Laura et Eleanor Marx sont les premières à traduire les œuvres de leur père Karl Marx et de son collaborateur et ami Friedrich Engels. Née en Belgique, Laura, sa seconde fille, se charge des traductions de l’allemand vers le français. Née en Angleterre, Eleanor, sa fille cadette, traduit les œuvres de Marx et Engels en anglais. Laura et Eleanor auront elles-mêmes une vie défiant les conventions de leur temps.
Le 21/10/2024 à 15:29 par Marie Lebert
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Publié le :
21/10/2024 à 15:29
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Des sept enfants nés de la longue union de Karl Marx (1818-1883) avec Jenny von Westphalen (1814-1881), elle aussi activiste politique, seules trois filles survivent : Caroline, Laura et Eleanor.
Leur enfance est marquée par la précarité suite au refus des journaux de publier les écrits jugés subversifs de leur père et d’assurer ainsi un revenu à sa famille. Cette enfance est également marquée par des déménagements réguliers suite au harcèlement des autorités en place et aux expulsions répétées d’un pays à l’autre.
Devenue journaliste politique, Caroline Marx (1844-1883) se marie avec le journaliste français Charles Longuet. Elle donne naissance à six enfants dont trois seulement survivent, et meurt d’un cancer à l’âge de 38 ans.
Devenue activiste socialiste, Laura Marx (1845-1911) se marie avec le militant socialiste français Paul Lafargue. Suite au décès de leurs trois enfants en bas âge, tous deux consacrent leur vie à la cause du marxisme en France et à la traduction des œuvres de Marx et Engels en français.
Devenue activiste socialiste elle aussi, Eleanor Marx (1855-1898) accompagne son père dans les conférences qu’il donne dans divers pays. Vivant à Londres, elle traduit non seulement les œuvres de Marx et Engels en anglais, mais aussi des œuvres de fiction. Elle est également l’auteure d’écrits politiques en collaboration avec son compagnon Edward Aveling.
Laura Marx, deuxième fille de Karl Marx, naît à Bruxelles en 1845. Karl Marx a en effet été expulsé de France, qui fut sa terre d’exil pendant plusieurs années après avoir fui la censure prussienne. Il se réfugie avec sa famille en Belgique, qui jouit d’une plus grande liberté d’expression.
Laura rencontre en 1866 le militant socialiste français Paul Lafargue (qui publiera son fameux Droit à la paresse quinze ans plus tard) et l’épouse en 1868. Suite à la mort de leurs trois enfants en bas âge lors de leurs trois premières années communes, le couple décide de se consacrer à la diffusion de la pensée marxiste en France.
Ils traduisent plusieurs œuvres de Karl Marx et Friedrich Engels, ensemble et séparément. Engels, ami de la famille depuis toujours, les soutient financièrement avec l’argent qu’il hérite de sa propre famille. La correspondance assidue d’Engels et de Laura sera plus tard traduite en français par Paul Meier et publiée en trois volumes par les Éditions sociales (en 1956 pour les volumes I et II et en 1959 pour le volume III).
Sous le nom de Laura Lafargue, Laura traduit d’abord en français le Manifeste du parti communiste (œuvre de Marx et Engels, traduction publiée en 1897) avant de traduire Révolution et contre-révolution en Allemagne (œuvre de Marx, traduction publiée en 1900), Religion, philosophie, socialisme (œuvre de Engels, traduite avec Paul Lafargue, traduction publiée en 1901) et Contribution à la critique de l’économie politique (œuvre de Marx, traduction publiée en 1909).
Après une vie consacrée à la cause du marxisme, Laura Marx décède en 1911 dans un pacte-suicide avec son mari. Elle a 66 ans et lui 69 ans. Paul Lafargue ne souhaite pas franchir la barre des 70 ans et connaître une vieillesse diminuée.
Sa note de suicide justifie sa décision : « Sain de corps et d’esprit, je me tue avant que l’impitoyable vieillesse qui m’enlève un à un les plaisirs et les joies de l’existence et qui me dépouille de mes forces physiques et intellectuelles ne paralyse mon énergie, ne brise ma volonté et ne fasse de moi une charge à moi et aux autres » (lettre citée dans la notice biographique que lui consacre l’Encyclopaedia Universalis).
Eleanor Marx, fille cadette de Karl Marx, naît à Londres en 1855. Elle est vite surnommée Tussy par ses proches, un surnom qu’elle gardera toute sa vie.
Expulsés de Belgique, Marx et sa famille se sont réfugiés en Rhénanie, toujours accompagnés de leur fidèle ami Engels. Une nouvelle expulsion vers Londres leur permet une installation définitive grâce à John Russell, Premier ministre britannique, qui résiste aux pressions internationales exigeant une expulsion de plus.
Dans Eleanor Marx : A Life (Bloomsbury, 2014), sa biographe Rachel Holmes nous explique que Tussy et Le Capital grandissent ensemble. Tussy joue souvent dans le bureau de son père lorsque celui-ci rédige le texte fondateur du marxisme (publié en 1867), ce qui favorise son éducation économique, sociale et politique dès son plus jeune âge.
Eleanor devient la secrétaire de Karl Marx à l’âge de 16 ans et l’accompagne dans les conférences qu’il donne dans divers pays. À l’âge de 17 ans, elle rencontre le socialiste révolutionnaire français Prosper-Olivier Lissagaray, qui s’est réfugié en Angleterre après avoir participé à la Commune de Paris en 1871. Ils seront amants pendant dix ans (jusqu’en 1882). Elle traduit en anglais son Histoire de la Commune de 1871 (publiée en français en 1876), avec publication de l’édition anglaise en 1888.
Elle est l’auteure d’articles et de livres politiques en anglais, le plus souvent en collaboration avec le socialiste anglais Edward Aveling, par exemple La question féminine publié en 1887. Aveling devient son compagnon attitré en 1883 tout en étant déjà marié par ailleurs (sa femme décède en 1892). Eleanor se fait souvent appeler Eleanor Marx-Aveling ou même Eleanor Aveling.
Eleanor contribue à la traduction du Capital avec Samuel Moore (traducteur principal) et Edward Aveling, le tout sous la supervision de Engels. L’édition anglaise du Capital est publiée en 1887, quatre ans après la mort de Marx. En parallèle, Engels réunit les manuscrits et brouillons de Marx pour une publication posthume des volumes II (en 1885) et III (en 1894) du Capital en allemand.
Eleanor est sur tous les fronts. Elle organise des campagnes politiques et des manifestations ouvrières en France et en Europe et elle lève des fonds pour les grévistes tout en faisant face au harcèlement des forces de police et aux tensions politiques au sein du mouvement.
Elle fait un long séjour aux États-Unis en 1886, accompagnée d’Edward Aveling et du socialiste allemand Wilhelm Liebknecht (ami de Marx), pour soutenir le Parti ouvrier socialiste américain établi dix ans plus tôt. Elle y retourne en 1888, cette fois avec Aveling, Engels et le chimiste allemand Carl Schorlemmer (ami de Marx et Engels), avant de participer à la création de l’Internationale ouvrière à Paris en 1889.
Elle devient aussi traductrice littéraire. Après avoir obtenu un accès permanent à la Reading Room du British Museum à Londres, elle est commissionnée (avec rémunération, donc) pour traduire en anglais deux romans de Gustave Flaubert, Salammbô et Madame Bovary, avec publication des éditions anglaises en 1882 et 1886.
Passionnée de théâtre, elle apprend expressément le norvégien pour traduire quatre œuvres du dramaturge Henrik Ibsen (Un ennemi du peuple, Les soutiens de la société, La dame de la mer, Le canard sauvage), avec publication des éditions anglaises en 1888 pour les deux premiers titres et en 1890 pour les deux derniers.
Elle poursuit aussi la traduction d’œuvres politiques. Elle traduit en anglais l’ouvrage que le théoricien socialiste allemand Eduard Bernstein consacre à son collègue prussien Ferdinand Lassalle (traduction publiée en 1893) avant de traduire Anarchisme et socialisme, un livre du théoricien marxiste russe Gueorgui Plekhanov (traduction publiée en 1895).
Elle se suicide en 1898, à l’âge de 43 ans, après avoir découvert qu’Edward Aveling, son compagnon de longue date qu’elle vient de soigner d’une longue maladie, a secrètement épousé une jeune actrice l’année précédente. Sa courte note de suicide est une déclaration d’amour pour Aveling.
Jugé responsable du suicide d’Eleanor qu’il aura fait souffrir toute sa vie avec ses infidélités répétées, Aveling meurt de maladie quatre mois plus tard à l’âge de 48 ans. Si la foule est dense pour les obsèques d’Eleanor, seules six personnes sont présentes pour celles d’Aveling.
[Merci à Wikipédia, notre bible des temps modernes, dans son édition française et son édition anglaise.]
Voir aussi - Quand Wikipédia sauve les traductrices de l’oubli
Crédits photo : John Jabez Edwin Mayall, coloration par Olga Shirnina, CC BY 2.0
Laura Marx (à gauche) et Eleanor Marx (à droite). Images du domaine public dans Wikimedia Commons.
Par Marie Lebert
Contact : marie.lebert@gmail.com
1 Commentaire
Félix
21/10/2024 à 21:13
Au-delà de la portée politique historique du marxisme-léninisme - surtout en France - je ne savais pas que l'histoire de la famille de Marx était aussi tragique que cela. On trouve aussi une entrée approfondie et très fouillée sur la signification conceptuelle et sociale du marxisme, comme credo politique, dans "Le dictionnaire de sociologie" publiée aussi par les éditions Encyclopedia Universalis. Finalement, la mention de Lafargue me rappelle cette fameuse chanson de Georges Moustaki dans laquelle il mentionne justement ce "philosophe mort trop jeune" et qui préconisait le droit à la paresse, comme acquis social.