#LEP2024 – À l’occasion de la publication de son dernier ouvrage Le Nom sur mur en 2024 l’auteur de L’Anomalie était de passage à Lire en Poche pour évoquer les raisons qui l’ont poussé à s’intéresser au parcours d’un jeune maquisard oublié.
Le 14/10/2024 à 18:21 par Victor De Sepausy
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14/10/2024 à 18:21
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Si le grand public a découvert Hervé Le Tellier en 2020, avec L’Anomalie, Prix Goncourt au succès favorisé par les confinements successifs, l’écrivain et membre de l’Oulipo n’en était pas vraiment à son coup d’essai. Ce fut cependant un coup de maître, et qui lui permet d’autant mieux aujourd’hui de pouvoir écrire en toute liberté sur des sujets qui lui tiennent tout particulièrement à coeur.
C’est dans ce cadre que s’inscrit la publication, en mars 2024, du titre Le Nom sur le mur (169 pages, Gallimard, 19,80 €). Encouragé par les questions de la médiatrice et journaliste Sylvie Hazebroucq, Hervé Le Tellier est revenu, devant un public conquis, sur les conditions particulières qui l’ont poussé à s’intéresser à un résistant fauché par les balles allemandes alors qu’il n’avait que vingt ans. Tout est parti d’un nom lu sur un mur, et resté, dans un premier temps, quelque peu mystérieux.
L’écrivain affirme sa vision parfaitement contingente de l’histoire. Si, après coup, on a souvent l’impression d’un destin, ce sont aussi et surtout des événements extérieurs qui déterminent le cours de nos existences. On retrouve déjà ce principe dans L’Anomalie. Aucune détermination donc, mais un choix, libre ou pas.
L’histoire du Nom sur le mur commence par l’achat d’une maison de campagne redécouverte lors du confinement, dans la Drôme provençale. Face à un mur, l’auteur s’est retrouvé interrogé par la présence d’un nom, celui d’André Chaix (1924-1944) mort à Grignan : nom également présent sur le monument aux morts. L’ouvrage nous amène à suivre une véritable enquête qui a permis à l’écrivain de redonner vie à l’un de tous ces anonymes engagés dans la résistance et qui ont perdu la vie dans leur prime jeunesse.
Au départ, c’est simplement l’idée d’une petite plaquette qui pousse Hervé Le Tellier dans l’écriture. Mais, progressivement, avec une collecte grandissante d’informations, c’est un véritable livre qui s’impose. L’écriture est irriguée par les rencontres, comme avec cette petite cousine d’André Chaix, très âgée, mais qui se souvient très bien du jeune résistant. A l’occasion de la visite d’une exposition sur la résistance dans la Drôme, Hervé Le Tellier se voit remettre une petite boite avec différents objets liés à la vie de Chaix : c’est tout petit mais c’est assez pour raconter la vie de ce fils du boulanger de Montjoux, abattu par les Allemands en août 1944. Il ne restait plus qu’à écrire…
Hervé Le Tellier fait d’ailleurs le récit de cette entrée progressive dans la vie d’André Chaix au début de son ouvrage. Une boite ouverte comme on ouvrirait un tombeau égyptien. Un premier effet de surprise mais aussi l’impression d’un retour du passé dans le présent. Il faut dire que l’écrivain, âgé de 67 ans, se sent tout de même constitué par les traces laissées par la Seconde Guerre mondiale, avec l’éternelle question : qu’ont fait nos parents pendant la guerre ? C’est un questionnement qui était déjà présent dans son roman Toutes les familles heureuses. Comme le retour d’un questionnement présent dès l’enfance. Il fut aussi constitutif de son engagement politique dès sa jeunesse, avec un antifascisme affirmé.
Très vite, les questions s’enchaînent pour redonner vie à André Chaix : qui il aimait ? quelle relation avec sa compagne ? quelle a été sa vie ? son travail ? Mais aussi, qu’aurais-je fait à sa place ? Cette question de la personnalité potentielle, qui se révèle selon les circonstances, est un sujet qui intéresse tout particulièrement Hervé Le Tellier : aurais-je été un Lacombe Lucien, un résistant ?
C’est aussi ce qui a conduit l’écrivain à faire des recherches autour du destin du jeune allemand qui a peut-être tiré sur André Chaix. Les jeunesses hitlériennes, qui aujourd’hui représentent le mal absolu, bénéficiaient d’une image très positive au sein de l’Allemagne dans les années 30 : c’était même la voie vers l’élite de l’armée. Et, dans le temps mouvementé de l’adolescence, des bifurcations sont possibles, parfois imprévisibles. On revient aux interrogations d’Hannah Arendt.

Dans l’écriture d’Hervé Le Tellier, qui ne renierait pas la filiation avec Montaigne, il y a un art de raconter qui passe aussi nécessairement par la digression, et une digression parfaitement assumée dans le processus de création et d’organisation de l’ouvrage. Il s’agit de jouer de la digression, tout en restant dans le coeur de la question abordée.
L’écrivain fait donc référence à différentes expériences que l’on a plus ou moins à l’esprit, dans le rapport que l’être humain entretient avec la violence. C’est le cas de l’expérience de Milgram (1963), qui interroge la soumission à l’autorité. Des individus sont soumis à des tests montrant leurs réactions face à des ordres qui impliquent de faire souffrir autrui. Les résultats de cette expérience sont si connus qu’on les retrouve souvent évoqués au cinéma notamment.
Deuxième expérience abordée, celle de la violence en groupe. C’est ainsi qu’il a été démontré que la violence d’un groupe est supérieure à la violence maximale de l’individu le plus violent qui fait partie du groupe. C’est ce que l’on retrouve dans l’expérience de la Troisième Vague conduite dans un lycée en Californie en 1967 par un professeur d’histoire. Un ouvrage mais aussi un film ont été tirés de cette expérience qui a profondément bouleversé les élèves qui en ont été les acteurs. C’est notamment ce qu’est venu démontré un récent documentaire retraçant le parcours de ces élèves.
Troisième expérience retranscrite, celle qui corrobore l’idée de jouissance d’appartenir à un groupe et qui peut susciter des actions violentes, avec le phénomène de groupe, sans véritable conscience, et avec une rapidité qui interroge. La conformité sociale est au coeur de cette expérience conduite en 1951 par le psychologue Solomon Asch.
Arrivée dans une salle d’attente dans laquelle les individus se lèvent et s’assoient selon une sonnerie, une patiente test croit se trouver dans une salle d’attente classique. Au bout de quelques sonneries, elle se lève avec le groupe. Les acteurs quittent progressivement la salle, et d’autres vrais patients arrivent et se lèvent et s’assoient avec la sonnerie, sans comprendre pourquoi. Autant d’expériences qui questionnent sur la nature humaine, sur son fonctionnement grégaire, et sur la rapidité à mettre en œuvre des comportements nouveaux. Le pouvoir du conformisme est prégnant pour comprendre les prises de décision d'un individu au sein d'un groupe.
Quel rempart peut constituer le savoir face à ces menaces ? Ce n’est pas un rempart suffisant pour Hervé Le Tellier. Ce qui peut sauver, c’est une fidélité à une idée de l’homme : la fraternité contient les deux autres. Science et culture ne suffisent pas et n’interdisent absolument pas l’infériorisation d’un peuple sur un autre. Cette notion de fidélité, l’écrivain l’emprunte à Malraux qui l’évoquait dans L’Espoir, mais aussi dans La Condition humaine.
Un livre finalement très actuel pour Hervé Le Tellier, mais sans volonté moraliste au départ. En parlant des combats de Chaix, surgit l’idée d’une nécessité fondamentale des enjeux qui ont été derrière l’engagement dans la résistance. A travers ce livre en permanence digressif, l’auteur se permet donc de parler de tout ce qu’il veut autour du sujet. Et le questionnement autour des mots, le vocabulaire utilisé, est bien sûr omniprésent. Avec l’impression que l’on n’est pas clair sur les définitions des mots.
Ce que nous apprend la philosophie, c’est le travail perpétuel qu’il faut faire sur la question du mot et de ses définitions. Ainsi de « terrorisme » par exemple. Se confronter à la définition des mots, c’est être face à la difficulté de définir le réel : infini, face à un nombre fini de mots. En plus, les définitions sont toujours discutables et discutées. Les mots résistent et comment aborder, 80 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, un terme comme « fascisme », alors même que plus de 45 000 livres ont été publiés autour du conflit qui a scindé en deux le XXème siècle. Les définitions des mots changent, avec les locuteurs, l’histoire, les pays, dans un mouvement perpétuel, avec des récupérations constantes.
L'écrivain aborde également la question de la douleur de ceux qui vont continuer à vivre après la mort d’un proche. Celle de Simone par exemple, qui perd son père et qui ignore au départ les circonstances de sa mort de son père. Elle met un an avant de le savoir. Mais elle apprend tout de suite la mort de son fiancée, et aura, malgré tout, un enfant un an et demi plus tard. Elle avait vingt ans, et un désir de vie fort.
Hervé Le Tellier parle aussi de la difficulté d’écrire tout cela sans mettre un pathos énorme : on tomberait alors dans de l’indécence. Il y a une posture, celle de l’écrivain qui s’empare d’un destin. Qui je suis par rapport à mon sujet ? Quelle position prendre pour ne pas l’instrumentaliser ? Garder une écriture juste : la place du narrateur par rapport à son sujet est un méticuleux travail d’ajustement. Ne pas chercher à faire un livre plus beau que le sujet, ce qui reviendrait à une forme d’instrumentalisation.
Et d’évoquer le jeu sur les alinéas : l’écrivain n’hésite pas à prévenir son lecteur de l’effet induit par les alinéas, avec la mise en avant d’un sujet. Toujours cette question de la juste position par rapport au sujet, sans partir dans des effets littéraires inappropriés. Comment transmettre ? Dire une émotion, ce n’est pas forcément la transmettre.
Pour Hervé Le Tellier, dans cette histoire, pas de place pour la fiction, mais une place certaine pour le lecteur. Quel lecteur cependant ? La question reste ouverte, même s’il dit avoir une idée dans son esprit, comme un lecteur implicite, à qui il s’adresse. Reste à présent à savoir si vous entrerez dans la place laissée à ce lecteur dans votre lecture du récit Le Nom sur le mur...
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Par Victor De Sepausy
Contact : vds@actualitte.com
1 Commentaire
Sebastien Praderes
15/10/2024 à 19:43
Merci de m'avoir rappelé ce livre que j'ai dévoré à sa sortie !
A vos commentaires pertinents, j'ajouterai que ce livre traité de ses sujets avec une bonne dose d'humour, ce qui ne gâche rien ...