Depuis 1992, le Festival du premier roman et des littératures contemporaines a placé Laval sur la carte des destinations culturelles : chaque année, à la fin du mois d'avril, il fait se rencontrer auteurs et lecteurs, avec un tropisme pour les jeunes talents. Événements, interventions, résidence et prix littéraire suscitent une salutaire effervescence autour de l'écrit et de la création. Mais la coupe brutale d'une partie des financements publics menace la pérennité d'un édifice fragile.
Le 04/03/2025 à 11:54 par Antoine Oury
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04/03/2025 à 11:54
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Tous les auteurs se souviennent-ils de leur première invitation par un festival littéraire ? Pour Sorj Chalandon, c'est comme si c'était hier, ou presque : « En 2005 parait mon premier roman, Le petit Bonzi, pour lequel j'ai eu droit à un peu de presse mais aucune invitation. Et, pour ce livre-là, la première viendra du Festival du premier roman de Laval », nous raconte-t-il.
Déjà journaliste depuis plusieurs décennies, d'abord chez Libération, puis au Canard Enchaîné, il découvre alors l'envers du décor, à la place d'un romancier, et constate que son image des salons et festivals « était fausse ». « Nous faisons des interventions en prison, devant des gens empêchés, handicapés, ou bien face à des centaines de gosses. Nous avons des plateaux-repas que nous mangeons dans des foyers de jeunes travailleurs, on passe les nuits dans un petit hôtel, et le repas de gala, c'est la pizzeria », décrit-il avec force détails.
Surtout, il trouve à Laval un « ancrage familial, une sorte de communauté de simples gens comme moi, qui sortent de la rue. À Laval, le chien des rues que je suis a été accueilli, protégé », affirme Sorj Chalandon avec une pointe d'émotion. « Quand je suis avec ces gens-là, dans ce lieu-là, je suis le mec du coin, et j’écoute les gens du coin. »
Les gens du coin, justement, sont plutôt inquiets des prochains mois. En fin d'année 2024, la présidente de la région Pays de la Loire, Christelle Morançais (Horizons), s'est lancée dans une attaque en règle du secteur de la culture, qu'elle juge trop subventionné. Bénéficiant d'une majorité au sein du conseil régional, elle a proposé un budget d'austérité particulièrement sévère, voté fin décembre.
Pour le Festival du premier roman, cette décision politique brutale a fait disparaitre la subvention régionale de 32.400 € qu'avait reçu l'association organisatrice, Lecture en Tête, en 2024. Ce trou dans le budget laisse craindre un appel d'air, et le départ d'autres financeurs : le conseil départemental de la Mayenne maintiendrait sa subvention, tout comme la ville de Laval, la Direction régionale des affaires culturelles et le Centre national du livre. La Sofia et la Scam apportent également un soutien au festival.
Malgré tout, le budget prévisionnel de 80.000 € pour l'édition 2025 du Festival du premier roman et des littératures contemporaines a été réduit à 60.000 €. Les organisateurs tentent aussi de gagner quelques euros à la marge, par exemple en laissant une partie des frais de déplacement des auteurs à la charge de leurs maisons d'édition — alors même que certaines structures éditoriales tirent la langue, ou n'investissent pas énormément dans la promotion des primo-romanciers.
Le nombre d'auteurs invités passe aussi à 28, contre une quarantaine les années précédentes. Un comble, quand l'édition 2025 de l'événement, du 24 au 27 avril prochain, se déroulera dans un tiers-lieu inauguré en 2022 à Laval, Le Quarante : « Cela nous permet d'accueillir un public plus nombreux, dans de meilleures conditions, mais avec une programmation réduite », déplore Anne-Sophie Denou, chargée de programmation et de coordination de projets pour Lecture en Tête.
Outre les rencontres avec les auteurs, les projections de films, les cafés littéraires et lectures publiques, un autre pan de la programmation du Festival du premier roman et des lectures contemporaines se trouve remis en cause. Les deux journées consacrées aux scolaires sont ainsi réduites à une journée et demie, et certaines opérations annulées, faute de budget. « Habituellement, une classe d'élèves rencontre deux primo-romanciers rémunérés, pendant toute une journée, mais des actions de médiation, en parallèle, sont mises en place, comme des ateliers d'écriture animés par des écrivains ou des mises en voix de textes, avec des comédiens », rappelle la chargée de programmation et de coordination de projets.
Ces propositions audacieuses ne pourront pas être reconduites en 2025 : « Nous avons essayé de la remplacer par un autre projet, mais il est frustrant d'abandonner une journée pendant laquelle les jeunes sont en immersion auprès d'un texte, au cours de laquelle des personnes qui peuvent être introverties se révèlent. Certains participants conservent même un lien durable avec l'intervenant. » Le gel des crédits de la part collective du Pass Culture, décidé brutalement par le gouvernement, a porté un autre coup à cette politique d'« aller vers » les publics.
La résidence d'auteurs du festival n'est pas épargnée non plus : destinée aux écrivains n'ayant pas publié plus de 5 fictions, elle leur permet d'être accueillis pendant 12 semaines, fragmentées en différentes périodes, avec 70 % du temps consacré à l'écriture et 30 % à la restitution, à travers des rencontres avec le public et animations.
Dotée d'un budget d'environ 12.000 €, dont 6000 € destinés à la rémunération de l'auteur, la résidence permet de soutenir la création contemporaine, évidemment, mais aussi de tisser des liens durables entre des créateurs, le territoire et des publics. « L'auteur en résidence devient presque un médiateur de l'association », remarque Anne-Sophie Denou, « puisque le public peut venir en festival après avoir rencontré un auteur en atelier. En littérature, il faut faire venir par étapes. »
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Si la résidence est pour l'instant maintenue en l'état, c'est au prix d'une acrobatie financière : l'auteur accueilli devra être lauréat d'une bourse du Centre national du livre, qui complétera ainsi l'apport du festival. Un choix sur le court terme, et « une logique pas tout à fait normale », admet la chargée de programmation, puisqu'elle restreint in fine l'accès au dispositif.
La délicate alchimie qui couve pendant le festival bénéficie aussi aux créateurs, comme le certifie Sorj Chalandon. Invité régulier à Laval — son deuxième roman, Une promesse (2006), se déroule d'ailleurs en Mayenne —, il en est devenu le parrain, avant d'y créer le Prix du deuxième roman. Quand il revient au festival pour L’enragé, paru en 2023, c'est une conversation avec des habitués qui le met sur la piste de son prochain livre, à paraitre dans quelques mois.
« Je me suis aperçu que les endroits comme Laval et le Festival du premier roman me font grandir », nous explique-t-il, « par rapport à ce que je fais, à ce que je pense ». La récompense qu'il porte aujourd'hui dans le cadre de l'événement, jusqu'à présent dotée de 2000 €, est également égratignée au passage des coupes budgétaires, avec une dotation réduite de moitié.
Les coupes budgétaires de la région, en fragilisant l'écosystème d'actions déployé sur une année entière par l'association, viennent interrompre la lente maturation qui produit les lecteurs et les auteurs de demain. « Pendant le festival, ce sont aussi 18 primo-romanciers qui se rencontrent et échangent, qui croisent des auteurs parfois plus installés dans le milieu », souligne Antoine Huvet, coprésident de l'association Lecture en Tête.
Du côté des lecteurs, l'association s'applique à couvrir un territoire le plus large possible en Mayenne, depuis Rénazé, au sud, à Lassay-les-Châteaux, au nord. « Nous intervenons dans des territoires ruraux, et cochons toutes les cases de la politique de lecture publique », ajoute encore le coprésident de la structure. « L'abandon des soutiens nous rappelle que la culture est une compétence partagée, qui n'est obligatoire pour personne. Or, si tout le monde quitte le navire, elle n'est plus l'affaire de personne. »
Dès cette édition 2025, l'association puisera dans sa trésorerie, ce qui devrait y laisser un trou de 20.000 €, malgré la voilure réduite. « L'année prochaine, il faudrait faire un festival à 40.000 € pour rattraper », calcule Antoine Huvet, avec ce que cela suppose de renoncements sur la programmation. Dépendant à 80 % de subventions publiques, le festival pouvait ainsi tenir le pari de la gratuité complète de sa programmation, pour que ses événements « soient accessibles à tous, et qu'une certaine diversité, une mixité, apparaisse », insiste Anne-Sophie Denou.
Comptant 2,6 équivalents temps plein depuis le mois de mai 2024, l'équipe de Lecture en tête craint à présent une remise en cause de ces postes, dont la disparition signifierait un recul conséquent dans la qualité de l'organisation et des propositions de l'événement. « Nous avons réussi à obtenir de dure lutte les financements pour pérenniser ce troisième poste, et il est hors de question, pour nous, de tailler dans ces effectifs », tranche Antoine Huvet, « malheureusement, nous réduirons les actions si nécessaire ».
S'il bénéficiait déjà de mécènes historiques, le Festival du premier roman et des littératures contemporaines creuse cette voie, « qui reste encore à la marge », selon le coprésident de l'association. L'objectif du mécénat pour 2025, fixé à 8000 €, se rapproche, avec environ 6000 € sécurisés, mais le montant représente peu face au budget du festival (80.000 €, à l'origine), et moins encore par rapport à celui de l'association pour l'ensemble de ses actions, autour de 220.000 €.
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Autrement dit, seule la volonté des pouvoirs publics peut assurer une survie durable et sereine, avec des actions culturelles ambitieuses. « Je paye mes impôts exactement pour ça », insiste pour sa part Sorj Chalandon, « pour que l'on aide la recherche, la culture, l'éducation, que l'on finance l'hôpital public, tout cela me paraît tellement logique, tellement normal. Il en va aussi du rayonnement de la France. »
Photographies : Lors du Festival du Premier roman et des littératures contemporaines de Laval (Lecture en Tête)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
3 Commentaires
C Lechat
04/03/2025 à 14:27
Je ne peux qu'adhérer pleinement à ce qui est dit dans cet article. Je suis adhérente et bénévole à Lecture en tête depuis 2005. Ancienne professeure de français en collège je ne peux que souscrire à tout ce qui permet à la littérature française de rayonner sur un territoire en l'occurrence celui de la Mayenne. C'est tellement important de pouvoir s'enrichir et d'ouvrir sa réflexion sur le monde et la société dans laquelle nous vivons et cela encore plus au regard des évènements actuels qui nous montrent que les hommes et femmes que nous sommes ont la mémoire courte. L'humain ne se nourrit pas uniquement d'éléments materiels. En 1848 Victor Hugo mettait déjà en garde les élus de l'assemblée nationale sur les manques de moyens accordés à la culture et les conséquences néfastes que cela aurait....
Delph
05/03/2025 à 09:18
C’est une terrible nouvelle qui traduit concrètement les coupes de la région… Est-ce qu’il est envisageable de faire participer les grandes maisons d’édition, voire les particuliers, avec un tout petit droit d’entrée, pour maintenir le festival ?
ISABELLE LEFORT
05/03/2025 à 10:42
Continuer à subventionner et donc à faire vivre la culture, c'est .... une EVIDENCE ! Sauf si, pour certains (e), elle n'a aucune importance, ou si même elle leur(lui) paraît "nuisible" ???