Il y a environ deux ans, nous avons interviewé Pierre Mérot autour de Pars, oublie et sois heureuse (Albin Michel, 2022), roman épistolaire et amoureux, empreint d’humour caustique. Nous retrouvons la drôlerie propre à l’auteur ici, à travers Mammifères II, suite de Mammifères (éditions Flammarion), Prix de Flore 2003, livre à succès, et qui mettait en scène un quadragénaire alcoolique et désabusé, dominé par sa mère, devenu enseignant par défaut après avoir tâté de l’édition. Par Étienne Ruhaud.
Le 07/02/2025 à 11:20 par Auteur invité
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07/02/2025 à 11:20
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Désormais sexagénaire, l’Oncle de Mammifères II s’est aussi calmé : confronté au deuil de ses parents, buvant moins, contraint de déménager, il traîne sur Tinder... Tout un programme !
ActuaLitté : Le choix du titre intrigue. Pourquoi parles-tu de « mammifères » ?
Pierre Mérot : C’est Frédéric Beigbeder, l’éditeur du premier Mammifères chez Flammarion, qui m’avait proposé ce titre. Ça m’avait séduit instantanément. Le mot revient en effet assez souvent dans le récit, notamment quand le narrateur évoque la mère de l’Oncle, le personnage principal. Moi, j’avais pensé à Gastrite érosive, Dépôt de bilan, etc. Mammifères est plus percutant et paradoxalement plus humain, plus joyeusement caustique.
Au fond, on aurait pu appeler le livre Splendeurs et misères des mammifères humains... Pour Mammifères II, titre retenu par Émilie Colombani, mon éditrice chez Rivages, j’avais pensé à Sexagénaires, avec un sous-titre du genre Petit supplément à Mammifères. Mais Émilie a préféré s’appuyer plus explicitement sur la notoriété du premier « tome ». Et c’est elle la patronne !
On pourrait intituler ce nouvel opus Vingt ans après, puisque Mammifères (le premier volume, donc), est paru en 2003 chez Flammarion. Que s’est-il passé entre-temps ? Et pourquoi avoir choisi d’écrire une suite ?
Pierre Mérot : En plus de vingt ans, il s’est passé évidemment pas mal de choses. Le livre commence d’ailleurs par une sorte d’avertissement au lecteur : le personnage de l’Oncle a vieilli, il s’est assagi, il est devenu plus paisible, voire plus heureux. Enfin presque... En tout cas, des thèmes importants se sont estompés : en particulier l’alcool, qui était l’un des fils rouges du premier Mammifères, et la famille, ou plutôt la critique de la famille, laquelle permettait d’en dire beaucoup sur la société.
Le roman est donc, à mon sens, moins agressif. Et il aborde les soucis ordinaires d’un sexagénaire (certes, d’un sexagénaire d’environ quinze ans d’âge mental !) Il a fallu quand même essayer de retrouver l’humour grinçant d’il y a vingt ans, ce qui n’était pas facile. J’espère y être parvenu.
Tu parles de quasi mémoires à plusieurs reprises. L’inspiration est ici clairement autobiographique, et pourtant Mammifères (I et II), est écrit à la troisième personne, mettant en scène l’oncle. Pourquoi ce choix ?
Pierre Mérot : La rédaction à la troisième personne s’est imposée quand j’ai commencé le premier Mammifères, en 2002. C’était comme essayer de poser un regard extérieur, critique et comique sur le personnage du quadragénaire que j’étais devenu. C’était aussi le regard d’une société venue juger l’Oncle, que lui-même jugeait en retour. Pour Mammifères II, il va de soi que je n’allais pas changer ce dispositif. C’est salutaire, oui, ça permet de mettre à distance le matériau biographique et de donner libre cours à la fiction. Aux lecteurs de démêler le vrai du faux...
Tu évoques à plusieurs reprises les Essais de Montaigne, qui constituent une tentative d’introspection absolue. Tu cites de nombreux autres auteurs, très divers, dont Bukowski, Sade ou Garcia Lorca. Quelles seraient tes sources d’inspiration ?
Pierre Mérot : La référence à Montaigne est surtout celle à son fameux « à sauts et à gambades ». Même si Mammifères II me semble plus narratif que le premier – l’Oncle y est à la recherche d’un nouveau logement et c’est le fil directeur -, j’ai essayé de conserver la liberté de construction des sauts, des gambades, des digressions et même des notes de bas de page. Quant à mes sources d’inspiration, rappelle-toi, tu m’avais déjà un peu posé la question au moment de Pars, oublie et sois heureuse. La liste est longue !
Et elle emprunte autant à la musique qu’à la littérature, par exemple. J’aimerais ajouter que je fais référence à nouveau, c’est devenu une sorte de rituel, à Sous l’aile d’un ange, de Jerzy Pilch. Tiens, à propos de littérature polonaise, j’aimerais remettre la main sur un roman que j’ai beaucoup aimé, il y a bien longtemps : La petite apocalypse, de Tadeusz Konwicki.
J’ai dû le prêter et on ne me l’a jamais rendu. De même que j’ai prêté le livre d’un camarade connu au temps où je travaillais aux Éditions de La Différence, un bref chef-d’oeuvre qui m’a inspiré pour Petit Camp : Anthropologie divine, de Christian G. Si la jeune personne à qui je l’ai jadis ingénument confié lit ces lignes, eh bien qu’elle me le rende ! Bref, ne prêtez jamais vos livres...
Comme Diderot dans Jacques le fataliste, ou Sterne dans Vies et opinions de Tristram Shandy, tu prends le lecteur à témoin. Peux-tu, là aussi, nous en dire plus ?
Pierre Mérot : L’adresse au lecteur est un phénomène assez classique. J’ai envie d’abord de te répondre ceci : on se sent moins seul, en quelque sorte... C’est une forme de ponctuation, aussi. Il faudrait analyser à quels moments ça intervient dans les textes, ce serait sûrement instructif. Et c’est l’une des façons de se mettre à distance, de ne pas se prendre trop au sérieux. Mais, plus largement, c’est se rappeler qu’on écrit toujours pour quelqu’un. Un truc potache, en fait. Les grands textes n’ont pas besoin de ça, moi si...
Pourquoi, également, avoir affublé les proches de l’oncle (et donc, indirectement, tes proches), de patronymes « Disney » tel Mickey, Donald, Daisy, etc. ? Peut-on, là encore, parler de mise à distance ?
Pierre Mérot : Ces surnoms apparaissent dès le premier chapitre, celui de l’enterrement de la mère. Un chapitre difficile à écrire parce que c’était à la fois un événement fort et qu’il fallait en même temps retrouver l’humour noir du premier Mammifères. Alors, ces surnoms se sont imposés, et ils faisaient référence à l’univers de l’enfance, cette enfance qui foutait le camp pour de bon. Un peu plus loin, dans un autre chapitre, j’évoque Enid Blyton, et il y a une phrase que je considère comme l’une des moins stupides du livre : « Seule devrait exister la littérature pour enfants, le reste est souffrance et vanité. »
Sexagénaire, l’oncle est en effet confronté à la mort de sa mère, personnage parfois détesté, mais central, ainsi qu’à la mort de son père, sachant que les parents constituent deux figures centrales de Mammifères I. Récit de la maturité, de la vieillesse, Mammifères II est-il aussi un récit de deuil ?
Pierre Mérot : On aborde là sans doute le cœur du sujet... Oui, le deuil. Un deuil multiple. C’est d’ailleurs à la mort de ma mère que j’ai commencé cette suite de Mammifères. Mais l’oncle explique assez vite qu’il ne sait pas trop quoi penser ou ressentir après la disparition de la redoutable Daisy. Il dira beaucoup plus loin qu’en la perdant il a perdu un « ennemi fondamental » et son « fonds de commerce ». Bon, bien sûr, je caricature... Quant à Donald, ce père qui apparaissait finalement assez peu dans le premier Mammifères, l’Oncle continue à éprouver pour lui une grande tendresse et relate dès le deuxième chapitre ses visites à l’Ehpad où on l’a placé. Visites éprouvantes, qui permettent aussi de dresser un bref état des lieux d’une structure sinistre...
Mais la mort des parents et le vieillissement de l’Oncle s’accompagnent d’un deuil plus général : celui de la jeunesse, de la santé, de la virilité, etc. C’est la mélancolie du soir, en somme... C’est également l’occasion d’un nouveau départ, symbolisé notamment par la recherche d’un logement, quand l’oncle doit quitter son studio mythique (autre deuil...). Car il ne faudrait pas perdre de vue que le texte est aussi celui d’un perpétuel adolescent confronté maladroitement à la vie et que sa tonalité reste globalement légère, voire drôle. En tous cas, les tons s’y mélangent, ce qui est une manière de lutter contre la mélancolie ou le désespoir.
À propos de la mère et des liens familiaux, on constate également que l’oncle consulte un psy. Quel est ton propre rapport à cette discipline ? Ici, peut-on parler d’un livre cathartique, ou psychanalytique ?
Pierre Mérot : Mammifères II n’évoque quasiment pas ce sujet et n’a pas vraiment de vertu cathartique. C’est dans le premier Mammifères qu’on parle un peu de psychanalyse ou de thérapie de façon comique et critique. Mais tout le livre fut un véritable travail de libération, oui. Il a changé ma vie à bien des égards, m’apportant en outre une certaine reconnaissance littéraire.
Tu parles aussi de débâcles occidentales (p. 81). Célibataire sans enfants, alcoolique (bien que s’étant un peu assagi), amateur de sites de rencontres, l’oncle est-il représentatif d’une forme de déclin civilisationnel ?
Pierre Mérot : L’Oncle est un Parisien solitaire et sédentaire, qui passe pas mal de temps sur Internet, qui assiste au monde plus qu’il n’y participe. Sans enfants, légèrement buveur (bien moins qu’avant !), est-il réellement représentatif de ce que tu appelles un « déclin civilisationnel » ? Je ne sais pas. Et il faudrait s’entendre sur cette expression. En tout cas, c’est aux lecteurs de juger si ce personnage contemporain les représente. Pas sûr ! Tout le monde, Dieu merci, n’a pas son mode de vie, celui d’un « raté de grande envergure », comme il est dit dans le premier Mammifères. Quant aux sites de rencontre, il faut remettre les choses dans leur contexte. L’avant-dernier chapitre de Mammifères II, le plus long et l’un de ceux que je préfère, retrace les aventures de l’Oncle sur Tinder.
Or c’est un chapitre qui m’a été suggéré par une amie. Elle y était inscrite et me racontait ses déboires. Elle m’a donc incité à tenter l’expérience parce que c’était un miroir de notre époque. Je l’ai fait par curiosité mais surtout dans un but littéraire, motivation bizarre... Et, en effet, je ne le regrette pas : on y retrouve des éléments assez désespérants du monde actuel, en particulier la misère affective sous des masques souvent faussement enjoués. Et puis l’esprit même de Tinder, en tant qu’entreprise capitaliste moderne, est un petit chef-d’oeuvre de wokisme... Bref, c’est une mine d’or pour un écrivain !
À ce propos, tu cites plusieurs fois Houellebecq, romancier de la décadence, et qui fut ton ami. Peux-tu nous en dire davantage à ce propos ?
Pierre Mérot : Oh c’est bien lointain, tout ça ! Il m’a désormais inscrit dans ce qu’il appelle ses « vésicules eczémateuses » à la suite de mon plus long roman, Arkansas, dans lequel je mettais notamment en scène un personnage qui lui ressemblait plus ou moins mais qui était d’abord une sorte de double du personnage principal. C’est dommage...
Plusieurs thèmes sociétaux apparaissent, et notamment l’islamisme, et la chute de l’Éducation nationale, système que tu avais déjà ridiculisé dans le premier volume. Pour autant, cela apparaît de façon subreptice, en filigrane. Dans Kafka au candy-shop (éditions Léo Scheer, 2024), Patrice Jean affirme que la littérature n’est pas faite pour transmettre des slogans. De ton côté, comment analyses-tu la notion d’engagement sartrien ?
Pierre Mérot : L’Éducation nationale est une source d’inspiration comique, hélas... Quand on enseigne, on est en première ligne d’un certain nombre de tendances de l’époque. L’une des plus consternantes est le sort réservé aux enseignants, dont le statut et le salaire ne cessent d’être allègrement rabaissés. Il y a aussi, bien sûr, la terrible dégradation de la langue, causée en grande partie par la gangrène du smartphone... La liste est longue et je ne voudrais pas trop généraliser... Quant à l’islamisme, je vais te raconter une anecdote.
Mammifères II a été relu par une série de sensitivity readers. C’est à la mode ! Le premier panneau « Attention ! » en marge du texte m’a surpris : au début du premier chapitre, l’Oncle résume en quelques phrases trois enterrements auxquels il a assisté, dont l’un, je cite, « dans un hangar intitulé mosquée », etc. C’est très bref et vraiment peu caustique. Ça m’a d’autant plus surpris qu’après, immédiatement après, l’oncle évoque, très brièvement et sur le même ton, un enterrement juif, mais là, aucun panneau « Attention ! »... Voilà où on en est...
Ces sensitivity readers sont une véritable plaie ! Alors, ensuite, en gros, tu me demandes mon avis sur l’engagement sartrien... C’est aussi une plaie. Sartre reprochant à Flaubert de n’avoir pas écrit une ligne sur la répression de la Commune, ça me rappelle les lynchages médiatiques, les pétitions que subissent certains de nos écrivains contemporains... Qu’on foute la paix à la littérature ! Elle n’est pas un domestique de la société.
Pars, oublie et sois heureuse (Albin Michel, 2022) évoquait ton histoire malheureuse avec Sandy, professeur d’anglais d’origine philippine. Cette dernière réapparaît ici. Tu fais d’ailleurs des déclarations contradictoires à propos de l’amour, que tu assimiles à un torrent de pisse (p. 84), avant de déclarer que seul l’amour (...) donne un sens à la vie (p. 186). Peux-tu clarifier le propos, ou, à tout le moins, nous en dire davantage ?
Pierre Mérot : L’expression exacte est de Bukowski dans Women. Et je la cite au début du long chapitre corrosif consacré à la fameuse Sandy. À propos de l’amour, il écrit : « C’est comme essayer de traverser un torrent de pisse en portant un sac plein d’ordures sur le dos. » Noir, très noir ! Mais très imagé... Quant à moi, j’ai en effet écrit ceci : « La vie n’est pas une longue plaisanterie. [...] C’est une affaire sérieuse et brève. Seul l’amour lui donne un sens. Surtout vers la fin... » Eh bien ! On va dire que les deux positions ne sont pas incompatibles, voilà tout.
Plus haut, nous avons évoqué Michel Houellebecq. Tu sembles assez caustique à propos du milieu littéraire, des rivalités qui peuvent s’y faire jour, etc. Tu parles par ailleurs d’une crucifixion (ce qui rappelle le titre d’un de tes livres). La littérature est-elle, elle aussi, source de souffrance ? Ou peut-elle nous sauver ? Ou les deux ?
Pierre Mérot : Tu m’avais posé ce genre de question au moment de Pars, oublie et sois heureuse [cf. précédemment]. En gros, est-ce que l’écriture me sauve, nous sauve ? Il est vrai que c’est une forme de crucifixion, au moins pour moi : ton fauteuil devient une sorte de croix à laquelle tu t’astreins au lieu d’aller t’amuser dehors, de mener une vie plus normale, etc. Peut-être qu’il y a des écrivains assis et d’autres debout. Pessoa, par exemple, écrivait debout, si mes souvenirs sont exacts. Il y a des écrivains voyageurs, aussi. Et ainsi de suite...
On pourrait peut-être reprendre une réplique célèbre dans Le Dernier Métro de Truffaut : « C’est une joie et une souffrance. » Une joie quand ça marche, une souffrance quand ça ne vient pas. Giono, toujours si ma mémoire est bonne, déclarait qu’il écrivait pour s’occuper – occuper le vide, certainement... Il y a aussi l’argent, soyons honnêtes ! Quoi qu’il en soit, ce n’est pas une activité comme les autres.
À LIRE - Pierre Mérot : "Ce livre est tout entier tourné vers la passion"
Dans un texte que je n’ai pas publié, qui s’intitule Février 17, une espèce de long monologue amoureux très dense et écrit en trois mois, à un moment il y a ça : « Les mots, Monsieur, nous n’avons que ça, c’est pas dérisoire, non ! Ça remplace pas la vie, c’est sûr. Ça vient après comme dans un cortège agité. La vie en tête, les mots derrière, juste derrière, quasi collés à la vie, Monsieur, mais plus calmes plus sûrs plus câlins. Et croyez-moi, ils finissent par triompher, ils peuplent le gouffre. C’est pour ça que je babille, Monsieur, c’est pour ça que j’endure son absence, les poings frappent avancent sur le clavier, au bout il y a la lumière ! » Voilà...
Crédits photo : Etienne Ruhaud
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 05/02/2025
208 pages
Rivages
21,00 €
2 Commentaires
Thibaut
17/02/2025 à 01:01
Est-ce une plaisanterie de Mérot, ou bien des éditeurs sérieux (comme Flammarion) emploient-ils vraiment des "sensivity readers", qu'on croyait réservé à la sous-littérature ? Ou bien désigne-t-il par là des avocats (vu la levée de boucliers qu'avait suscité Mammifères I) ? Dans les deux cas, c'est regrettable, mais des "sensivity readers", c'est le fond du ridicule.
Etienne Ruhaud
12/05/2025 à 15:56
Vraie question. Je pense qu'il y a concrètement des sensitive readers ..