LeLivreaMetz25 — C'est devenu une habitude ici. Chaque année au Livre à Metz, Alain Guyard, philosophe forain habillé de son plus beau costume trois-pièces, invite le public messin à deux conférences des plus dionysiaques : les apéros-philo. Les thèmes de cette année ? Tenir tête aux complotistes et tenir tête à la sobriété heureuse, « et tant pis pour les colibris et les zamis à ce vieux réac de Pierre Rabhi ».
Le 06/04/2025 à 18:24 par Ugo Loumé
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Publié le :
06/04/2025 à 18:24
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Hier, la très sérieuse conférence d'Hartmut Rosa nous a retenu trop longtemps pour qu'on puisse savoir ce qu'Alain Guyard avait à dire aux complotistes. Mais ce matin, pas question de manquer l'estocade que l'ami prépare à la sobriété heureuse. Nous voilà installés, à peine un peu en avance (d'une heure), pour nous assurez une place au premier rang et ne rien manquer la démonstration — il parait que la foule se bousculait hier, et la voix d'Alain Guyard ne porte pas à l'infini.
La température est tombée de 10 degrés ce matin. Mais heureusement, le soleil lorrain continu d'inonder le ciel de Metz. À quelques mètres de nous Alain Guyard, justement, quatre bouteilles d'eau posées devant lui, discute avec deux hommes. Nous approchons.
Après de brèves présentations de notre part, le visage du philosophe forain s'éclaire : « Mais oui je connais votre collègue Hocine, il pose toujours des questions très fines. Vous lui passerez le bonjour ! », s'exclame-t-il avant de nous inviter à nous joindre au groupe. À notre droite, Vincent, un ami d'Alain que ce dernier présente pour plaisanter comme son « sensei, mon prof de krav maga », en face, un autre journaliste — Yann Porte pour la RCF — qui s'apprêtait justement à enregistrer une interview d'Alain Guyard. « On a qu'à discuter tous les quatre et tu enregistres ça, ça te va Yann ? », propose le philosophe.
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Nous voici donc embarqués dans un entretien pris sur le vif. Nous commençons en douceur, et cherchons à connaître le secret de préparation de ses apéros-philo, devenus un rendez-vous incontournable du Livre à Metz. « J'ai un canevas avec des arguments et des auteurs que j'ai bien bossés en amont. Et par rapport à ce que je sens du public, j'en rajoute ou j'en retire. Il faut que ça soit toujours fluide ». Ce n'est donc pas un spectacle, pas une conférence, mais une « performance, nous dit-il, comme ça, ça attire les gens qui lisent Télérama ».
Yann enchaîne : « Alors, qu'est-ce-que tu as contre la sobriété heureuse ? — Ah bah je vais pas te le dire maintenant, tu verras tout à l'heure », lui répond spontanément Alain Guyard, taquin. On a quand même le droit à un début d'exclusivité « la sobriété c'est un vocabulaire de la moralisation, de l'hygiène sociale, c'est le contraire du politique ». Et quand on rajoute « heureuse » à la sobriété, ça a le don d'énerver notre « décravateur de concepts » : « on est fait que d'ivresse, il n'y a pas d'autre joie que celle de se laisser déborder par... — que ce soit l'amour, l'alcool, la poésie — ».
Vincent lui propose de citer Baudelaire, « Il faut être toujours ivre, tout est là ». Pourtant, le dernier ouvrage d'Alain Guyard, Ma cabane sans peine, pourrait laisser croire qu'il est un partisan de la sobriété. « Je voulais m'acheter une cabane dans les Cévennes, et une fois que je l'ai fait je me suis dit "mais qu'est ce que je viens foutre ici", alors j'ai écrit ».
Il s'est rendu compte que la cabane était « un genre littéraire millénaire, qui vise à raconter l'enchantement, l'isolement, la redécouverte d'une nature princière et nourricière... ». Il avait donc le sujet de son prochain livre : écrire sur la manière d'écrire sur la cabane.
Il y parle évidemment de Thoreau, le plus connu des auteurs de la cabane, mais aussi de Sylvain Tesson, « qui réécrit avec les mêmes tunnels et tuyauteries éculés le retour à une sorte de virilité régénératrice, dans une nature qui ne ment pas ». « C'était très intéressant de désosser ce merdier », ajoute-t-il, en espérant en ressortir « assez de thune » pour pouvoir acheter un appartement à Paris.
Projet qui semble s'être soldé par un échec, « c'est pour ça que je vends le mazet, 55.000 €, 2000 mètres carrés de forêt, et au bout t'as la rivière », c'est vrai que ça fait rêver. « 55.000 € et avec ça t'offres un bouquin de Sylvain Tesson ! », ajoute Vincent en rigolant.
Puisqu'il nous parlait de krav maga, nous l'orientons sur les sports de combat : « maintenant je suis tout cassé, mais plus jeune j'ai fait du krav maga, du pancrace, du karaté shotokan, pas mal de boxe française, du combat au baton... la castagne c'est toujours rigolo ». Pour Vincent, le sport de combat « c'est se confronter à soi-même, c'est une épreuve de vérité, c'est se regarder en face, dans sa chair. Le combat, ça fait partie de la vie », Alain Guyard ne peut qu'approuver.
« Je ne fais pas totalement confiance à quelqu'un qui déploierait un discours qui n'est pas issu de quelque chose qui est de l'ordre de la confrontation, quelque soit la forme de la confrontation d'ailleurs », ajoute le « sensei » du philosophe forain.
Et Alain Guyard enchaine : « beaucoup de gens prennent position, très souvent dans des formes de postures, alors qu'en fait il faudrait retourner la chose et assumer une présence corporelle, physique, dans un endroit et un espace, et à partir de là déterminer et éclairer ton positionnement intellectuel ».
Il vise notamment ici tous les « "philosophes" d'aujourd'hui, qui sont entre quatre murs à la fac, ils t'expliquent les conflits de classes et tout, mais le font devant un public de l'ENS, mimi-joli ». C'est pour cette raison qu'il a quitté l'éducation nationale il y a 20 ans. Il ne s'imaginait pas « fonctionnaire de la philosophie ». « Comment proposer une posture de subversion tout en étant payé par l'État ? ».
Ce qui implique, malheureusement, de dire non à l'appartement parisien. Mais la question centrale, avance Alain Guyard, « c'est pas : qu'est ce que tu t'achètes avec l'argent que tu reçois, mais plutôt, qu'est ce qu'on achète de toi avec l'argent qu'on te donne : ton corps. Le travail est fondamentalement prostitutionnel ». Le philosophe forain propose donc « une grève générale et définitive ! ».
Mais en attendant, le temps nous presse, et « le décravateur de concept » nous annonce qu'il doit nous laisser pour préparer sa « performance ». Nous cherchons nous-même une place préférentielle pour ne rien rater du spectacle.
Dans la tradition des premiers philosophes d'Athènes, l'homme nous fait s'asseoir sur des bancs autour de lui, circule dans les rangs et égosille le cheminement de sa pensée. Rangez vos micros — « quand on parle au micro les gens n'écoutent pas », nous explique-t-il — rangez les fauteuils et quittez les salles de conférences, avec Alain Guyard, la pensée se transmet à hauteur d'homme, et une bouteille de rouge à la main. Que le spectacle commence...
Après une courte présentation pour ceux qui n'auraient pas compris où ils ont mis les pieds, le philosophe forain débouche la bouteille, tend son verre à pied, et le rempli de vin jusqu'à qu'il déborde. « Je sais pas ce que j'ai aujourd'hui, mais je suis énervé ! » lance-t-il en égouttant sa main rouge du liquide de l'ivresse. Vont en faire les frais Platon, Rousseau, Épicure, et tout au long de la démonstration Pierre Rabhi, « celui qui adore les pissenlits, et ça tombe bien parce qu'il les mange par la racine ».

Platon d'abord, donc. Et sa République dans laquelle il dit, « en gros, de base le peuple il est chiant ». « Je résume hein, explique Alain Guyard, c'est du grec ancien, j'essaye de le mettre à la portée des Messins ». L'idée de Platon, simplifiée par le « décravateur de concept », c'est que le peuple empêche les gouvernants de gouverner.
« C'est comme Manu : le peuple est un grand enfant immature, il faut être pédagogue avec lui ». Et si le peuple est si « chiant », c'est parce qu'il est toujours mû par des désirs qu'il doit apprendre à contrôler. Chez Platon, la première vertu du peuple c'est la tempérance, apprendre à se tenir, être sobre. Pour ça, il doit se satisfaire du nécessaire, appliquer « la philosophie de Baloo : il en faut peu pour être heureux ».
On arrive ici à la deuxième victime du jour : Rousseau, le « gars qui a peur de désirer », et qui souhaite arriver à la fin du désir. « Mais on est que ça : des êtres de désir, lui répond Guyard, y a pas de honte à reconnaitre ça : on se marie, on s'installe dans sa petite maison en banlieue pavillonnaire avec madame, et bam ! y a la voisine ! ».
Ce que veut nous dire le philosophe forain, c'est qu'on est toujours habité par le dédoublement, qu'on ne trouve jamais la paix en soi. « C'est des grands malades Rousseau et Rabhi », assène-t-il, « le programme de Rousseau c'est celui du refus de sa thérapie ».
Alain Guyard en profite pour mettre un coup aux bouddhistes sur le passage : « un bouddhiste c'est un gars qui nous dit "ma passion est de ne pas avoir de passion" ». Et comme avoir envie c'est être en vie — et vice versa —, la seule solution du bouddhisme, c'est la mort, ou dit en vocabulaire guyardien : se « mettre un coup de 12 dans la gueule ».
« Le bouddhiste il se suicide tous les jours en fait, il a même pas les couilles de le faire en une seule fois ! », ajoute-t-il, juste avant de s'excuser auprès de tous les bouddhistes présents parmi nous.

Maintenant, c'est au tour d'Épicure. Une « Épicure de rappel » qu'on sentait bien venir avec toutes ces histoires de désirs et de besoins essentiels. « Lui, il nous dit : "pour vivre heureux, vivons cachés" », autrement dit, vivons loin de la cité. « Mais si toi tu t'occupes pas de la cité, la cité elle va quand même s'occuper de toi », nous assure Alain Guyard.
Ainsi, l'éthique individuelle de la sobriété que nous propose Rabhi ne serait rien d'autre qu'une « manière de démissionner du politique ». En réponse, il propose un autre rapport de force, une autre politique : « arrêter d'aller de bosser et de produire : rien faire, glander au soleil, fumer un grooooos joint ! ».
Face à toutes ses figures de l'histoire de la pensée, il en propose une autre « trop méconnue, même si c'est lui qui a inspiré Arsène Lupin » : Alexandre Marius Jacob. Quand il s'est rendu compte qu'il allait falloir travailler un jour, ce dernier se serait dit : « j'ai rien contre le travail moi, mais je le laisse aux autres ». « Alors il est allé tirer la thune là où elle nous attend, annonce Alain Guyard, provocateur : dans les appartements des bourgeois ».
« Et ça, c'est vraiment moral ! », avance-t-il. Pour finir, comme il a tout de même un bon fond et qu'il veut réconcilier tout le monde, le philosophe forain invoque une dernière personne : Louis de Funès, « c'est-à-dire Rabhi Jacob ». C'est tout pour lui, pour l'instant...
Crédits photos : ActuaLitté
DOSSIER - À Metz, le livre tiendra tête (et dragée haute) pour le festival
Par Ugo Loumé
Contact : ul@actualitte.com
Paru le 01/05/2024
224 pages
Le Dilettante
19,00 €
4 Commentaires
Yves
06/04/2025 à 19:15
Sacré personnage apparemment, accepte-t-il la contradiction ?
Nico
07/04/2025 à 06:44
Quel humour ce monsieur.
Heureusement qu il ne se prend pas au sérieux. Malheureusement certains le prenne au sérieux et ça c est inquiétant.
Ce mélange de sophisme, d esprit critique et d ironisme est toujours très curieusement intéressant.
Marie
07/04/2025 à 08:45
Rigolo le bonhomme ...Il cite Sylvain Tesson, ce dernier ayant déclaré récemment (C à vous) : "La psychanalyse est la maladie de ce dont elle prétend être la thérapie". Lequel des deux est le plus drôle??
Eric Dubois
07/04/2025 à 12:31
C'est qui, ce grand malade ?