En tant qu'objets culturels, souvent mis à disposition dès le plus jeune âge, les livres façonnent notre vision du monde, et participent notamment à ancrer stéréotypes, assignations et autres limitations inconscientes. Dans le cas des relations entre les femmes et les sciences, la littérature, malgré des associations plus fréquentes, entretient encore des stéréotypes, pointe une étude.
Le 06/02/2025 à 13:14 par Antoine Oury
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06/02/2025 à 13:14
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Réalisée par l'association Lecture Jeunesse, observatoire des pratiques de lecture et d’écriture des adolescents, l'étude Science au féminin se propose d'analyser les représentations dans l'offre éditoriale contemporaine destinée aux adolescents, sur une période s'étendant de 2021 à 2024.
87 ouvrages ont ainsi été examinés, destinés à un lectorat adolescent (de 11 à 15 ans), sélectionnés à partir de mots-clefs utilisés dans des chroniques (« science », « technologie », « santé » ou encore « environnement ») ou à partir de lectures plus approfondies, pour inclure des textes où l'occupation d'une protagoniste est liée aux sciences, par exemple.
Des bibliographies, sélections et autres collections spécialisées ont également été intégrées au corpus, par la consultation d'organisations diverses (Syndicat national de l'édition, association Femmes & Sciences, Centre de culture scientifique, technique et industrielle de Caen...). Les ouvrages traitant de sujets scientifiques, mais ne comportant aucune représentation humaine, ont été exclus de l'étude. Cette dernière se penche ainsi sur 25 titres parus en 2021, 26 en 2022, 30 en 2023 et seulement 6 en 2024, sa temporalité l'ayant limitée aux premiers mois de cette année.
Les livres ont été classés en différentes catégories. La première suppose la présence de récits et de personnages, et comprend les récits fictionnels, les récits d'événements scientifiques réels et les documentaires narrativisés. La deuxième réunit les documentaires non-narrativisés, et la troisième les livres à caractère biographique et les galeries de portraits consacrées à des personnes réelles. Dans cette dernière catégorie, les formats sont variés : biographie d'une seule femme scientifique, portaits pluridisciplinaires de femmes, portraits de scientifiques mixtes, ou galerie de portaits de femmes scientifiques exclusivement.
Delcourt, Poulpe Fictions, La Martinière Jeunesse et Scrineo sont les éditeurs les plus représentés dans le corpus, et la première place de Delcourt vient confirmer l'idée selon laquelle la BD est devenue un support documentaire de premier plan. 43 éditeurs différents composent les corpus, dont près de la moitié (44 %) n'est représenté que par un seul ouvrage.
Lecture Jeunesse relève, parmi les premières conclusions de son étude, « une prise en compte par les acteurs de la production éditoriale » des enjeux liés aux inégalités de genre dans les sciences. Ainsi, la volonté de mettre en avant les femmes scientifiques se retrouve au sein de maisons d'édition grand public comme celles rattachées à des organismes scientifiques.
Un quart des livres du corpus revendique même cette lutte contre les inégalités de genre dans le secteur, affichant une démarche militante. Les textes mettent en avant l'invisibilisation des femmes et la rédaction masculine de l'histoire des sciences, avec tous les biais qui l'accompagnent.
Dès les couvertures des ouvrages étudiés, la volonté de mise en avant des femmes est manifeste : 32 % des livres ne présentent que des personnages féminins, 16 % présentent des personnages des deux genres, et 20 % n'affichent aucun personnage humain - seules trois couvertures affichent uniquement des personnages masculins.
Dans une majorité de récits fictionnels, les figures féminines sont substantielles, voire principales, connaissent des évolutions et prennent des décisions qui changent le cours des événements. La moitié des récits les montre en position de sachantes, « détentrices d'un savoir scientifique ». Lorsqu'elles sont en posture d'apprenantes, elles « se distinguent par leur curiosité, leur intelligence et leur esprit entreprenant », souligne Lecture Jeunesse.
Toutefois, dans les récits, les personnages féminins sont rarement engagés dans une activité scientifique « en cours », et développent moins souvent un discours spécifiquement scientifique que dans les documentaires narrativisés.
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Dans ces mêmes documentaires, un effort sensible est fait quant aux représentations graphiques : les personnages, féminins comme masculins, sont détachés des stéréotypes genrés - à la fois concernant leurs caractères et discours, mais aussi leurs apparences -, et sont à la fois apprenants et médiateurs. Ainsi, l'identification, et possiblement l'apprentissage sont-ils facilités pour les lecteurs et lectrices.
Malgré ces avancées notables, « des stéréotypes persistants » sont relevés par Lecture Jeunesse. Les figures féminines sont ainsi « quasiment systématiquement associées à des qualités traditionnellement perçues comme “féminines” selon une vision stéréotypée ». Sensibilité, émotion, empathie et dévouement sont ainsi des passages quasi-obligés. Parfois, l'émotionnel et les affects prennent même le pas, chez les personnages féminins, sur l'intérêt pour la science.
Si les femmes scientifiques sont représentées, cela se fait au prix d'une certaine diversité des domaines : les sciences de la nature et du soin sont ainsi largement majoritaires, ce qui correspond aux visions stéréotypées des femmes particulièrement attentives à l'environnement et au bien-être d'autrui, et donc assignées à ces domaines.
Plus des deux tiers (70 %) des ouvrages du corpus mettent ainsi en scène des figures féminines intervenant dans des disciplines relevant des sciences de la vie et de la nature comme la médecine, la biologie, la botanique ou les sciences du climat. Les femmes sont en revanche moins présentes dans les sciences formelles, comme les mathématiques ou la physique : un peu plus du tiers (39 %) des ouvrages montrent des femmes actives dans ces disciplines.
- Science au féminin, Lecture Jeunesse
Les motivations des personnages féminins sont aussi généralement tournées vers les autres, qu'il s'agit de sauver ou d'aider, et relève rarement d'une curiosité personnelle, d'une vocation.
Autres lieux communs de la production éditoriale étudiée, l'évolution des personnages féminins en marge de la société, victimes de rejet, de harcèlement à l'école ou de difficultés à s'intégrer à leur environnement social (45 % des récits fictionnels), leur don inné pour les sciences ou leur caractère surdoué (50 % des récits).
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Même si elles peuvent être considérées comme positives, ces approches, lorsqu'elles sont systématiques, peuvent enfermer les personnages féminins scientifiques dans des carcans qui paraissent immuables. Et entrainer un comportement de conformité à ces mêmes stéréotypes, ce qui participent à donner à ces derniers une forme de légitimité qui s'appuierait sur la « nature » des femmes.
Dans le domaine des documentaires narrativisés, des documentaires non narrativisés et des ouvrages de vulgarisation, « les femmes scientifiques réelles restent sous représentées par rapport à leurs homologues masculins », constate Lecture Jeunesse, avec 67 % des publications comportant davantage d'hommes que de femmes.
Bien entendu, concède l'association, ce déséquilibre est aussi le reflet d'un déséquilibre des institutions, de l'accès aux sciences et d'une histoire scientifique essentiellement rédigée par des hommes. Néanmoins, des stratégies de compensation sont possibles, en réservant une place matérielle plus importante aux figures féminines, ou en créant un personnage fictif féminin, pour lui faire assumer des discours ou une médiation scientifique dans l'ouvrage.
Dans les ouvrages présentant les parcours de femmes scientifiques d'hier ou d'aujourd'hui, le primat accordé aux émotions et aux luttes contre l'adversité a tendance à éclipser les travaux scientifiques et leurs apports. L'accent mis sur l'aspect « exceptionnel » des parcours tend ainsi à faire de ces femmes scientifiques des exceptions, de véritables « anomalies »...
À l'inverse, l'étude cite des ouvrages où les femmes scientifiques sont représentées dans l'exercice de leur métier, où une réalité concrète s'exprime et se manifeste et un parcours d'études se détaille parfois. « Cette démystification des carrières scientifiques [...] peut contribuer à rendre plus “envisageable” pour les jeunes filles le fait de s’engager dans cette voie », explique l'étude de Lecture Jeunesse.
Au sujet du corpus étudié, Lecture Jeunesse remarque que « [p]rès des deux tiers (64 %) des auteurs des ouvrages du corpus sont des femmes, et plus du tiers (36 %) ont une formation scientifique ». Une surreprésentation féminine particulièrement sensible « dans la catégorie 3 (ouvrages à caractère biographique et galeries de portraits) puisqu'elles sont les autrices de 88 % de ces publications ».
Les avancées pointées par l'étude de Lecture Jeunesse découlent peut-être de cette diversification des auteurs - au profit d'autrices - de l'histoire scientifique. Si la rédaction de cette dernière a longtemps été confiée aux hommes uniquement, l'irruption de la parité vient en bouleverser les codes, même si une partie des stéréotypes, peut-être internalisés, subsistent encore.
L'étude complète est accessible ci-dessous ou à cette adresse.
Photographie : une chimiste à l'oeuvre dans un laboratoire d'Arusha, en Tanzanie (IFPRI, CC BY-NC-ND 2.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
1 Commentaire
Le Nouveau
07/02/2025 à 09:18
C’est tout de même drôle, à vouloir une sorte d’égalité de représentation des femmes et des hommes dans les revues scientifiques, tandis que le choix des femmes dans leur carrière font qu’elles restent tout de même minoritaires dans ces domaines. ( https://www.jean-jaures.org/publication/quelle-place-des-filles-et-des-femmes-dans-les-domaines-scientifique-du-numerique-et-de-lintelligence-artificielle/ )
Et après on va crier « c’est à cause de la société ». Faites moi bien rire les personnes qui ont cet argument, à sous entendre que les femmes ne sont pas capables de faire leurs propres choix, et les hommes aussi.