, un rituel d’asservissement : les femmes se soumettent à l’exhibitionnisme mâle – « l’humiliation change de teinte selon l’endroit ».
La mère Procureure, « mi-femme, mi oiseau », tient une place importante dans l’histoire : un dossier de viol laissé au domicile marque la jeune narratrice, qui, au fil de l’eau, révèlera les viols des mères de deux des protagonistes - Hestia et l’écrivain Noé, une affaire de viol à Montreuil, un viol dans une rame de RER (personne ne bouge). Il ne saurait y avoir de hasard.
La littérature doit s’honorer de textes aussi sexuels qui évaluent avec objectivité les rapports de séduction tordus entre hommes et femmes, leurs relations tribales souvent violentes. Carnes dit aussi la laideur, l’humiliation des femmes, les viols, les féminicides, il transgresse l’interdit et lève des tabous sur la prostitution.
Par sa culture biblique et la texture de la voix qui se fait entendre ici, j’ai quelquefois visualisé le San Sebastian de Sandro Boticelli et ai retrouvé la mélopée teinte triste gorgée de soleil méditerranéen de la chanson de Biolay (Un) Ravel. A cause de l’odeur de la sueur et de la sensualité qui en sont imprégnées
« Le monde entier vous tire par le milieu du ventre » dit Mireille Havet. C’est assez vrai, non ? J’attends l’accouchement toujours sans douleur du second roman d’Esther Teillard.
Marseille est une ville où les femmes sont cuisinées sauce Méditerranée. Elles sont puissantes derrière leurs murs et humiliées par la rue. L’arrivée des nouvelles habitantes rend les hommes nerveux et vient perturber le système. Elles ont des peaux lait fraise épargnées par le soleil.
Elles n’ont pas le même comportement pédestre, elles se baladent seules et retrouvent leur mec tard. Elles ne mettent pas de push-up, leurs seins sont nus sous le tissu, le top est blanc, leurs tétons pointent toujours. Les hommes les traitent de chiennes, elles leur répliquent « connard », intonation vers le bas, à la parisienne. Ils pètent un câble et sortent l’artillerie lourde.
Ils s’approchent d’elles, les jambes ouvertes, il y a de la souplesse dans leur démarche, angle à 360. Ils se tiennent la bite, les plus cruels la sortent et la leur foutent sous le nez ; Les petites rues perpendiculaires à la Canebière ont été créées pour ça, leurs bites rentrent parfaitement dans les angles du bitume étroit. Le mec vient frotter sa bite contre la cuisse de la meuf, il dit TU KIFFES TU KIFFES HEIN. Elle ne dit rien. Elle sait qu’elle doit faire profil bas, la boucler et tracer.
L’église des Réformés, de son vrai nom l’église Saint Vincent de Paul. La Canebière qui avorte de son rejeton gothique. Ma mère allait à la messe le dimanche matin. Elle était juive mais elle est devenue catholique, d’un coup, furtivement, comme un oiseau qui décolle par surprise. Esthétiquement parlant, ça va mieux avec son bec et ses plumes, la chasuble lui donne des airs d’oiseau amputé.
Les Juifs n’ont pas cet air bancal, la tsniout masque le plumage. Un jour, avant d’aller au tribunal, elle fouille dans son sac, elle cherche quelque chose. Je la regarde. Elle s’agenouille devant la porte et déverse son contenu. Chercher un petit objet dans un grand contenant représente le stade le plus élevé de la faiblesse, le sac grand ouvert, la main anéantie, l’abaissement.
Elle sort sa robe noire du sac, son travestissement de procureure. J’entends nager au fond les Tic-Tac et les dossiers judiciaires, un bruit intraduisible, le bruit des feuilles gorgées de sang neutralisé par la menthe des pastilles. Elle trouve ce qu’elle cherche : un médaillon de la Vierge, pendu à une fine chaîne que l’on pourrait voir au cou d’une cagole illuminée, en pleine crise de foi à paillettes.
Par Laurence Biava
Contact : laurence.biava@cegetel.net
Paru le 15/01/2025
212 pages
Pauvert
20,90 €
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1 Commentaire
Laurence Biava
03/05/2025 à 06:08
Bonjour,
Il y a un "r" en trop dans le titre. C'est "Rut de décoffrage" (et non "Rut de décroffrage"). Merci de rectifier.
Amitiés
Laurence