Enseignant, écrivain, souvent classé parmi les conservateurs à l’instar de Michel Houellebecq ou d’Éric Naulleau, Patrice Jean a construit une œuvre sombre et lucide, aux accents satiriques. Après Kafka au candy-shop (Léo Scheer, 2023), essai critique à l’égard de la littérature dite engagée, il revient avec un long roman au titre évocateur. Honoré du prix de la Maison Rouge, La vie des spectres surprendra le lecteur timide, habitué aux histoires paisibles, pour ne pas dire au sentimentalisme... Par Étienne Ruhaud.
Le 22/10/2024 à 10:38 par Auteur invité
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22/10/2024 à 10:38
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Mettant en scène un quinquagénaire désabusé, journaliste culturel pour la presse nantaise, abandonné par sa femme et son fils suite à un article jugé malheureux, Patrice Jean peint l’époque avec férocité, humour parfois, tristesse souvent.
Étienne Ruhaud : La vie des spectres… Le titre est étrange. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Patrice Jean : Qu’un titre soit étrange me plaît. Le titre s’entend de plusieurs façons. J’en donnerai deux : d’abord, le narrateur, réfugié dans la maison de son enfance, discute réellement avec un spectre, celui d’un ami mort depuis vingt ans, avec lequel il dresse le bilan de son existence.
Et deuxième façon d’être un spectre : il suffit de vivre, celui que nous étions dans notre jeunesse n’est plus qu’un spectre entretenant des liens distendus avec celui que nous sommes devenus, mais des liens qui s’effacent, des liens étranges, presque fantastiques. Quand je regarde des photos de ma jeunesse, j’ai l’impression que les jeunes gens qui m’accompagnent sont des fantômes.
Un roman est un miroir un roman, c’est un miroir que l’on promène le long d’un chemin, selon le célèbre mot de Saint-Réal, repris par Stendhal dans Le Rouge et le Noir. Dans quelle mesure peut-on ici parler de roman réaliste ?
Patrice Jean : Je ne suis pas d’accord avec cette phrase. Je pense qu’un roman est un regard jeté sur le monde, un regard subjectif qui essaie d’être objectif. Ce n’est pas un miroir. Pour revenir à la question du réalisme, je pense que mon roman est réaliste à la condition de ne pas définir le réalisme d’une façon trop étroite.
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On entend généralement par réalisme, une peinture plate du réel, sans métaphysique, sans fantastique. Or, je pense que le réel est mystérieux, incompréhensible, tragique, grotesque. En ce sens enrichi, La Vie des spectres, peuplée de fantômes et de ridicules, est un roman réaliste.
La vie des spectres est également clairement situé à Nantes, ville dont vous êtes originaire. Chaque action ou presque se déroule dans un lieu précis. Vouliez-vous rendre hommage à cette ville ? L’aimez-vous encore ? Car on sent, parfois, une forme d’ironie chez vous, comme si vous regrettiez l’ancienne cité.
Patrice Jean : C’est un hommage à Nantes. Je l’aime et ne l’aime pas. Je ne regrette pas la cité ancienne, Nantes a encore un certain charme. J’avais envie de montrer de quelle manière une ville habitait les esprits et les façonnait autant que ses habitants l’habitent et la façonnent.
Or, je ne pouvais le faire qu’avec Nantes, la ville où je suis né et où j’ai vécu jusqu’à l’âge de vingt-cinq ans. Plusieurs lecteurs nantais m’ont dit qu’ils avaient, lisant le roman, eu le plaisir de retrouver la ville de Nantes. J’en suis très heureux.
Dans Kafka au candy-shop (éditions Léo Scheer, 2023), vous dénoncez la notion même de littérature engagée. Pourtant, ici, on sent une critique implicite du « wokisme ». Pensez-vous que la littérature puisse demeurer détachée ? Qu’on puisse, à un moment donné, ne pas exprimer une vision du monde ?
Patrice Jean : Il n’y a pas de critique du « wokisme », le mot (même décliné) n’apparaît pas une seule fois. Le narrateur fréquente le milieu culturel nantais, ses professeurs, ses metteurs en scène, ses comédiens, ses journalistes, ses écrivains, ses Youtubeurs, etc. c’est pourquoi le roman propose une galerie de portraits, et des portraits souvent vachards.
Or il se trouve que le monde de la culture se veut souvent progressiste, il était impossible, dès lors, de renoncer à la satire et donc à la satire de progressistes (mais pas uniquement eux) : par tempérament, je suis porté à la satire, j’aime l’ironie. Je ne pense pas du tout que la littérature puisse être détachée de la société ni qu’elle n’exprime aucune vision du monde.
Je le dis dans ma réponse à la deuxième question, la littérature, c’est une vision du monde, l’expression de la vie intérieure. Dans Kafka au candy-shop, je critique la volonté de substituer à la vision d’un sujet la vision préétablie et collective du militantisme. Si l’on veut militer, je n’y vois rien à redire, mais il ne faut pas confondre, selon moi, le militantisme et la littérature.
Journaliste culturel pour un média nantais, Jean Dulac se brouille également avec les intellectuels de droite, et notamment avec un critique. Pendant du progressisme, largement dominant dans le champ culturel, la réaction constitue-t-elle aussi une impasse ?
Patrice Jean : Je montre surtout les contradictions de personnages progressistes, et le ridicule de se prétendre généreux et moralement supérieur aux autres. Concernant les intellectuels de droite, si le portrait qui en est donné n’est pas non plus flatteur, on le doit à mon goût de la satire : je n’ai aucune raison de les épargner, ni d’épargner Jean Dulac, ni de m’épargner.
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La réaction, par ailleurs, comme son nom l’indique, ne fait que réagir. Ce n’est pas une bonne position. Il faut n’avoir en tête que la recherche de la vérité, sans s’intéresser à la droite et à la gauche. Quand on milite, bien sûr, c’est une autre histoire.
Le Monde n’est qu’une perpétuelle caricature (p. 385). Une forme d’humour noir, de dérision permanente, apparaît sous votre plume. Les personnages sont souvent excessifs. Peut-on parler d’une farce, d’un livre satirique ?
Patrice Jean : Oui, totalement. Je ne prétends pas au réalisme tel qu’on l’entend. Je réclame le droit de m’amuser. Toutes proportions gardées, n’est-ce pas ce que faisait Molière ? Il grossissait les traits d’un misanthrope, d’un hypocrite, d’un hypocondriaque, et cela a donné Alceste, Tartuffe et Argan. Le réalisme, s’il n’amuse pas, présente moins d’intérêt.
La satire offre le plaisir de la distorsion du réel, et donc le plaisir de l’art. La vie des spectres est un roman très sombre, mais je crois qu’on peut y trouve matière à rire. Plusieurs lecteurs m’ont dit qu’ils avaient beaucoup aimé la drôlerie de certains chapitres.
Votre livre est relativement sombre. Vous exprimez une forme de désespoir à l’égard des livres, de vos contemporains, des relations humaines. La farce que nous venons d’évoquer provoque parfois le rire. Cet humour est-il volontaire ? Le sarcasme peut-il nous sauver, ou, du moins, nous consoler ?
Patrice Jean : Le sarcasme est un réflexe de défense. Pourquoi se priver d’une arme ? D’une consolation ?
Dans Kafka au candy-shop, comme dans La vie des spectres, vous semblez également extrêmement sceptique quant au présent et à l’avenir même de la littérature, dominée donc par un progressisme dévoyé, devenu industrie culturelle, pur divertissement. Ne croyez-vous pas, malgré tout, en une sorte de renouveau ? La littérature authentique peut-elle nous sauver de l’époque ?
Patrice Jean : Je vais peut-être vous surprendre, mais je pense que nous vivons une période passionnante d’un point de vue littéraire. Je crois que la littérature est le seul art qui peut approcher, d’une manière profonde, les transformations de nos sociétés, en ce qu’elle relie la vie intérieure et la vie extérieure.
Bien évidemment, on met en avant les auteurs qui ont un succès public, et ne dérange pas le triomphe de la marchandise (et même en constituent une), mais il reste des œuvres et des projets qui résistent, bien plus que dans les autres arts, à l’éradication de toute ambition spirituelle et philosophique.
Le danger qui la guette ne vient pas des écrivains, il se trouve du côté des éditeurs (très frileux) et des lecteurs (qui s’amenuisent ou consacrent des romans kitsch ou d’un intérêt douteux). Mon projet est de créer une littérature qui décrive l’époque anti-littéraire qui est la nôtre.
Vous sentez-vous proche de tel ou tel auteur actuel, précisément ?
Patrice Jean : Un écrivain doit être seul, totalement seul (ou seul avec les grandes œuvres qui l’ont formé et auxquels il se mesure, avec humilité et orgueil, en éprouvant le sentiment désespérant de n’être rien par rapport à ses grands ancêtres), cependant, il existe des écrivains dont je me sens proche et qui partagent, en partie, ma perception de la littérature.
Je peux en citer plusieurs, et j’en oublierai d’autres, parce que c’est la règle (d’oublier) : Bruno Lafourcade (avec qui je vais publier la correspondance que nous avons échangée entre 2017 et 2022), Jean-Pierre Montal, Michel Houellebecq, Matthieu Jung (qui a écrit ce chef-d’œuvre : Le Triomphe de Thomas Zins), Richard Millet, Frédéric Schiffter, Jean-Pierre Georges (le poète de Chinon), Renaud Camus (un grand écrivain sacrifié sur l’autel de la politique), Alice Ferney, etc. Je me sentais très proche de Benoît Duteurtre.
On perçoit également, chez Jean Dulac, une appétence pour la spiritualité. Membre du parti communiste relativement tiède, l’homme s’intéresse à Blaise Pascal notamment, sans adhérer au catholicisme. Pouvez-vous nous en dire davantage ?
Patrice Jean : Une fois que l’on ne croit plus à la société sans classes et au bonheur collectif, à l’homme réconcilié, et qu’en plus, l’âge vous pousse vers la sortie, d’abord la sortie du monde social, ensuite la sortie de la vie, nous sommes acculés, le dos au mur.
Les religions, comme les philosophies, posent la question du sens de la vie. En ce sens, Jean Dulac, entouré de morts, ne peut que se tourner vers la pensée religieuse, d’autant qu’il tombe amoureux d’une jeune femme, éprise de spiritualité, de Chestov et de Tolstoï.
Ce même intérêt pour la spiritualité est donc lié à Hélène Drach, professeure de français déchue dont Jean Dulac, en instance de divorce, est épris. De fait, peut-on parler d’un roman sentimental ? Et, là encore, l’amour peut-il nous sauver ? Est-il condamné par les excès du féminisme, par une guerre, sourde, entre les sexes ?
Patrice Jean : Un roman sentimental, peut-être pas, mais un roman où l’amour est présent, et même au cœur du roman, même si ce sont des amours malheureuses. L’amour n’est pas menacé par les excès du féminisme, aucun être humain (ou très peu) ne rejette une histoire d’amour si elle lui tombe dessus.
Le féminisme bien compris, au contraire, débarrasse l’amour de ses contrefaçons que sont le mariage sans amour, l’inégalité des sexes, la sexualité contrainte, le sexisme. Il est vrai qu’à force de tout nettoyer, il ne faudrait pas que le féminisme nous débarrasse du romantisme.
Crédits image : JulienSorel1943, CC BY-SA 4.0
Par Auteur invité
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Paru le 10/01/2024
154 pages
Editions Léo Scheer
19,00 €
Paru le 22/08/2024
452 pages
Le Cherche Midi
22,50 €
6 Commentaires
NAUWELAERS
22/10/2024 à 21:14
Bravo pour cette passionnante interview !
Patrice Jean est un écrivain qui semble (enfin !) avoir le vent en poupe et j'en suis ravi !
CHRISTIAN NAUWELAERS
Lorie Blue
23/10/2024 à 13:06
encore un droitard qui se vante d'être un écrivain... why not?... le vent en poupe ? MDR!!!!
NAUWELAERS
23/10/2024 à 14:30
Lorie Blue,
On n'est pas d'office un droitard parce qu'on dénonce avec humour et intelligemment les excès délirants du wokisme.
Et oui, il a le vent en poupe, que cela vous plaise ou non.
C'est un excellent écrivain non surfait, lui.
CHRISTIAN NAUWELAERS
ETIENNE RUHAUD
29/10/2024 à 05:22
Parfois, mieux vaut ne pas répondre.
Merci pour vos commentaires. Patrice Jean sera en dédicace le 7 novembre à Levallois.
Bien amicalement
etienne ruhaud
27/10/2024 à 12:21
L'avez-vous lu?
Lily
23/10/2024 à 16:22
Merci ! Tout est dit.