À la Foire du livre de Francfort, cette année l’Italie est le pays invité d’honneur. Mais il y a au moins deux Italie, celle des institutions, des cérémonies officielles, et celle des écrivains « rebelles » ou dissidents. Vincenzo Latronico, écrivain et traducteur italien présent à la Foire, nous donne son analyse de la situation.
Le 24/10/2024 à 12:15 par Federica Malinverno
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Publié le :
24/10/2024 à 12:15
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Ce n’est pas la première fois en Italie que l’on parle d’« ingérence » du gouvernement Meloni dans le domaine culturel. Certains écrivains, au premier rang desquels Roberto Saviano, ont fait l’objet de procédures judiciaires, de procès en diffamation, de procès.
Mais, si certains intellectuels, comme Antonio Scurati (dont le quatrième volume de sa biographie sur Mussolini, M, vient d’être publié en Italie par Bompiani), parlent d’« agression illibérale » et de « volonté de réécrire l’histoire » de la part du gouvernement, d’autres sont d’un avis différent. Par exemple, selon le physicien et auteur de best-sellers Carlo Rovelli, qui a tenu le discours d’inauguration à la Buchmesse, en Italie « il n’y a pas de fascisme qui empêche de s’exprimer, notre droite n’est pas comparable à l’extrême droite allemande ». Alors que, toujours selon Antonio Scurati, les « racines » dans le slogan de la participation italienne à la Buchmesse (Radici nel futuro) sont « les racines du fascisme ».
Nous avons rencontré à la Buchmesse Vincenzo Latronico, traducteur et auteur, entre autres, de Le perfezioni (Bompiani, 2022) en cours de traduction en 20 pays et traduit chez Scribes, 2023, par Romane Lafore. Il a vécu à Berlin pendant 15 ans, et, avec environ 40 autres écrivains et écrivaines, en juin 2024 il a signé une lettre adressée à l’association des éditeurs italiens (AIE) pour rediscuter le programme éditorial de la Foire de Francfort.
La presse italienne parle d’une scission, d’une Italie arrivée à la Buchmesse divisée.Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné à votre avis dans l’organisation de la participation italienne à la Foire ?
Vincenzo Latronico : À mon avis, il convient de faire deux discours distincts, qui ont la même origine. Le premier est de nature politique. Après l’annonce de la programmation, lorsque nous nous sommes rendu compte de l’exclusion de Saviano et surtout de la manière un peu obscure dont elle avait été présentée, en essayant d’attribuer la responsabilité de son absence aux éditeurs, nous avons tenu une réunion collective sur zoom pour discuter de la situation.
C’est alors que plusieurs pièces d’un puzzle ont commencé à émerger. L’exclusion de Saviano a été l’élément déclencheur, et elle était manifestement très grave. Puis nous nous sommes dit : Saviano était également poursuivi personnellement par Giorgia Meloni.
Antonio Scurati a été censuré par la RAI (Radiotelevisione italiana, NDR). Il en a été de même pour Donatella Di Pietrantonio (lauréate du Prix Strega 2024) et Christian Raimo a été suspendu par le ministère pour des remarques qu’il avait faites en tant qu’écrivain et non en tant qu’enseignant. Nous avons alors commencé à reconnaître un pattern et, en plus de cette structure récurrente, il y a une autre chose… la censure.
De quel type de censure s’agit-il ? D’après vous, y a-t-il un problème de liberté d’expression en Italie aujourd’hui ?
Vincenzo Latronico : J’ai même peur de prononcer le mot « censure ». En fait, hier, Donatella Di Pietrantonio, citant Michela Murgia, a expliqué comment fonctionne ce type de censure. Le fascisme ne vient pas vous frapper à la porte en disant « Bonjour, je suis le fascisme, voulez-vous m’ouvrir ? », mais il entre par des voies plus détournées. Et l’une de ces façons sournoises est le doute. Si je dis aujourd’hui : « il y a un problème avec la liberté d’expression, il y a un problème avec la censure », il y a une voix en moi qui dit : « mais qu’est-ce que tu dis, nous ne sommes pas dans un régime » !
D’une part, c’est vrai ; d’autre part, ces censures opèrent sous le couvert sournois de la procédure. Par exemple, Antonio Scurati a été suspendu pour un problème de contrat, Christian Raimo a violé un règlement interne du ministère, pour Saviano c’est l’éditeur qui n’a pas mentionné son nom pendant que l’on établissait une délégation italienne à Francfort.
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Ce mécanisme est certes moins violent et direct qu’une censure, mais il rend très difficile de s’organiser, de faire quelque chose ensemble. Alors, quand nous l’avons compris, nous nous sommes organisés.
Et le second type de discours que vous avez mentionné ?
Vincenzo Latronico : Il s’agit d’un discours culturel. Cette participation de l’Italie à la Buchmesse est un événement très important pour la culture et la littérature italiennes. Elle intervient à un moment où la littérature italienne fait l’objet d’une grande attention. Il suffit de penser au fait que le New York Times a classé un roman d’Elena Ferrante comme le plus important du premier quart du XXI siècle.
Lors de la dernière édition de l’International Booker Prize 2024, deux auteurs italiens, Veronica Raimo et Domenico Starnone, figuraient sur la liste. Cela ne s’est jamais produit.
On aurait pu faire quelque chose de grand. Cela n’a pas été fait, qui sait si c’est à cause d’un boycott efficace — mais je ne le pense pas — ou simplement à cause d’un manque de compréhension de l’importance de la culture, et aussi en tant qu’industrie d’exportation.
Qu’est-ce qui aurait pu être mieux fait ?
Vincenzo Latronico : Les auteurs n’ont pas été impliqués dans l’élaboration du programme, ils n’ont pas été consultés. Il manquait une figure centrale de coordination. Cette lacune a été en partie compensée par l’agence Ex Libris, qui a fait un travail fou compte tenu des paramètres fixés.
Mais la véritable programmation aurait dû être assurée par quelqu’un comme Nicola Lagioia, Michela Murgia, si elle avait été là, Paolo Giordano. Une telle figure était nécessaire pour construire un discours choral représentatif de ce qui se passe aujourd’hui dans la littérature italienne.
Dans la lettre des 40 écrivains et écrivaines, d’ailleurs, le programme en lui-même avait été critiqué....
Vincenzo Latronico : Il y avait des choses inconcevables. Pour donner quelques exemples : les écrivaines étaient invitées à parler de thèmes personnels, intimes, de l’écriture, alors que les écrivains parlaient de grandes questions historiques ou littéraires. Ou encore, il y a avait un événement intitulé « Les écrivains intellectuels italiens dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale ». Le sens de cette expression ? Il n’y a qu’un mot pour désigner ces années, et nous le connaissons…
Mais surtout, il y a eu une dépolitisation totale des thèmes. Aucune trace de sujets qui font partie du débat contemporain, comme la montée des droites, l’émergence des migrations planétaires, les guerres et les invasions, la crise climatique. C’est ce dont les écrivains et écrivaines parlent dans leurs livres et dans leurs discours publics. Ils parlent aussi de la violence de genre et la littérature joue un rôle très important pour nous aider à conceptualiser ces questions. Mais rien de tout cela ne figurait dans le programme officiel.
En fait, si vous regardez comment le pavillon italien est construit, ces questions apparaissent en filigrane, de manière métaphorique.
Pourriez-vous nous dire quelque chose de plus ?
Vincenzo Latronico : Ce pavillon est comme un temple sombre, sans fenêtre, fermé. On ne peut pas voir le monde de là. C’est une place fermée. Sombre, tellement sombre que les gens trébuchent et qu’il a fallu mettre des personnes là pour inviter les spectateurs à faire attention à ne pas tomber. Mais la place est un lieu accueillant par définition, alors qu’ici c’est un lieu qui n’est pas accessible aux personnes handicapées.
C’est le contraire de ce que devrait être une place. Là, nous sommes sur une place (il se réfère à l’espace dans lequel se situe notre entretien, NDR, dans la cour centrale de la Buchmesse, NDR), nous sommes assis sur les bancs comme ceux de l’Oktoberfest, nous prenons un café dans un gobelet en papier, et les gens marchent autour de nous : ça, c’est une place.
Que pensez-vous du slogan « Des racines dans l’avenir » (Radici nel futuro) ?
Vincenzo Latronico : Que signifie avoir des racines dans l’avenir ? Cela signifie que l’on aspire la nourriture du futur pour nourrir le présent, c’est-à-dire que l’on compromet le futur en faveur du présent. C’est le cas de l’utilisation des combustibles fossiles, des politiques publiques fondées sur la dette. Certes, c’est exactement ce que fait l’Italie, mais ce n’est pas une bonne métaphore…
L’image des racines peut suggérer un retour aux traditions, donc au passé, tempéré cependant par l’évocation de l’avenir. Mais comment l’avenir est-il conceptualisé dans le pavillon ?
Vincenzo Latronico : Dans le pavillon, il y a les graffitis de Pompéi, et où est le futur ? Il y a des installations qui rappellent les jeux vidéo des années 1990... À mon avis, pour vraiment montrer l’avenir de la culture italienne, il aurait fallu utiliser l’argent avec lequel les fresques de Pompéi ont été envoyées pour traduire les premiers chapitres en anglais et en allemand des premiers romans de cinquante auteurs et autrices italiennes, afin de les présenter à des éditeurs internationaux. C’est ainsi que l’on montre l’avenir de la littérature italienne.
Quelle image de la littérature italienne se dégage du programme éditorial ?
Vincenzo Latronico : Il faut dire que dans la délégation officielle, il y a quand même des écrivains de très haut niveau, dont les interventions ont été merveilleuses malgré le cadre dans lequel elles se sont déroulées. Parce que Claudio Magris, ou Claudia Durastanti, ou Helena Janeczek ou Donatella Di Pietrantonio ont beaucoup à dire sur le monde d’aujourd’hui et ils l’ont dit indépendamment du fait qu’ils l’ont lu dans une piazza moche…
À mon avis, c’est une occasion gâchée : je pense que la littérature italienne est actuellement très forte et que la participation à cette foire pourrait la renforcer. Mais c’était une opportunité qui aurait pu être mieux exploitée, à mon avis.
Qui serait, d’après vous, le responsable de l’absence d’une figure centrale ?
Vincenzo Latronico : Je ne sais pas, il me semble qu’il y a eu une sorte de « renvoi de la balle » en ce qui concerne la construction du programme. Même l’absence de Saviano a été imputée aux éditeurs... Ce n’est pas clair, je ne connais pas la réponse, je ne sais pas qui a réellement construit le programme.
Il me semble que les institutions italiennes ont beaucoup parlé de pluralisme et d’ouverture. Et la main d’or au centre de la place du pavillon, selon le créateur du pavillon, l’architecte Stefano Boeri, est un symbole d’inclusion...
Vincenzo Latronico : Oui, mais cette main, elle est dorée... Et, pourtant, il y a eu des exclusions aussi. Et comme il n’y a pas de responsable du programme, il n’y a personne pour justifier certains choix. Et il y a peut-être une très bonne raison pour cela, par exemple pour l’absence de Matteo B. Bianchi, qui a écrit un roman très beau, très fort, traduit en Allemagne, un roman qui a été important en Italie (La vita di chi resta, Mondadori, 2023).
Pourquoi Matteo B. Bianchi n’est-il pas là ? J’ai une théorie : c’est parce que son roman est très investi dans un thème queer, mais peut-être que je me trompe, peut-être qu’il y a d’autres raisons. Et quelles sont ces raisons ? Je ne sais pas, il n’y a personne à qui poser la question.
Que pensez-vous du nouveau ministre de la Culture, Alessandro Giuli ? Il a dit qu’il allait bientôt faire quelque chose pour soutenir les bibliothèques et les librairies…
Vincenzo Latronico : Je trouve qu’il y a deux niveaux de discours. Il y a un niveau de discours, disons partisan, où clairement mes valeurs personnelles sont très éloignées de celles du ministre Giuli. Pour moi, la culture et la littérature, les bibliothèques, les musées sont des choses qui n’appartiennent pas au gouvernement, mais à l’État et à la nation. Et je trouve que par patriotisme dont ils se targuent, par sens des institutions, ce seraient des investissements importants.
J’espère qu’ils seront réalisés. Parce que les bibliothèques sont comme les autoroutes, leur valeur ne devrait pas seulement être vue en termes politiques : elles font partie de l’infrastructure qui rend un pays fort.
Pensez-vous que l’Italie pourrait s’inspirer du système allemand en matière de protection et de promotion du livre ?
Vincenzo Latronico : Le problème est qu’en Allemagne, il se publie chaque année deux fois moins de livres qu’en Italie et qu’il s’en vend trois fois plus. C’est le point de départ, et il est facile de prendre un pays plus riche comme modèle… Mais il y a deux choses que je trouve très fortes en Allemagne. D’une part, une reconnaissance publique du statut des traducteurs. Le ministre de la Culture Dario Franceschini avait essayé de faire quelque chose en Italie, mais n’y était pas parvenu.
À LIRE – L’Italie à Francfort : “les racines vers le futur” et les défis du présent
L’autre élément qui me semble très important en Allemagne est le prix des éditeurs : chaque année, l’équivalent allemand de l’AIE décerne des prix de 15 000 ou 40 000 euros à de petits éditeurs indépendants. Ce sont des chiffres qui font une énorme différence pour un petit éditeur. En Italie aussi, il y a des éditeurs indépendants, mais très bons, comme Nero, Neo, Mercurio edizioni, mais en général ils sont tous beaucoup plus fragiles.
L’Italie fait-elle assez pour promouvoir ses livres à l’étranger ?
Vincenzo Latronico : Les aides du CEPELL (Centro per il Libro e per la Lettura), du SEPS (Segretariato Europeo per le Pubblicazioni Scientifiche) et du ministère des Affaires étrangères au total représentent plus d’un million d’euros. Ce n’est pas mal. Mais, bien sûr, si c’était plus, ce serait mieux.
Crédits photo : Pavillon italien à Francfort - ActuaLitté, CC BY SA 2.0
Par Federica Malinverno
Contact : federicamalinverno01@gmail.com
2 Commentaires
Stephane Benne
25/10/2024 à 01:53
Cet interview me rappelle un vieux film. Je crois que c'était : "Je sais rien mais je dirai tout"...
perkeo
25/10/2024 à 22:51
Saviano, défenseur de la veuve et de l'orphelin, pourfendeur de tous les fascismes... qui soutient le gouvernement israélien. Article de P. Wintour sur le Guardian, aujourd'hui, le gouvernement israélien se propose d'interdire à l'UNRWA l'accès à Gaza. Si personne ne peut acheminer aliments et médicaments, que va-t-il se passer? Euh....
À mon avis la présence du sublime "intellectuel" italien (povera Italia, che disastro) a dû créer un malaise dans la délégation.
Parlant de la délégation: avant d'affirmer que les écrivains italiens sont opprimés, il faudrait répondre à cette question: combien d'écrivains faisant partie de la délégation officielle osent s'afficher à droite?