Plusieurs départs successifs aux plus hautes fonctions de l'administration de la Bibliothèque nationale de France interrogent les agents de l'établissement patrimonial et leurs représentants. Le virage de l'austérité pris par le gouvernement de Michel Barnier fait craindre la recherche d'économies et de recettes supplémentaires : le président de la BnF, Gilles Pécout, dément fermement.
Le 29/10/2024 à 10:48 par Antoine Oury
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29/10/2024 à 10:48
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Dans son dossier de presse relatif au projet de loi de finances 2025, le ministère de la Culture se félicite d'un « renforcement » des moyens de la Bibliothèque nationale de France, avec une hausse de 4,7 millions € de sa dotation, ce qui devrait la porter à 247,6 millions € (contre 242,8 millions € dans le PLF 2024).
L'établissement patrimonial reste la destinataire de la plus importante subvention du ministère de la Culture, mais, comme cela est souvent le cas, l'affichage politique peut dissimuler un jeu comptable bien moins positif. Ainsi, la « hausse » de la dotation de la BnF va-t-elle de pair avec celle des « charges incompressibles », comme le reconnait le ministère de la Culture dans une note consacrée au programme 334 de son budget.
« Par ailleurs, en 2025, les crédits d’investissement sont reconduits à l’identique par rapport à la LFI 2024 [soit 31,3 millions €] », souligne ce même document, entérinant la contrainte budgétaire appliquée sur la bibliothèque nationale. Dans un contexte économique où l'inflation reste présente, maintenir des montants correspond en effet à une réduction des moyens.
Cette volonté s'exprime de la même manière sur les emplois de l'établissement : le PLF 2025 fixe ainsi le plafond d'emploi à 2202 équivalents temps plein travaillé (EPTP), contre 2212 dans la loi de finances initiale 2024.
Les limitations budgétaires de la BnF surviennent alors que d'importants chantiers restent ouverts. Le principal reste bien sûr le Centre de conservation et le Conservatoire national de la Presse d’Amiens, dont les études de maîtrise d’œuvre sont conduites en 2024 et 2025. Mais la remise à niveau des équipements du site Tolbiac pèse également sur les finances, avec des travaux prévus jusqu'en 2027, pour un montant de plusieurs dizaines de millions €.
Système de sécurité incendie, ascenseurs, installations électriques de puissance, centrales de traitement d'air doivent ainsi être remplacés, améliorés ou rénovés. Jean-Raymond Hugonet, rapporteur spécial du Sénat sur le PLF 2024 (Essonne, Les Républicains), estimait « les dépenses théoriquement nécessaires pour maintenir le site de Tolbiac en ordre de marche [...] à 57 millions d'euros en AE [autorisations d'engagement] et 59 millions d'euros en CP [crédits de paiement] entre 2023 et 2025. Or, seule une partie des opérations a été intégrée aux demandes de financement d'ici à 2025 et aucun moyen nouveau n'y est dédié en 2024 », précisait-il.
Dans une perspective où la tutelle de la Bibliothèque nationale de France est de plus en plus proche de ses sous, l'établissement patrimonial est vivement encouragé à développer ses recettes propres. Autrement dit, dégager des ressources par certaines activités, qui seront ensuite injectées dans son budget : elles ont représenté 6 % de son budget total en 2023.
L'un des axes du Contrat d'objectifs et de performance 2022-2026, qui guide la politique de l'établissement, intitulé « Une gestion responsable », envisageait ainsi « une politique ambitieuse d’accroissement des ressources propres ». Certaines de ses dernières sont évidentes, comme les recettes de billetterie, liées aux expositions (2,91 millions € en 2023), ou les ventes des éditions de la BnF (736.000 €) ; d'autres sont apparues ces dernières années, comme l'activité de la filiale BnF-Partenariats. Ces ressources propres « pilotables » représentent environ 10 millions € par an.
D'autres ressources propres sont plus fluctuantes et moins maitrisables par la BnF, car elles proviennent de tiers. Le rapport d'activité 2023 cite par exemple les tournages et prises de vue, qui ont permis de dégager 81.000 €, et les locations d'espaces, pour un montant de 1,9 million € cette année-là également.
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Enfin, le mécénat, notamment celui des entreprises, constitue une autre piste pour générer des ressources, pour la BnF. Il permet le plus souvent d'acheter de nouvelles pièces pour les collections, mais peut aussi alimenter le Fonds de dotation de la BnF, créé en 2015 et présenté comme un « outil de financement pérenne au service des missions d’intérêt général ».
En échange de leur générosité, les mécènes bénéficient d'une réduction d'impôt conséquente (60 %), ainsi que d'une mention sur les supports de communication, de laissez-passer aux expositions de la BnF, voire d'une « mise à disposition d’espaces de la BnF pour l’organisation de soirées, de visites privées, d’évènements internes ».
Cette exploitation du domaine public pour dégager de nouvelles ressources n'est pas sans conséquence pour les espaces concernés et les agents. Le syndicat CGT de la BnF, en septembre dernier, déplorait ainsi des privatisations de la salle Ovale, sur le site Richelieu, les lundis, jour de fermeture, et les soirs, après la clôture des portes au public.
« Cette salle est perçue par les clients non comme un lieu d’étude mais comme un écrin devant correspondre en tout point aux vues des stylistes et des scénographes. Le mobilier non amovible peut être entièrement recouvert et les caractéristiques d’une bibliothèque masquées », souligne l'organisation syndicale, qui mentionne à ce titre un accident survenu en mars dernier, pendant le réaménagement de la salle Ovale.
La Cour d’honneur et la Cour Tubeuf, toujours sur le site Richelieu, peuvent également être mises à disposition, tout comme certains « documents patrimoniaux souvent exceptionnels et précieux », rapporte le syndicat, qu'il s'agit alors de présenter et valoriser auprès des clients.
Ces usages particuliers des espaces publics permettent de dégager des ressources, mais aussi d'entretenir des liens avec les mécènes de l'établissement : à mesure que la tutelle se désengage financièrement, la dépendance à cette source financière devient plus forte.
Le Contrat d'objectifs et de performance 2022-2026 de l'établissement établit d'ailleurs noir sur blanc les pistes de développement dans ce domaine :
En matière d’exploitation de son domaine public, la Bibliothèque entend également tirer parti de son schéma directeur immobilier achevé en 2021 et mener des études sur l’évolution des usages de certains de ses espaces, en particulier sur le site François-Mitterrand dont les emprises libérées devront permettre d’améliorer les conditions de travail des agents et la valorisation économique du domaine.
– Contrat d'objectifs et de performance 2022-2026 de la BnF
Le syndicat CGT de la BnF, toujours, s'alarmait à ce sujet d'un projet de location des espaces de la tour T2 du site François Mitterrand, afin d'apporter un peu plus de ressources propres à l'établissement. Outre le paragraphe du Contrat d'objectifs et de performance, d'autres indices viennent justifier l'inquiétude des représentants du personnel.
La stratégie immobilière de la BnF prévoit effectivement « de louer à des tiers les futures surfaces excédentaires de la BFM [le site François Mitterrand, NdR] », plutôt que d'y abriter d'autres opérateurs de la culture (qui ne généreraient pas de ressources propres pour la BnF). Le Schéma Directeur Immobilier évoquait même trois alternatives :
L’optimisation des espaces tertiaires dans les tours et leur réaménagement : la rationalisation des espaces permet de dégager deux étages pouvant être valorisés pour l’accueil de tiers (loyer de seconde main estimé à 400 € HT HC/m²/an et refacturation des charges). 100 postes de travail jusqu’alors situés en local aveugle sont relocalisés dans des locaux éclairés.
La libération et la transformation d’étages de magasin : deux étages tertiaires par tour deviennent valorisables (loyer estimé à 400 € HT HC/m²/an et refacturation des charges). Le rafraichissement de l’ensemble des espaces tertiaires et la relocalisation de 400 postes de travail dans des locaux éclairés sont intégrés au scénario. Le montant des travaux est estimé à 19,2 millions d’euros (TDC) et le produit de valorisation à 3 millions d’euros par an.
La libération et la réhabilitation de la totalité d’une tour : les locaux libérés sont valorisés en un usage de bureau permettant l’accueil de tiers (loyer de première main : 500 € HT HC/m²/an). 800 postes sont potentiellement relocalisés en locaux éclairés. Des pistes de rationalisation des espaces occupés par la BnF sont envisagées. Le montant des travaux est estimé à 105 millions d’euros (TDC) et le produit de valorisation à 8,5 millions d’euros par an.
– Schéma Directeur Immobilier de la BnF
Le Conseil de l’immobilier de l’État (CIE), qui a rendu son avis sur ce schéma directeur immobilier en 2021, précise bien que cette dernière solution, la privatisation de la totalité d'une tour, « constitue le scénario de référence du point de vue de la BnF ». « Selon la BnF, il présente, la meilleure rationalité économique à long terme, du fait de l’optimisation des coûts de réhabilitation. La réservation d’une tour complète à des tiers est présentée comme un avantage futur facilitant la cohabitation entre des occupants de natures différentes », poursuit encore le rapport du Conseil de l’immobilier de l’État.
Le CIE invite cependant l’État propriétaire à se montrer prudent et à bien peser le pour et le contre d'un changement de destination de la tour T2, « y compris du point de vue symbolique »... L'hypothèse, si elle n'est pas forcément retenue, a donc bien été étudiée par l'établissement.
Dans un message envoyé mi-octobre, le président de la BnF, Gilles Pécout, nommé en mars dernier, cherche à rassurer. « Tout en me refusant à commenter par principe des “bruits de couloir” », écrit-il, « je peux vous assurer qu’aucune cession, vente ou location, à des acteurs et intérêts privés n’est envisagée, ni pour la tour 2, ni pour aucun autre espace du site François-Mitterrand ».
Il poursuit : « J’avais tout aussi clairement exprimé ma volonté de m’inscrire dans le sillage de mes prédécesseurs en matière de mécénat et de recherche de recettes complémentaires, sous la seule forme de locations ponctuelles, pour des opérations brèves et à la condition que l’usage ne porte pas atteinte à l’image de la Bibliothèque. »
Gilles Pécout termine son message en assurant de son « indéfectible attachement au service public et aux lieux qui permettent de le structurer ».
À ces questionnements autour de l'avenir immobilier s’est ajoutée, ces dernières semaines, une certaine instabilité de l'encadrement, qui a culminé avec le départ de Marianne Lucidi, directrice générale par intérim depuis juillet 2024. Elle prenait alors le relais de Kevin Riffault, et se positionnait ainsi comme successeure logique.
Par un message envoyé aux équipes, et consulté par ActuaLitté, elle a pourtant fait part de son « départ de l’établissement à compter du 16 octobre ». Elle pointe un décret de nomination « bloqué [...] au niveau du cabinet du Premier ministre pour des raisons non juridiques et non administratives » ainsi qu'un « rapport de forces ».
Son profil semblait bien bloquant, puisqu'un décret du 24 octobre, publié au Journal officiel du 26 octobre, a nommé Philippe Lonné directeur général de la BnF. Autrefois directeur adjoint du cabinet de la ministre de la Culture Françoise Nyssen, il siégea aussi au conseil d’administration de la BnF, en tant que représentant de l'État.
Son parcours comprend également un rôle au sein du cabinet des Premiers ministres Jean Castex, puis Élisabeth Borne, en tant que chef du pôle « budget, fonction publique et réforme de l’État ». Des thématiques qui risquent de ne pas être étrangères à l'avenir de l'établissement patrimonial...
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Nous avons interrogé, dans le cadre de cet article, la tutelle de la Bibliothèque nationale de France, le ministère de la Culture, dès le 21 octobre dernier, avec un envoi de quelques questions, claires et précises. Comme cela est trop souvent le cas, la rue de Valois n'a pas donné suite à notre demande, réclamant un délai supplémentaire après une relance de notre part.
Photographie : la Bibliothèque nationale de France, site François Mitterrand, à Paris (Manu Dreuil, CC BY-NC-ND 2.0)
Par Antoine Oury
Contact : ao@actualitte.com
3 Commentaires
louloulepou
29/10/2024 à 16:46
Monsieur Lonné n'a donc aucune compétence de conservateur, pas plus que Monsieur Pécout. La BNF est entre les mains d'un professeur agrégé, italianiste distingué et ancien Recteur bien en cour au Château, et d'un budgétaire sans envergure. Sic transit gloria mundi... Emmanuel Macron, fossoyeur.
Falco
30/10/2024 à 08:38
On espère que ce sont les incompétents et les inutiles qui sont poussés vers la sortie ! Car à la BNF les « rentes de situation » sont majoritaires comme de partout dans les « machins de la République » . Qu’ils partent sans parachute et surtout que tous perdent les multiples avantages ou logements HLM bien situés et bradés !
Merci
Marielle
30/10/2024 à 14:22
Sincèrement, ça fait mal au coeur tout ça.
S'il y a possibilité de rentabiliser en louant quelques espaces, il faut au moins sélectionner les locataires. Bon, mais, ceci n'est qu'un tout petit point sensible... Ce gouvernement n'a aucune notion de la culture accessible à tous. Et faire des investissements en calculant uniquemet ce que ça pourra rapporter financièrement ne peut pas être un vision du pseudo rayonnement de la culture Française. Après avoir voulu éblouir la galerie à des coûts astronomiques lors des JO et en endettant encore le pays....
Je suis écoeurée....