Lancée en 2017, la maison d’édition Vibration est reconnue pour ses parutions soignées, des couvertures stylisées et une ligne éditoriale qui s’affine d’année en année. Aux côtés des romans contemporains ou du théâtre, Jean-Marc Collet s’investit dans sa passion : la poésie.
Le 28/02/2025 à 15:50 par Christian Dorsan
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28/02/2025 à 15:50
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Elles sont rares, ces maisons d’édition qui osent publier de la poésie, et Vibration nous invite à la poésie francophone contemporaine avec des auteurs et autrices tels que Mona Azzam, Pierre Louis Aouston ou Valère Kaletka par exemple, des traductions des poètes russes de la fin du XIXe et XXe siècle ou chinois avec une traduction de la poétesse Xue Tao, et prochainement, turc avec la parution de Entre Amour & Tremblement de terre de Liliya Gazizova.
Vibration publie également un essai qui interroge la place de la poésie dans notre monde avec Où va la poésie ? de Germain Roesz. Preuve que la poésie tient une place à part dans le catalogue de Vibration et dans le cœur de son éditeur. Rencontre avec Jean-Marc Collet, éditeur, amateur de poésie et poète lui-même, un interview sans concession.
Christian Dorsan : Vibration a passé le cap des sept premières années, quel bilan tirez-vous de ces débuts ?
Jean-Marc Collet : L’espérance de vie d’une maison d’édition actuellement est bien moins longue qu’un mariage : elle est de 3 à 5 ans. Les soins palliatifs qui sont depuis si longtemps prodigués au marché du livre viennent à échéance : les « Phinances » et autres subsides tombés du ciel (de la poche des contribuables) semblent ne plus avoir l’odeur de sainteté que le mot « Kulture » véhiculait jusqu’à peu (merci Lang).
Le marché du livre s’est resserré, les libraires se montrent bien plus frileux qu’auparavant, certaines directives européennes — parfois en dépit d’une bonne intention au départ qu’on ne peut soupçonner (comme souvent quand c’est mené par des gens qui n’ont aucune expérience du terrain) — mettent en péril les structures de petite taille.
Les diffuseurs et distributeurs régionaux font eux-mêmes face à de graves difficultés (je pense ici à Coop Breizh, figure historique qui s’est effondrée malgré les aides dont elle s’est nourrie de nombreuses années). La chaîne du livre est fragile. On a beau créer de nouvelles appellations de collections — qui segmentent plus encore le lectorat —, rien n’y change.
Il est donc plus difficile aujourd’hui, face à une production de masse, de faire émerger un livre et les qualités d’un écrivain. Alors tenir aussi longtemps dans un pareil environnement relève presque du miracle. En fait, en sus des dévotions de l’éditeur à saint pagination tous les dimanches et participation aux troménies, une équipe de traducteurs, d’auteurs, d’amis et de soutiens solides et durables a contribué à ce que Vibration survive dans cette ambiance délétère.
Il a été nécessaire de faire des choix, depuis 2017, parfois s’en défaire également en fonction de la trésorerie, car il ne faut jamais oublier, et ce malgré la noblesse du métier d’éditeur, le livre porté à bout de bras tel les Tables mosaïques, que c’est un métier de commerçant avant tout… Il faut gagner sa croûte et chaque jour est un nouveau combat, chaque livre une nouvelle espérance, chaque bilan annuel, un crève-cœur…
S’autodiffuser, s’autodistribuer certes réduit les chances d’atteindre tous les lecteurs, mais cette option augmente de manière exponentielle les chances de survie de la structure. Ça requiert bras musclés (comme les mâles de Tom of Finland), mollets galbés de démarcheurs et un bagout de bonimenteur. En somme, un peu de chance.
C.D. : Germain Roesz écrit que la poésie est « une force d’occupation », quels sont vos critères pour sélectionner les ouvrages de poésie pour occuper l’espace entre le poète et le lecteur ?
J-M.C. :Aujourd’hui, on fait le constat que beaucoup d’individualités se sont mises à écrire de la poésie. Les manuscrits dits « poétiques » que je reçois (je ne sais pas comment ça se passe chez mes comparses éditeurs, à l’identique sans aucun doute) sont souvent des proclamations politiques, sociales, etc., d’un « mal-être » profond, où il faut gratter pour y découvrir le Poétique.
Mais là n’est pas la chose la plus « grave » : a contrario, il apparaît que peu parmi ces gens lisent de la poésie, je veux dire, ont lu autre chose que Rimbaud (qu’il est interdit de ne pas apprécier) ou Baudelaire. Il est difficile pour certains de sortir de leurs propres lignes d’horizon tracées sur leurs petits carnets, motifs qui seraient comme des barreaux de geôle, mais dont le but n’est pas tant d’« écrire de la poésie » que de s’extraire d’un quotidien qui les noie, dans lequel ils souffrent et ont besoin de le faire savoir à la terre entière (Il faut relire La Culture de l’égoïsme de Castoriadis et Lasch).
Je me laisse porter par la poésie qui ne me dit pas quoi penser, qui n’étale pas les petites culottes et autres slips souillés en guise de bannière, qui n’interdit pas la vie, en définitive. Le lecteur, confiant dans les choix éditoriaux d’un éditeur, se laissera prendre par la main et « introduire à la poésie de… ».
Toute poésie qui ne dit pas de faire ou penser donne à vivre, et y découvrir des fragments, des fusées qui transportent est une immense joie. Ça arrive. C’est même la raison pour laquelle on ne publie pas beaucoup de textes poétiques français contemporains. On se rattrape sur des classiques russes, par exemple.
C.D. : Travaille-t-on un manuscrit de poésie comme une fiction ?
J-M.C. : Tout de go : non ! Un roman peut exiger une nouvelle formulation, une construction sur un autre rythme que celui initialement prévu par l’auteur, ou encore selon un découpage dont la pertinence avait échappé à son auteur. C’est-à-dire qu’une fois que l’auteur s’est livré à un éditeur et « délivré en quelque sorte », il n’est plus le propriétaire exclusif, il y a indivision de l’œuvre à naître en lui et son éditeur…
Réécrire la poésie d’un autre, je ne sais pas faire. En corriger l’orthographe parfois défaillante, oui, mais ça s’arrête là. Du reste, si on a apprécié à sa première lecture un manuscrit poétique, on n’aura pas envie d’en changer une ligne… Il me semble. Pour un roman, l’intrigue, la trame principale peut masquer à sa première lecture des incorrections, des incohérences, des passages plus difficiles à la compréhension qui méritent d’être repris. Mais on peut ne pas du tout partager ce point de vue.
C.D. : Quelles ont été vos belles découvertes ?
J-M.C. : Quand un auteur nous fait lire l’un de ses textes, il y a plusieurs logiques qui se confrontent : la programmation déjà arrêtée (et l’attente à lui faire subir dans ce cas-là), le plaisir du texte (qui provoque l’enthousiasme et la tentation de balancer par-dessus bord le plan de bataille prévu) et les résultats à en attendre (est-ce que ça va se vendre ?). Un raisonnement tellement cornélien qu’il est impossible de lui apporter une réponse satisfaisante.
L’autre solution consiste donc à tout simplement se faire plaisir. C’est comme pour la pratique du sport : tant que cela fait plaisir, il faut poursuivre. Sinon, si on traîne ses baskets pour se rendre à la salle de gym, autant y mettre un terme. L’ensemble des textes publiés l’a donc été de tout cœur. Les résultats n’ont souvent pas été satisfaisants en termes de vente, mais il n’y a pas eu de regret car la raison ne peut pas l’emporter à tous coups sur le cœur…
J’ai donc fait des rencontres de textes et d’auteurs exceptionnelles (pour revenir à la question de départ, tout en sachant que ceux dont on ne citera pas le nom seront fâchés demain…) ; des romans géniaux (Mille et dix mille pas, Celui de nous deux qui part le premier, Les quatre saisons du fleuve Amour…). Mais je les aime tous : je suis comme Drucker ou Jean-Luc Reichmann… Je ne veux pas de problème avec la police, je suis pour la paix des ménages et notamment celui de Vibration avec ses auteurs…
C.D. : Quelles sont vos orientations pour les prochaines années et quel est votre regard sur l’évolution du monde de l’édition ?
J-M.C. : Comme indiqué sur un ton humoristique plus haut, il est raisonnable de ne pas s’obstiner sur certaines voies quand elles ne donnent pas les fruits attendus. Le roman policier, qui bénéficiait d’une collection chez Vibration depuis sa création, a été arrêté. Le temps accordé au façonnage de ces livres est le même que celui accordé aux autres registres : le lectorat de ce genre n’est toutefois pas assez exigeant pour lui proposer du caviar quand il préfère les œufs de lump.
Si vous ne signalez pas ces livres avec de la rubalise noire et jaune, le lecteur de panurge n’est pas attiré. Les romans fantastiques sont publiés de manière erratique. Là encore, il faut répondre à des attentes de couvertures de toute horreur, vous savez comme les bijoux que Ferdinand doit aller proposer à la clientèle qui lui ferme les portes dans Mort à crédit (en passant, si ça n’est pas déjà fait, lisez ce roman de LF Céline). Je ne suis d’ailleurs pas certain quant à la culpabilité du lectorat seul : les éditeurs de ce genre ne sont-ils pas aussi coupables ?
Vibration s’est donc recentrée sur le théâtre et la poésie bilingues, le roman historique et contemporain. Il est à noter que les tiraillements idéologiques actuels qui voudraient vous obliger à faire comme à Hollywood pour le cinéma ne prendront pas le pas sur les choix du cœur : on ne peut pas publier des textes uniquement avec le dessein de faire plaisir à telle ou telle communauté.
Il faut que l’éditeur soit séduit et, à mon sens, l’idéologie par le passé a donné suffisamment de preuve de son inanité pour ne pas y replonger (on ne parle plus des tractoristes). Et par ailleurs, on constate une véritable passion des lecteurs dans les marchés de la poésie pour la Poésie, « tension amoureuse » que l’on ne retrouve pas du tout dans les salons du livre de littérature générale où les badauds surclassent les amoureux du livre.
Ce recentrage est donc bénéfique pour l’éditeur (et poète) que je suis puisqu’il nous oblige. Un lectorat de haute volée qui en sait souvent plus que moi, et non pas de la bandaille de petit chemin égaré dans le salon du coin à l’horaire postpandial…
À l’heure où les petites maisons d’éditions s’interrogent sur leur avenir, Jean-Marc Collet, s'il ne connaît pas le but de son voyage, sait comment naviguer. Vibration se recentre pour une question de pérennité et même s’il aborde avec humour et dérision son métier d’éditeur, il souhaite que sa passion pour la poésie puisse durer le plus longtemps possible et offrir des pépites à ce lectorat amoureux des poètes.
N’hésitez pas à le rencontrer sur les salons, il est incollable sur la poésie russe et vous invitera à feuilleter sur son stand ses ouvrages et en discuter… Le partage, c’est également sa marque de fabrique.
Crédits image : Jean-Marc Collet
DOSSIER - Rentrée d'hiver 2019 : une nouvelle année littéraire lancée
Par Christian Dorsan
Contact : contact@actualitte.com
1 Commentaire
Compromis ?
01/03/2025 à 08:28
« S’autodiffuser, s’autodistribuer » et s’autoéditer !