Le 3 avril dernier, le jury du prix Femina annonçait le départ de Jeanne Benameur. Cette décision intervenait peu de temps après l’arrivée de deux nouvelles jurées, Isabelle Desesquelles et Oriane Jeancourt Galignani. Soucieuse de dissiper toute équivoque, l’autrice a tenu à préciser que son retrait n’était en rien lié à un désaccord ou à un conflit au sein du jury. La raison est éthique : elle ne souhaite plus être associée à un prix désormais soutenu par Hachette, maison d’édition passée sous le contrôle de Vincent Bolloré...
Le 11/04/2025 à 13:10 par Hocine Bouhadjera
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Publié le :
11/04/2025 à 13:10
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« Ce n’est pas une réaction de colère, ni un désaccord ponctuel comme il peut y en avoir, parfois, au sein d’un jury littéraire. Ce n’est pas lié non plus à l’arrivée récente de deux nouvelles jurées. Rien à voir. C’est une décision intime, éthique, politique, littéraire », partage l'écrivaine à ActuaLitté.
Jeanne Benameur quitte donc le jury, qu’elle a intégré en 2023, pour des raisons éthiques. Elle s’explique : « Je ne peux ignorer ce que Vincent Bolloré, via ses choix industriels et idéologiques, fait peser sur le tissu des librairies indépendantes. C’est à mes yeux suffisamment grave. Il suffit de lire, d’observer ses actions du côté de la diffusion du livre pour en mesurer les effets : c’est une attaque silencieuse mais constante contre la diversité éditoriale, contre la vitalité des librairies indépendantes, contre la littérature que nous défendons. »
Et d’ajouter : « Je ne partage pas l’idéologie réactionnaire que véhicule cet empire médiatique, et même si cela n’entre pas officiellement dans le cadre du prix, cela entre en ligne de compte dans mon propre cadre éthique. » Malgré tout, elle tient à être claire : « À ma connaissance, aucune ingérence directe dans les choix du prix. Ce n’est d'ailleurs pas le sujet. Certainement que cela ne les intéressera pas par ailleurs, c'est une miette dans son empire. »
Celle qui est entrée au Femina en 2023 « pleine d’enthousiasme », y a trouvé « un espace stimulant ». La même année, Hachette basculait officiellement sous le giron Vivendi : « Il me semble aujourd’hui impossible d’ignorer ce que cela signifie désormais. Nous sommes arrivés à un moment de notre société, et du monde, où il est plus que jamais essentiel de tenir nos valeurs, de rester fidèles à notre éthique. C’est pour cette raison que je pars. »
Selon elle, « lire, c’est penser. Et la pensée, c’est ce que j’ai toujours placé au cœur de mon travail, que ce soit dans mes romans, dans ma poésie, ou dans mes ateliers d’écriture. J’ai arrêté de les animer, mais je continue à transmettre cette démarche, notamment à travers mon ouvrage Vers l'écriture : faire en sorte que les participantes et participants installent l’écriture dans leur vie, comme une intensité intérieure. Lire, écrire, vivre pleinement. C’est cette cohérence-là que je veux préserver. »
« C’est donc avec tristesse que je me retire », nous confie-t-elle : « J’ai beaucoup aimé participer à ce prix. Lire les textes, découvrir les voix nouvelles, défendre des œuvres : je m’y suis véritablement engagée. Mais cette décision est le fruit d’une lutte intérieure. »
Un esprit de résistance qui n'est pas sans rapport avec l'histoire du Prix Fémina lui-même, créé en 1904 en réaction à la domination masculine perçue au sein du jury du prix Goncourt. Une alternative à une récompense littéraire jugée misogyne, notamment après avoir ignoré une certaine Myriam Harry, au profit d'un certain Léon Frapié.
Il a été créé sous le nom de prix Vie heureuse, du nom d’un magazine féminin lancé en 1902 par les éditions Hachette. Il est décerné pour la première fois le 4 décembre 1904 par un jury exclusivement féminin, composé de vingt femmes, soit le double du nombre de jurés du Goncourt à l’époque. En 1919, alors que le magazine Femina - initié par Pierre Lafitte en 1901 - a été racheté par Hachette, l’éditeur initie une internationalisation du prix : un Femina-Vie heureuse Prize est lancé à destination de plusieurs pays alliés, dont le Royaume-Uni.
À la fin de la Première Guerre mondiale, Hachette s’associe avec le magazine Femina pour garantir la survie du prix littéraire. Le prix change alors de nom, devenant le prix Femina-Vie Heureuse, puis, à partir de 1922, simplement le prix Femina. Le jury passe alors à douze membres.
Dans l’élan fondateur qui anima la naissance du prix, le dernier roman de Jeanne Benameur, Vivre tout bas, met en scène une Vierge Marie très différente de l’icône figée à laquelle on l’associe : « C’est une femme qui, après la crucifixion de son fils, choisit son propre destin. Elle lit, elle écrit, et elle transmet l’écriture à une petite fille, et à d’autres femmes. Pour moi, cette figure-là est essentielle. Elle dit quelque chose de la liberté, de la transmission, de la parole. »
Elle conclut ainsi : « Je reste, malgré tout, dans l’esprit du Femina. Celui d’un prix qui a toujours défendu les voix, les femmes, la littérature exigeante. C’est parce que je crois profondément à tout cela que je choisis aujourd’hui de partir. »
En juin 2024, l’écrivaine Scholastique Mukasonga avait déjà annoncé son départ du jury, qu’elle avait intégré en juin 2021, invoquant des « raisons personnelles ».
Deux nouvelles membres ont récemment été accueillies au sein du jury : Isabelle Desesquelles, romancière, ancienne libraire et lauréate du prix Femina des lycéens en 2018, ainsi qu’Oriane Jeancourt Galignani, autrice de six romans publiés chez Grasset et rédactrice en chef de la revue Transfuge depuis quinze ans. Elles rejoignent Nathalie Azoulai, Evelyne Bloch-Dano, Brigitte Giraud, Paula Jacques, Christine Jordis, Mona Ozouf, Patricia Reznikov, Josyane Savigneau et Julie Wolkenstein.
Pour l’édition 2024 du prix Femina, la présidence du jury est assurée par Nathalie Azoulai, secondée par Christine Jordis en tant que vice-présidente.
En 2024, le prix Femina a été attribué au Rêve du jaguar de Miguel Bonnefoy, publié aux éditions Rivages. Le roman l’a emporté avec 5 voix contre 4 face à Emma Becker. Cette distinction vient couronner une année exceptionnelle pour l’auteur, déjà salué par le Grand Prix du Roman de l’Académie française 2024.
Dans la catégorie du roman étranger, le prix est revenu à Propre d’Alia Trabucco Zerán, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenet et publié chez Robert Laffont. L’ouvrage s’est imposé dès le premier tour avec 4 voix, contre 3 attribuées à Marco Lodoli.
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Le prix Femina de l’essai a, quant à lui, été décerné à Paul Audi pour Tenir tête, paru chez Stock. Le livre, qui propose une méditation sur le courage d’opposer une résistance dans le monde contemporain, a été élu dès le premier tour avec 6 voix, contre 3 pour Maïa Hruska. Enfin, un prix spécial a été remis à l’écrivain irlandais Colm Tóibín, saluant à la fois l’ensemble de son œuvre et son dernier roman, et soulignant ainsi son rayonnement sur la scène littéraire internationale.
Crédits photo : Thesupermat (CC BY-SA 3.0)
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
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A. Horto
11/04/2025 à 14:26
Je ne peux m'empêcher de penser que c'est profondément insultant pour les medias du groupe Bolloré de les accuser, à mots certes couverts, de manquer d'éthique.
D'autant que les medias du groupe Bolloré publient des ouvrages de tout bord politique et donnent la parole à qui veut bien la prendre.
On peut éventuellement opposer des opinions politiques : voilà une femme probablement de gauche qui n'aime pas les souverainistes de droite. C'est légitime. Est-ce que sa position, qui tient du billard à trois bandes - Bolloré, Hachette, Jury - est risible ? Oui.
Est-ce que confondre éthique et opinions politiques est risible pour quelqu'un qui, maniant la langue, connaît le sens des mots ? Oui.
Bref, comme dit l'autre, la gauche adore la diversité, sauf dans les opinions.
Michel Descartes
13/04/2025 à 14:34
C'est intéressant de voir que vous définissez ce que l'on peut ou pas "éventuellement opposer" à une situation avec surplomb et ensuite parler du manque de "diversité d'opinion".
Le groupe Bolloré manque d'éthique, c'est une évidence, à moins de ne pas avoir lu un journal depuis de nombreuses années. Rappelons pêle mêle : fraude de 800 millions d'euros au fisc (2.5 fois la fraude totale aux prestations sociales) lors du rachat de vivendi (ouf l'amende a été annulée sans explication, on a eu peur pour eux), procés en cascades sur les activités françafricaines, retrait de fréquence de C8, maintient en poste d'un animateur condamné en première instance et en appel pour pédocriminalité etc.
Non les médias du groupe Bolloré ne donnent pas la parole à "qui veut la prendre" mais toujours au même discours qui satisfait les obsessions de son propriétaire (quitte à multiplier les fake news, notamment sur l'avortement sa grande croisade).
Il n'y a aucun billard dans le fait de partir d'un jury (ou alors les règles du jeu ont changé). On est en désaccord avec l'éthique, on part. Quant au fait de ne pas mêler éthique et politique, on se demande ce qui peut motiver le vote alors ?
Tous les débats de société ne sont fondés que sur notre conception, multiple, de l'éthique.
Bref, comme dit l'autre, à droite on aime bien critiquer le manque de diversité d'opinion des gens qui ne sont pas de droite.
Tatou
12/04/2025 à 10:46
Ou comment cracher à la gueule des autres membres du jury ! Quel orgueil démesuré !
Michel Descartes
13/04/2025 à 14:37
Bonjour,
Dixième ligne de l'article (ça fait beaucoup à lire) « Ce n’est pas une réaction de colère, ni un désaccord ponctuel comme il peut y en avoir, parfois, au sein d’un jury littéraire. Ce n’est pas lié non plus à l’arrivée récente de deux nouvelles jurées. Rien à voir. C’est une décision intime, éthique, politique, littéraire » Donc décision "intime" qui ne remet pas en cause les autres membres du jury, qui la voient partir avec "tristesse" si on en croit leur communiqué. Elle rappelle d'ailleurs la non ingérence du groupe Bolloré dans les décisions pour ne pas qu'on fasse de faux procès au prix.
Bref, lisez l'article avant de "cracher à la gueule" des commentaires :)
Un antifa
13/04/2025 à 09:16
Elle fait bien. Bolloré est un hypocrite qui annonce fièrement s'être lancé dans une guerre culturelle et fait régresser le débat a des heures de grande écoute, avant de jouer les innocents devant la commission d'enquête parlementaire en affirmant le contraire.
Sa présence dans n'importe quoi est un dangers pour la démocratie et toutes les valeurs de liberté et d'égalité.
Un observateur
23/04/2025 à 08:57
Bravo, Madame. Et merci.