À Daraya, ville syrienne située à quelques kilomètres de Damas, un groupe de jeunes a tenu tête à la dictature de Bachar al-Assad et à sa propagande totalitaire, en bâtissant une bibliothèque secrète, dissimulée dans un sous-sol. Malheureusement détruite en 2016, elle renaît de ses cendres à l'occasion d'un grand projet de reconstruction, afin de proposer une « agora de tous les possibles » et stimuler l'espoir d'une société nouvelle.
En 2011, à Daraya, montent des voix qui protestent contre le régime de Bachar al-Assad, dans les remous des printemps arabes. Elles font entendre les critiques d'un peuple dressé contre le totalitarisme, qu'il soit politique ou religieux. Le pouvoir s'empresse alors de les bâillonner, en plaçant la ville en état de siège : les bombardements deviennent quotidiens.
Dans les décombres, de jeunes Syriens trouvent des ouvrages, qu'ils réunissent, jusqu'à constituer un fonds de 15.000 titres. La « bibliothèque secrète » de Daraya, est née, dissimulée dans un sous-sol : pendant quelques années, elle fournira aux habitants de la ville, encerclée par les forces d'al-Assad, des moyens d'évasion et d'éducation.
En 2016, après plusieurs années de siège, l'armée s'empare de la ville, quasiment détruite, et en déporte les habitants. La bibliothèque secrète, découverte, est démantelée par les soldats du régime, les livres dispersés.
La chute du régime de Bachar al-Assad, le 8 décembre 2024, a permis aux habitants de revenir à Daraya, un véritable champ de ruines. Alors que la reconstruction des infrastructures, des maisons et de l'administration s'organise, un projet émerge : reconstruire la bibliothèque de Daraya, en pleine lumière, cette fois.
Malgré son caractère clandestin, la bibliothèque de Daraya a acquis une renommée internationale, grâce, notamment au travail de Delphine Minoui, autrice et journaliste, qui a signé en 2017 Les passeurs de livres de Daraya (2017). Spécialiste du Moyen-Orient, elle suit avec attention la situation syrienne quand éclate la révolution.
« Je ne pouvais plus me rendre personnellement en Syrie, car c'était devenu trop dangereux », se rappelle-t-elle, « et j'ai dû m'en remettre aux réseaux sociaux et aux vidéos envoyées par des activistes ». Elle découvre un jour, sur la page Facebook Humans Of Syria, une photographie « sur laquelle se devinait une bibliothèque, avec deux jeunes en train de bouquiner. Ce cliché m'a bouleversé en raison de mon amour inconditionnel pour les livres. »
Elle entre alors en contact avec plusieurs jeunes qui participent à la constitution et l'entretien de la bibliothèque — ils sont une quarantaine au total —, dont Ahmad et Shadi : le premier a cofondé le lieu, tandis que le second, activiste pacifique, filme et documente les actions. À distance, par des entretiens, Delphine Minoui a raconté leur histoire, donnant lieu au livre paru en 2017.
« Leur bibliothèque est devenue un symbole de la résistance pacifique, un lieu où l'on brandit les livres plutôt que les armes », souligne l'autrice, qui précise que de nombreux jeunes bibliothécaires, âgés de 18 ou 19 ans, lisaient peu, voire pas du tout, avant d'ouvrir l'espace clandestin. « Pour eux, sous la dictature de Bachar al-Assad, les livres signifiaient jusqu'à présent la propagande du régime. »
À Daraya, la résistance est une tradition : à Bachar al-Assad, donc, mais aussi à son père, Hafez el-Assad, président entre 1971 et 2000. Dans les décombres des bâtisses visées par le régime, les jeunes découvrent ainsi des ouvrages bannis : « De grands intellectuels et résistants vivaient à Daraya, avec des bibliothèques bien fournies, notamment avec des ouvrages introuvables dans les librairies syriennes », relève Delphine Minoui.
Parmi ceux-ci, des ouvrages théologiques, portant sur l'islam, mais aussi des écrits de dissidents, de Syrie ou d'ailleurs, des essais politiques ou des titres évoquant le communisme, les idéaux et théories de la gauche. Mais également La Coquille, de Moustafa Khalifé, le journal d'un prisonnier politique syrien sous le règne d'Assad (traduit par Stéphanie Dujols, Sindbad/Actes Sud). On y trouve aussi Les Misérables de Victor Hugo, L'alchimiste de Paulo Coelho, Le Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupéry, des ouvrages jeunesse, des traités de médecine ou même Les Sept Habitudes des gens efficaces, de Stephen Covey (« un de leurs livres favoris, parce qu'il les aidait à remettre de l'ordre dans leurs vies bouleversées par la guerre », indique Delphine Minoui).
« Ces jeunes ont construit la bibliothèque qu'ils n'ont jamais eue », explique l'autrice, qui rappelle que Daraya n'a jamais eu de bibliothèque municipale. L'infrastructure scolaire elle-même est précaire depuis des années, comme nous le précise Romain Berthier, responsable de projet pour l'ONG Bibliothèques Sans Frontières, qui intervient en Syrie depuis la fin d'année 2022.
« Le système éducatif syrien a été sous tension, dans un contexte de guerre civile, de problématiques politiques, mais aussi d'une crise économique qui est venue s'ajouter, avec des fonctionnaires qui n'étaient plus ou peu payés par le régime. » Toute une génération n'a ainsi pas pu bénéficier d'une éducation stable et de qualité.
Depuis le 8 décembre 2024 et la chute du régime de Bachar al-Assad, la Syrie s'est dotée d'un gouvernement de transition et d'un président par intérim, Ahmed al-Charaa, rebelle syrien venu du djihadisme. « Nous avons rencontré les nouveaux responsables du ministère de l'Éducation en février et reçu des signes plutôt encourageants d'ouverture, même si cela sera évidemment à suivre sur le long terme », nous précise encore Romain Berthier.
Comme d'autres activistes et résistants, Ahmad et Shadi ont été déportés au nord de la Syrie par les forces de Bachar al-Assad, quand Daraya est tombée. En 24 heures, ils ont dû tout abandonner, et ne partir qu'avec un sac sur les épaules : « Certains ont pu prendre quelques livres, mais la bibliothèque n'a pas pu être sauvée », rappelle Delphine Minoui.
À Idlib, comme le racontait la journaliste dans Le Figaro, certains jeunes poursuivent leur engagement pour la lecture à bord d'un bibliobus. En Turquie, elle rencontre Ahmad et Shadi « en vrai », après des heures d'entretien en visio. Peu après la nouvelle de la chute du régime d'Assad, elle les recontacte « pour leur proposer de reconstruire la bibliothèque de Daraya, et de poursuivre leur rêve de culture, de littérature, de valorisation du pouvoir des mots ».
Plusieurs soutiens se joignent au projet, dont Bibliothèques sans Frontières, mais aussi l'association La Guilde, Les Écrans de la Paix, qui œuvre pour amener le cinéma dans les zones de conflit, Avignon Bibliothèques, l'INARA ou encore l'Institut du monde arabe.
« À l'heure où les habitants de Daraya retournent chez eux, dans une ville dévastée, une bibliothèque peut jouer un rôle fondamental en apportant la culture, mais aussi un soutien moral et psychologique », souligne Delphine Minoui. « Dans une société multicommunautaire, il est nécessaire de créer de la cohésion sociale, du dialogue, une rencontre entre les différents groupes », renchérit Romain Berthier : quel meilleur espace qu'une bibliothèque ?
L'espace pour accueillir la bibliothèque — qui ne sera bien sûr plus clandestine — a déjà été désigné. « De nombreux aménagements sont nécessaires pour en faire un lieu de services », note le responsable de projet de BSF, qui évoque la construction, l'achat de matériel, l'aménagement des équipements, la constitution des collections, mais aussi la formation du personnel.
« Nous pouvons nous autoriser à être plus ambitieux encore, en dotant la bibliothèque d'une section réservée aux films, avec une salle de cinéma et la possibilité d'organiser des projections en plein air dès l'été », s'enthousiasme Delphine Minoui. Bien entendu, une partie des jeunes derrière la bibliothèque clandestine sont de retour pour ce nouveau projet.
Pour la constitution des collections, « l'idée est de proposer le même éclectisme que celui de la bibliothèque clandestine », explique-t-elle. Outre les éventuels dons d'ouvrages, les fonds seront achetés auprès d'éditeurs syriens, parfois en exil, et de librairies de Beyrouth ou de Damas — où les ouvrages, en raison de l'inflation, restent très chers.
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Les ONG, ensemble, accompagneront les jeunes Syriens sur le plan logistique et économique. Bibliothèques Sans Frontières a ouvert une campagne de collecte de dons, en fixant un objectif de 10.000 €, « afin de donner l'impulsion de départ et soutenir l'initiative ». Le budget annuel estimé, pour le fonctionnement de la structure, atteint pour sa part 100.000 €.
Le conseil municipal de la ville de Daraya a été informé du projet d'ouverture de la bibliothèque, qui se déroule pour l'instant sans dépendre d'un service public. « Mais nous envisageons, à terme, et si les conditions sont réunies, le transfert de l'établissement à des acteurs locaux », nous indique Romain Berthier.
Photographies : Bibliothèques sans Frontières
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
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