#POLITEIA2025 – S'il y a un sujet qui a mis à mal l'idée de progrès, c'est bien l'écologie. Tandis que certains prônent la décroissance, seule issue pour éviter l'effondrement annoncé par des sommités scientifiques mondiales, d'autres voient dans les avancées technologiques, intrinsèquement liée à la croissance, une source d’espoir. À l'occasion de la seconde édition du festival Politéïa, trois figures engagées pour la sauvegarde de notre planète se demandent : quel progrès durable ?
Le 14/03/2025 à 10:17 par Hocine Bouhadjera
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14/03/2025 à 10:17
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Lucile Schmid, co-fondatrice et vice-présidente de La Fabrique écologique, membre de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, et co-présidente de la Fondation verte européenne, est sceptique quant au technosolutionnisme porté par des figures comme – encore lui –, Elon Musk : « Dans le domaine économique, la priorité reste la préservation, ce qui implique soit de restreindre l’usage de certaines technologies, soit de les encadrer strictement », analyse l'ex-élue écologiste.
Celle qui réfléchit aux enjeux de progrès à l’aune des limites des écosystèmes planétaires pousse la réflexion : « Cela renvoie à notre rapport à la nature : faut-il la dominer ou simplement en faciliter l’accès ? » Loin d'une radicalité parfois brocardée, pour cette femme engagée, « l’enjeu ne réside donc pas dans le rejet du progrès, mais dans la capacité à lui accorder une juste place ».
Juliette Nouel, journaliste spécialisée sur les enjeux énergétiques, le changement climatique et le déclin de la biodiversité, et animatrice de la Fresque du climat, n'est pas plus convaincue que la science nous apportera une « une solution miracle » pour lutter contre le réchauffement climatique. Elle donne l'exemple des promesses de captation et de séquestration du CO₂ : « Qui la met réellement en place et, surtout, est-ce une alternative viable ? », questionne-t-elle. Un des acteurs principaux de ce marché est, pour exemple, ExxonMobil, une des principales entreprises émettrices de gaz à effet de serre dans le secteur des hydrocarbures…
L’intelligence artificielle est aujourd'hui invoquée, « comme une baguette magique capable de résoudre tous nos problèmes », met par ailleurs en exergue la journaliste. Pourtant, rappelle cette dernière, « elle repose sur une infrastructure très gourmande en électricité ». Son développement massif soulève une interrogation : « Avons-nous réellement besoin d’IA dans tous les secteurs, des voitures électriques aux transports en passant par l’agriculture et l’industrie ? »
Et de développer : « Bien sûr, certains usages sont pertinents, notamment dans la recherche scientifique ou la santé. Mais une grande partie de son exploitation semble relever du superflu. Créer des images, converser avec un chatbot ou poser des questions anecdotiques… »
Daniel Béguin, entre autres ancien vice-président de la Région Lorraine, abonde dans le sens de ses deux camarades. Il raconte : « Durant mes près de 25 années en politique, j’ai constaté une foi inébranlable dans le progrès, une croyance selon laquelle les avancées technologiques finiraient toujours par résoudre nos problèmes. Pourtant, les crises s’accumulaient sans que de véritables décisions soient prises. Cette confiance dans le progrès servait souvent d’excuse pour l’inaction, évitant d’affronter les choix difficiles. »
Pour l'ornithologue de métier, l’agriculture intensive illustre bien cette impasse : « La France figure parmi les plus gros consommateurs mondiaux de pesticides par habitant. Plutôt que de miser sur des pratiques plus respectueuses des écosystèmes, nous continuons à capitaliser sur des méthodes destructrices qui fragilisent la nature à long terme. »

Face à ce dualisme quelque peu stérile entre croissance et décroissance, Juliette Nouel propose de décorréler progrès et innovation technologique et technique, idée inconsciemment bien implanté dans nos cerveaux d'occidentaux : « Il est temps de repenser notre manière d’avancer, de concevoir un progrès qui ne soit pas uniquement synonyme de technologie. La marche vers plus de justice, comme l’émancipation des femmes, en est un exemple. »
Elle fait un constat : « Pendant deux siècles, le développement a reposé sur l’exploitation des énergies fossiles, une ressource qui, tout en alimentant notre expansion, a contribué à la destruction des écosystèmes. Nous sommes en train d’anéantir ce qui nous fait vivre. Ces ressources sont limitées et les estimations indiquent un épuisement autour de 2050. Cette période d’abondance énergétique n’était qu’une parenthèse dans l’histoire humaine, à la fois enchanteresse et dévastatrice. Mais elle touche à sa fin. »
Moins tranchée, Lucile Schmid fait néanmoins un constat : « Aujourd’hui, nous consommons trop de pétrole, trop de gaz, trop de charbon pour espérer maintenir une vie normale sans conséquences. » Et de pointer « la dépendance excessive au nucléaire » en France. « Certes, cette énergie est décarbonée, mais elle reste non renouvelable, ce qui pose un problème à long terme. Quant à la sobriété énergétique, elle semble avoir été reléguée aux oubliettes depuis le retour de la guerre, éclipsée par des priorités plus immédiates, sans réflexion approfondie sur l’avenir », se désole la co-présidente de la Fondation verte européenne
Daniel Béguin ne croit pas en une des solutions invoquées : la fusion nucléaire qui, à l'image de l'ordinateur quantique, ne semble pas viable avant encore de nombreuses années. Plus profondément, cette technologie reste centralisée, loin de toute approche décentralisée qu'il défend, et qui permettrait, selon lui, une réelle transformation énergétique : « Pendant ce temps, certains avancent des scénarios absurdes : si la Terre devient invivable, nous irons sur Mars, comme le prétend Elon Musk. C'est absurde. Plutôt que d’investir dans ces chimères, il serait temps d’affronter la réalité et de concentrer les efforts sur des solutions viables pour préserver notre planète. »
Finalement, faut-il assumer le terme de décroissance, quitte à en effrayer certains ? Si Juliette Nouel estime que ce mot est galvaudé et souvent mal compris. Lucile Schmid, au contraire, défend son utilité : « Il permet de poser la question essentielle : un modèle de société n’est plus viable. La croissance ne sera plus la solution. Certains mots provocateurs ouvrent de vrais débats. » Daniel Béguin nuance la question : « Il en faut dans certains secteurs, comme les transports ou notre manière de consommer. Mais à côté de ça, il faut une croissance du bonheur, de l’amour, du partage, de la solidarité. On n’est pas soit décroissant, soit croissant. »
Autre terme qui fait florès, la sobriété. Lucile Schmid rappelle que ce terme renvoie souvent à des comportements individuels, quand il faudrait une approche collective et politique. Et d'être formelle : « On ne peut pas demander de sobriété à ceux qui vivent déjà dans la précarité. » « Si elle n’est pas acceptée socialement, cela entraînera la montée des extrêmes… ce n’est pas ce qu’on voit en ce moment, bien sûr ! », rebondit Juliette Nouel, non sans un humour rempli d'inquiétude.
Daniel Béguin souligne : « Nous sommes pétris de paradoxes. Il y a toujours un écart entre notre éthique, notre connaissance et nos pratiques. Nous souffrons de voir un monde qui se détériore, mais en parallèle, nous restons profondément attachés à notre propre confort. »
Ce dernier se dit profondément pessimiste : « La population mondiale ne cesse de croître, entraînant une quête permanente de nouveaux territoires exploitables. Après la forêt amazonienne et d’autres régions riches en biodiversité, l’Arctique devient un nouvel eldorado. Toujours plus de conquêtes, toujours moins de préservation. »
À LIRE - "L’intelligence artificielle est d’abord un nom marketing"
Face à ce constat, Lucile Schmid souligne l'importance de ne pas être un simple consommateur, mais de développer une conscience de ses choix, et ce dans tous les domaines, de l'alimentation à l'usage de l'intelligence artificielle. Elle conclut : « La société entière doit évoluer. Chacun peut entrer dans l’écologie par ce qui lui parle le plus. L'amour des animaux, du sport, de ses proches etc. »
Le Festival Politéïa de Thionville continue jusqu'à dimanche 16 mars. Le programme complet est à retrouver ici.
Crédits photo : ActuaLitté (CC BY-SA 2.0)
DOSSIER - Festival Politéïa 2025, à Thionville : Quels progrès, et quels avenirs ?
Par Hocine Bouhadjera
Contact : hb@actualitte.com
4 Commentaires
Anne Stase
14/03/2025 à 11:30
De Philippe Charlez, ingénieur des mines, in Les dix commandements de la transition énergétique :
"Si l’on souhaitait atteindre les objectifs de Paris via la seule décroissance économique (c’est-à-dire maintenir la teneur en CO2 dans l’atmosphère en dessous de 450 ppm à l’horizon 2050) il faudrait reproduire systématiquement jusqu’à cet horizon « l’année horribilis 2020 ». Compte tenu de la croissance démographique attendue, le PIB moyen par habitant s’effondrerait de 90 % et l’espérance de vie moyenne dans les pays de l’OCDE serait réduite à 66 ans, un recul de soixante ans en termes de développement."
Ceux qui ne le croient pas n'ont qu'à se plonger dans cet ouvrage, parfaitement documenté, par quelqu'un qui connaît bien le sujet et sait s'affranchir des yakafokon totalement inconséquents...
Eh oui, c'est aussi ça les conséquences du recours à une énergie dense, rapidement mobilisable et bon marché : des progrès exceptionnels dans le domaine médical, une réduction sans précédent de la pauvreté, une meilleure éducation, une amélioration importante de la qualité de l'environnement (l'apanage des pays riches), des progrès technologiques dans tous les domaines et... les conditions nécessaires pour la mise en place de sociétés démocratiques !
Sans compter nos nombreux loisirs...
Notre qualité de vie actuelle que personne n'est réellement prêt à jeter aux orties est étroitement liée à une énergie abondante. Notre salut éventuel ne viendra pas de la décroissance, mais du recours à une autre forme d'énergie aussi abondante, qu'il nous reste à investir.
La décroissance est une impasse en laquelle seuls quelques anticapitalistes peuvent croire. Mais c'est jeter le bébé avec l'eau du bain.
Bartlebooth
15/03/2025 à 02:18
Confiance et espoir dans le progrès technique, nucléaire et numérique qui, grâce à notre suprême intelligence, trouvera le moyen (le Pass Mur A.I., vraisemblablement ), de nous faire passer à travers le mur d'en face, sans nous en apercevoir.
Rose
15/03/2025 à 06:41
Comme tout est lié, que l'humain fait partie de la nature qu'il comprend si peu et que si la planète va mal, l'humain aussi. Personne ne peut dominer la puissance des éléments naturels, voyons les faits. Peut-être remettre en question le mode de vie un peu déséquilibré en revenant sur les fondamentaux et les besoins réels de la vie sur terre semble nécessaire. Dans ce décalage vers la désolation, la technologie risque de finir en fer rouillé, ce serait dommage. La balle est dans notre camp.
Relou Le Renard
15/03/2025 à 12:00
Avec la crise des Gilets jaunes, déclenchée par le 80 km/h et l'augmentation de la taxe carbone, on a bien compris qu'un changement de paradigme qui ne prendrait pas en compte le social est voué à l'échec.
Quand on voit ce qu'un changement considéré comme mineur par l'élite implique pour les gueux (cf aussi Alexandre Jardin vs ZFE) on voit bien qu'une politique qui mènerait à un effondrement de 90 % du PIB - merci Anne Stase - est une pure folie !
Un jour où l'autre, le peuple se rebelle et finit par élire un Trump, qui se fout du dérèglement climatique comme de son premier milliard...
Le pire c'est que les gens qui promeuvent la décroissance en ont parfaitement conscience mais continuent quand même de le faire, comme s'ils étaient aveugles à toute autre solution.
Et puis je vais vous dire, les énergies fossiles, on en a pour 50 ans (pétrole, gaz) ou un peu plus de 100 ans (charbon). Autrement dit, avec un CO2 qui reste dans l'atmosphère environ 1 siècle, le problème, quoiqu'on fasse, est solutionné d'ici la fin du 22eme siècle.
D'ici là, il faudra surtout prier pour que l'âge interglaciaire dont on bénéficie depuis plus de 10000 ans - un pic climatique exceptionnellement long - ne se termine pas, avec, donc, une chute de la température terrestre moyenne d'une dizaine de degrés !
Et là, ce sera une autre paire de manches !