L’Observatoire entre dans une nouvelle phase de son histoire éditoriale. Intégrant le groupe Albin Michel, la structure, filiale d’Humensis, prépare une rentrée littéraire particulièrement soignée. Muriel Beyer, fondatrice de L’Observatoire et directrice générale adjointe du groupe, revendique désormais un équilibre entre fiction et non-fiction. Entretien.
Le 24/04/2025 à 11:31 par Nicolas Gary
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24/04/2025 à 11:31
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Laurent Nunez, Muriel Beyer et Emma Saudin
« La maison doit marcher sur deux jambes : la fiction et la non-fiction. C’est un vrai modèle économique, mais aussi une vraie passion », assure Muriel Beyer en dévoilant ses plans. « La littérature, ce n’est pas un supplément d’âme, c’est une manière d’être au monde. »
Avec elle, Laurent Nunez et Emma Saudin, à la direction littéraire. Après le départ de Dana Burlac [sans plus de commentaires, NdR], l’éditrice a repris la programmation de la rentrée littéraire : « Avec Laurent Nunez, nous avons concocté une rentrée dont nous sommes fiers. Emma Saudin vient de nous rejoindre pour consolider et continuer de développer la littérature », poursuit la fondatrice.
Et la vision sera claire : maintenir une ligne qualitative sans gonfler artificiellement le nombre de titres. « Quinze titres par an, c’est déjà beaucoup. L’idée, c’est de construire, pas d’empiler. » Tout en poursuivant le travail amorcé avec des auteurs comme Gaspard Kœnig, Abel Quentin ou Claire Deya.
La littérature étrangère a connu un véritable essor qui s’essouffle aujourd’hui pour des raisons budgétaires. Conclusion, L’Observatoire privilégiera naturellement la littérature française, dans une logique de construction sur le long terme — bien entendu, « aucune porte n’est définitivement fermée à un éventuel coup de cœur ».
« Je suis très dix-neuviémiste : nos grands auteurs — Balzac, Stendhal, Flaubert — nous parlent de la société, de la politique », reprend Muriel Beyer. Conclusion : pas de sensationnalisme. Et d’ajouter : « Ce qui m’intéresse, ce ne sont pas les histoires spectaculaires, mais les récits qui révèlent ce qu’on ne veut pas toujours voir. La fiction doit avoir un sens. Elle peut être drôle, ironique, fantasque. Mais elle doit toujours dire quelque chose du réel. »
Pour accompagner cette volonté éditoriale, Muriel Beyer a demandé à Estelle Lemaître de prendre en charge la communication de l’ensemble des titres de littérature et de certains essais. « C’est pour moi un immense plaisir de participer à cette nouvelle aventure et de mettre en valeur la cohérence et la qualité du catalogue de L’Observatoire », s’enthousiasme l’ancienne directrice de la communication d’Actes Sud.
Cette orientation s’inscrit dans une transformation plus large, consécutive au changement d’actionnariat. L’intégration d’Humensis, structure éditoriale, au sein de Scor, réassureur, ne pouvait survivre au décès de l’homme qui a porté ce projet, Denis Kessler : « C’était vraiment la détermination d’un homme. » Le rachat par Albin Michel fournit un nouveau cadre et offre l’impulsion indispensable, après des mois d’attente.
« Leur projet, c’est un nouvel actionnariat certes, mais ça ne se résume pas à des enjeux capitalistiques : il y a une stratégie éditoriale forte. Les marques éditoriales conserveront leur identité propre, comme ils l’ont déjà montré avec Leduc ou Jouvence. »
Un changement, un prolongement et, pour l’heure, Humensis conserve ses bureaux du boulevard Montparnasse. Un audit des fonctions support est en cours pour accompagner cette transition — entre temps, la diffusion/distribution changera, quittant Flammarion et Union Distribution pour Dilisco, la société dédiée d’Albin. Rien d’inattendu.
La prochaine rentrée ouvrira donc cette nouvelle ère, souligne Laurent Nunez : « Ce que nous publions, c’est une littérature de l’émancipation. De l’intime, oui, mais qui interroge nos représentations collectives. »
Au programme quatre romans, devenus cinq, et deux essais : une rentrée resserrée, expose Laurent Nunez.
Raphaël Enthoven poursuit son cycle autobiographique entamé avec Le Temps gagné. Son nouveau récit, L’Albatros, revient sur le lien complexe à la mère, sur fond de maladie et de réconciliation. À la croisée de l’autofiction et de l’essai philosophique, il s’impose comme un jalon fort dans la ligne de la maison. « Nous n’avions prévu que quatre romans, mais en découvrant le livre de Raphaël, il n’était pas envisageable de le reporter », relève Laurent Nunez.
Alexandre Postel, Goncourt du premier roman en 2008, signe Tout ouïe, une satire sociale subtile, où un homme capte les sons d’orgasmes féminins pour en faire un art : un texte ironique, parfois cru, mais jamais graveleux, dans la lignée flaubertienne.
Karine Silla livre un roman sur l’emprise, l’amour et la rédemption. L’histoire d’une femme jadis happée par une relation toxique, liée à un fait divers tragique, mais qui refuse de se victimiser. Elle revendique sa liberté, même dans le chaos.
Nicolas Gaudemet, avec Nous n’avons rien à envier au reste du monde, transpose l'histoire universelle de Roméo et Juliette dans la Corée du Nord. Cette fiction politique sur la liberté d’aimer dans un pays cloisonné par la propagande est nourrie d’une expérience de terrain. Chaque chapitre est ponctué par une phrase issue de la propagande scolaire nord-coréenne.
Enfin, Julia Clavel, ancienne collaboratrice au Premier ministre sur les questions d'économie, propose un roman d’anticipation glaçant. Il met en scène un psy débordé par des patients hypersensibles, dans une société où la moindre contrariété débouche sur le suicide. Un texte sur la fragilité mentale et la tolérance à la frustration.
En non-fiction, deux essais apportent une dimension réflexive sur la littérature elle-même :
Emmanuel Godo, dans Avec les grands livres, interroge l’actualité des classiques. Il défend une transmission vivante de la littérature, où Balzac, Stendhal ou Platon peuvent encore dire quelque chose aux lecteurs d’aujourd’hui. Le dernier chapitre esquisse une hypothèse sur les auteurs contemporains qui pourraient traverser les siècles.
François Taillandier, avec L’expérience littéraire, explore ce que la littérature fait à nos vies : comment elle transforme nos perceptions, ouvre à d’autres imaginaires, et permet une forme d’humilité intellectuelle dans un monde saturé d’ego.
« L’Observatoire existait déjà comme maison d’idées. Désormais, il existe aussi comme maison de littérature », assure la créatrice. « J’espère que nous sommes en train d’y parvenir. Il me semble que nous avons trouvé la bonne voie, en tout cas. Publier de la littérature, c’est apprendre la modestie. »
Un positionnement assumé, pensé comme une construction patiente, soucieuse de cohérence éditoriale et de fidélité aux auteurs. À rebours des logiques de volume et de coups, la maison revendique une forme d’édition artisanale, ancrée dans une vision exigeante du métier.
« Créer une maison, c’est un travail d’équipe, un lent processus. Le plus grand bonheur d’un éditeur, c’est de découvrir de grands textes et de construire une œuvre avec leurs auteurs », poursuit-elle. Et si le catalogue s’étoffe, « chaque ouvrage compte, chaque publication doit avoir sa nécessité ».
Un choix assumé, privilégiant la qualité à la quantité, l’accompagnement au taux de rotation. Et « qui a donné de beaux premiers fruits : des auteurs qui choisissent de publier chez nous, des sélections dans les prix littéraires : dans un paysage éditorial ultra-concurrentiel, cela contribue à la légitimité d’une maison. On pensera bien ce que l’on veut des récompenses : reste qu’elles confirment qu’un secteur est vivant, et un éditeur pris au sérieux. » Et de saluer à ce titre le soutien qu’apporte Pierre Gestède, ancien de Gallimard, devenu conseiller éditorial pour L’Observatoire…
Prochain défi ? « J’aurais adoré être l’éditrice de Flaubert, publier Madame Bovary. Mais Flaubert existe déjà, il faut trouver le prochain, celui qui aura l’impact de Gustave sur notre XXIe siècle » ajoute Muriel Beyer avec humour.
Et retrouvant fissa son sérieux, elle revient sur le pari d’Emmanuel Godo dans son ouvrage : établir une liste des œuvres contemporaines, futurs classiques du siècle prochain. : « Il accepte la part d’erreur, mais en toute humilité, cela invite à repenser l’enseignement actuel de la littérature. Dire aux jeunes élèves que Balzac leur parle aujourd’hui encore. Que le classique s’enseigne en classe, justement en tant que repère vivant. Certainement pas comme un texte mort. »
Crédit photo © éditions de L'Observatoire
Par Nicolas Gary
Contact : ng@actualitte.com
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1 Commentaire
Blackbooks
25/04/2025 à 09:00
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