Pierre Bréant, ancien journaliste et critique artistique, est l’auteur d’un premier roman et d’un livret d’opéra. Il s’intéresse aujourd’hui à l’histoire de l’art à travers El Greco, l’homme aux semelles de feu (illu. Jacques Cauda, Éditions Douro), un ouvrage qui mêle fiction et poésie pour retracer la vie du peintre crétois. Dans cet entretien, il nous parle de son approche singulière, à la croisée de l’histoire et de l’intime, loin des monographies traditionnelles. Par Étienne Ruhaud.
ActuaLitté : Pourquoi avoir voulu évoquer Le Greco ? Pourquoi ton choix s’est-il porté sur ce peintre ?
Pierre Bréant : On ne peut parler de choix, donc d’une construction mentale. C’est Le Greco lui-même qui s’est imposé à moi, suite au coup de foudre que j’ai ressenti à l’âge de dix-huit ans. Mon oncle et ma tante habitaient alors le Maroc. Mon père décida de retrouver sa sœur à l’occasion des vacances. Le voyage se fit en voiture, soit en traversant l’Espagne, une Espagne pas très gaie et visiblement meurtrie, le pays de Franco.
Passant par Tolède, nous avons visité la maison du Greco, qui n’a rien d’authentique. C’est pourtant là que j’ai ressenti comme une décharge électrique. Que dire de plus, si ce n’est que ce peintre ne m’a jamais lâché ? Difficile d’expliquer pourquoi. Sans doute par son approche du surnaturel. Évoquons également la nostalgie que dégagent les toiles. Le Greco était maître des icônes en Crète avant de gagner la métropole, en précisant que la Crète était alors une dépendance de Venise. Son père d’ailleurs était un colonial à la solde de La Sérénissime, la République de Venise.
L’idée d’écrire quelque chose sur ce peintre ne m’aurait pas effleuré. Je me contentais de l’admirer dans les livres, car le Louvre à l’époque était très économe des toiles du Greco. Mais un jour, il y a une dizaine d’années, j’étais invité chez l’amie d’une amie et je me retrouvai face à une gravure de la bataille de Lépante, ce choc terrible, au sens physique du terme entre l’Islam et la Chrétienté. Je me dis alors : « Comment Le Greco a-t-il vécu cela ? » Car pour moi cet artiste est indissociable de son siècle.
El Greco, l’homme aux semelles de feu… Ton titre fait clairement référence à Rimbaud, « l’homme aux semelles de vent ». Peux-tu nous en dire davantage ?
Pierre Breant : Bien sûr, par ce titre, j’ai pensé à Rimbaud, l’homme qui marche indéfiniment jusqu’à l’écroulement. Et ceci aussi bien en France, le voyage à pied Le Havre-Charleville ne lui faisait pas peur, qu’à l’étranger. On sait que par la suite, Rimbaud erra en Norvège, où il travaillait dans un cirque, à Java et enfin en Éthiopie. Longtemps on a pensé que le mal qui s’attaquait au genou était la suite de ses déambulations.
Aujourd’hui la thèse génétique l’emporte sur ces approximations. Toujours est-il que, pour nous, c’est l’homme qui marche à tous les vents. Les vents mauvais bien sûr, mais aussi le Paraclet qui a soufflé sur les disciples du Greco. Ce dernier demeure hanté par le feu. D’où la devise de François 1er, citée en exergue, qui lui va si bien : « Nutricia et extinguo », « Je nourris le bon feu et éteins le mauvais. » Les personnages du peintre s’étirent vers le haut à la manière d’une flamme. Le maniérisme d’ailleurs, emprunté aux Italiens et tout particulièrement au Tintoret, n’en est pas exclu. En passant, on peut dire de même des figures de Modigliani.
Journaliste pour la radio, mais aussi pour la presse écrite, tu es également auteur d’un livret d’opéra et d’un roman, consacré à un peintre des Années Folles, Paul Farrigue (Couleurs de femme, Editions AKR 2005). Penses-tu écrire d’autres biographies romanesques, évoquer d’autres plasticiens ? Ou te tourner vers un autre genre ?
Pierre Bréant : Le livret d’opéra, La Veuve du héros, m’avait été commandé. C’était une histoire de Résistance puis de magouilles politiques dans une petite ville de province à l’époque de Pompidou. Selon les vœux du compositeur, Tolia Nikiprowetski, le réalisme devait l’emporter. En cela Nikiprowetski faisait référence à mon job de journaliste.
Couleurs de Femme, c’était autre chose. Le Paul Farrigue de 1925, c’était déjà El Greco. Dans les deux cas, nous avons affaire à un jeune homme pris dans sa famille, son milieu – ici des paysans de Provence – et qui, au gré des influences et notamment celle de Cézanne, qui le reçoit dans son atelier d’Aix, devient un maître incontesté, très inspiré par Édouard Vuillard. Une toile que j’attribue à Farrigue, L’Incandescente, n’est autre que L’Élégante de Vuillard.
Ce qui est amusant, c’est que des lecteurs ont cherché en vain les toiles de Farrigue, sans se rendre compte que mon peintre était un personnage de fiction. Oui, si les peintres m’ont souvent inspiré, c’est que j’aurais aimé être peintre.
Dans cette admiration inconditionnelle, j’ai consacré une nouvelle à Géricault face au Radeau de la Méduse. J’ai bien quelques autres projets (sous forme de nouvelles) consacrés aux plasticiens, Nicolas de Staël en particulier. Mais ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est le monde d’ailleurs, donc celui du voyage. J’ai mis la dernière main à un roman dont une grande partie est un roadmovie. Son titre : Midi à Calcutta.
Un index, comprenant plusieurs termes précis quant à la vie du Greco, est placé à la fin du roman. Comment t’es-tu documenté ?
Pierre Bréant : Connaître la vie du Greco dans ses moindres détails s’avère impossible. Il y a de nombreux trous. Les données historiques évoluent sans cesse. Le livre d’Annie Cloulas (éditions Fayard 1993) m’a ouvert bien des portes et suggéré bien des choses. Ainsi, évoque-t-elle un second séjour à Venise (après celui de Rome). Or, dans les ouvrages des années cinquante, voire soixante, on parlait de son départ de la Ville éternelle en l’enchaînant directement avec son arrivée en Espagne, sans comment ni pourquoi.
Il en est de même pour son bref passage à Séville. L’historien ne se serait pas permis de l’évoquer, mais l’auteur d’un roman historique le peut. Pour ce qui est de la connaissance technique (Oh ! Je n’aime pas beaucoup ces termes !) j’ai beaucoup lu et me suis rendu dans les musées, souvent à l’étranger et, bien entendu à Madrid, au Prado et à Tolède dans tous les lieux possibles, y compris l’hôpital Tavera où est accroché le second Baptême du Christ, véritable manifeste de la modernité.
Il y a une grande précision historique. Peut-on parler de roman historique ? Ou est-ce trop réducteur ?
Pierre Bréant : Le terme « roman historique » est un peu réducteur. On pense au roman-feuilleton et bien entendu au roi de tous, Alexandre Dumas. Certes, il mérite sa place au Panthéon et je l’adore. Mais mon modèle serait plutôt Marguerite Yourcenar et la manière dont, à travers ses personnages (l’empereur Hadrien ou Zénon, l’alchimiste de L’Œuvre au noir) elle restitue l’Histoire, tous ne faisant qu’un avec leur siècle. Et le siècle de Zénon, bien proche de celui du Greco, n’est pas seulement instable. Et, cette instabilité est le résultat de la découverte de l’imprimerie et de celle de l’Amérique (j’ai beaucoup apprécié le 1492 de Jacques Attali).
À cette instabilité s’ajoute la violence, de la sauvagerie des Turcs aux guerres de religion entre catholiques et protestants ou bien la chape de plomb d’intolérance que représente la gouvernance de Philippe II. C’est pourtant justement en Espagne que rayonne « Le Siècle d’or » et qu’à travers le monde méditerranéen l’Art nous offre ses plus grands défis, de Michel-Ange au Greco. C’est un peu ce qui se passera au XIXe siècle dans une Europe en berne avec le Romantisme.
Le XVIe siècle dans lequel évolue Le Greco est marqué par cette grande violence et des conflits religieux. On songe en effet parfois aux tensions contemporaines. Cela ne rend-il pas Le Greco particulièrement contemporain ?
Pierre Bréant : En le faisant descendre de son cadre, ce n’est pas au Greco que je m’adresse, mais à Domenikos Theotokopoulos, un jeune paumé qui débarque de Crète. Il est un peu comme ce Sénégalais qui arrive sur le sol français et même un Breton ayant quitté Brest ou Quimper : écrasé par une société inhumaine, bien loin de la sienne. S’il n’a pas la foi chevillée au corps, que deviendra-t-il ?
La foi de celui qu’on commence à appeler Le Greco, c’est bien entendu, comme tous les gens de son époque, la foi en Dieu. Mais pour lui beaucoup plus, la foi en l’Art et en sa propre création. Création qu’au cours de sa vie, il réévalue aux yeux de ses clients et de ses mécènes.
La violence de l’époque (autodafés, persécutions religieuses, guerres) n’explique-t-elle d’ailleurs pas le style tourmenté, angoissé, du Greco ?
Pierre Bréant : Oui, car tel un funambule il chemine sur un fil. Du jour au lendemain, sa situation personnelle (vivre avec une femme sans être marié et avoir d’elle un enfant) peut être remise en question. De mystérieuses protections le tiennent à l’abri de l’Inquisition. Mais il souffre. Pour ce qui de sa création, il ruse sans cesse, d’où cette tension certaine.
On peut donc dire que la peinture du Greco est la peinture de l’angoisse, mais d’une angoisse toujours vaincue par la Lumière. Et cette lumière ne peut venir que de Dieu. Mais Dieu vu par lui. C’est-à-dire en dehors des canons de l’Église. En cela il est moderne.
Le Greco doit essentiellement honorer des commandes venues du clergé. De fait sa peinture est d’abord religieuse, et le catholicisme occupe une place centrale de ton roman. Doit-on parler de mysticisme ? Quel est ton propre rapport à la religion ?
Pierre Bréant : La peinture du Greco est essentiellement religieuse, à part certains portraits. Il n’a peint qu’un paysage : Tolède un jour d’orage. Une de ses œuvres est toutefois inspirée par un mythe antique : la mort de Laocoon et de ses fils. Ce qui nous ramène à la guerre de Troie (Jacques Cauda s’en est inspiré pour la couverture du livre, qui fait grand effet). Mais cette histoire mythologique est récupérée par l’Eglise et, avec le temps, par les hommes politiques.
Ainsi une reproduction de la fameuse œuvre, relatant les faits, trône à Paris dans la Salle des quatre colonnes de l’Assemblée nationale. Elle est censée illustrer ce principe : « Malheur aux traîtres ! ». Chez Greco en effet l’église reste une puissance tout à la fois morale et politique. Mais notre artiste va plus loin. Il entretient des rapports privilégiés, presque médiumniques avec des saints de son époque : Thérèse d’Avila et Jean-de-la-Croix. Dire qu’il est mystique ? C’est une autre histoire !
Je suis catholique, mais mauvais pratiquant. Pourtant je me sens profondément chrétien : chrétien social avec une ouverture sur le monde, voire un engagement. Le PSU (Parti Socialiste Unifié) m’a beaucoup tenté.
Les chapitres évoquent les différents tableaux, avec précision, tel L’Enterrement du comte d’Orgaz. De fait, on pourrait évoquer un récit pictural, faisant la part belle aux couleurs et aux formes. On songe également au genre, aujourd’hui oublié, du « salon », tel que le pratiquaient Diderot et Baudelaire. Qu’en penses-tu ?
Pierre Bréant : J’adore qu’on me raconte un tableau avec, pour reprendre le mot de Baudelaire, ses « correspondances ». Donc les cinq sens sont sollicités par le conteur. On sent tout d’abord, puis on touche, enfin on entre dans le récit, comme nous sommes entrés dans cette icône géante qu’est L’Enterrement du comte d’Orgaz.
Le terme « salon » a pour origine la haute salle du Louvre, où l’on accrochait les toiles les plus marquantes de l’année . Cet accrochage devient par la suite très académique, si bien que les Impressionnistes — qui n’ont jamais été exposés — l’ont qualifié d’anti-peinture.
Au niveau des portraits, L’Enterrement du comte d’Orgaz pourrait être considéré, dans sa partie basse, à une galerie de portraits. Mais l’esprit du « salon » reflète surtout la période des Lumières. J’apprécie beaucoup ce style, quoiqu’un peu désuet. Il a inspiré à Visconti le film Violence et Passion où tout commence sur ce que les Anglais appelaient « conversation piece », c’est-à-dire un tableau de l’ensemble d’une famille, représenté dans un coin de parc.
Tu uses de phrases simples, imagées, mais aussi rythmées, musicales. Écris-tu de la poésie ? Peut-on parler de prose poétique ?
Pierre Bréant : J’ai commencé par la poésie, un peu dans tous les styles — bien que n’ayant rien publié. Pour ce qui est de ma prose avec ses images, ses couleurs, ses rythmes, ses résonances, je m’efforce de cultiver ma « petite musique ».
La peinture du Greco demeure, sombre et mélancolique. Pourtant, on sent dans ton roman de purs moments de joie, de félicité, avec de grandes envolées lyriques, l’art, la création et, en l’occurrence, l’écriture, rendent-elles heureux, ou permettent-elles de dépasser, même momentanément, le tragique ?
Pierre Bréant : Oui, au milieu de l’angoisse apparaissent des coulées de lumière. Et sous cet effet, tout se transforme : « Dieu a donné une sœur à la Beauté, elle s’appelle la Joie. » Ainsi le jeune Domenikos réagit-il à l’audition de La Messe du Pape Marcel au Panthéon de Rome. Même émotion devant Les Noces de Cana de Véronèse, une des scènes finales lui procure un goût doux-amer : tandis qu’une danseuse de flamenco exécute à sa prestation, Ruiz, son modèle taciturne, expire devant lui. « Au moins, pense-t-il, il est mort en regardant la Beauté. »
Cette joie suprême, c’est celle de l’artiste face à « l’Antidestin ». Mais, s’il se retourne en regardant son passé, il ne verra qu’une suite de douleurs et d’extases. Bref, une vie d’artiste.
Crédits Image : Éditions Douro
Par Auteur invité
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 01/11/2023
264 pages
Editions Douro
20,00 €
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