#LEP2024 – À Lire en Poche, avec le beau temps, on décide aussi de donner du temps au temps. Place donc à un spécialiste de la préhistoire et archéologue de renom, Jean-Paul Demoule. Et ce, pour un entretien mené par le politologue Jean Petaux.
Le 13/10/2024 à 18:18 par Victor De Sepausy
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Publié le :
13/10/2024 à 18:18
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Si l’époque semble être au repli sur soi, dans la continuité du réflexe induit par les confinements répétés au tournant des années 2020, il est bon de rappeler qu'un millénaire à l’échelle de l’histoire humaine n’est finalement pas grand-chose. En intitulant son essai Homo migrans, De la sortie d'Afrique au Grand Confinement (Payot, 2022, 432 pages), le préhistorien et archéologue Jean-Paul Demoule, remet ainsi sous nos yeux une belle vérité : l'opinion publique, les partis politiques de droite, les romans nationaux tentent en effet de l’oublier, voire l'instrumentalisent – pour aboutir à une vision très réduite et réductrice de l’histoire.
À l’occasion de Lire en Poche, dans un entretien conduit par le politologue Jean Petaux, Jean-Paul Demoule, Professeur émérite à Paris 1, est revenu sur les grandes étapes qui ont conduit à l’état actuel de l’occupation du monde par les êtres humains. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que le déplacement a toujours été à l’œuvre, conduisant donc à un métissage constant sur toute la surface du globe.
C’est toujours bon de rappeler les faits, d’être le plus scientifique possible sur un sujet qui fait l’objet de polémiques politiques constantes et qui s’est traduit, depuis l’aube de l’humanité, par des jeux d’intégration et de rejets parfois radicalement violents. Il n’y a que le roman national propre à chaque pays qui cherche à écrire une autre histoire, avec la fiction de peuples millénaires, n'ayant subi aucun métissage particulier.
Comme le fait d’ailleurs Jean-Paul Demoule, il est toujours bon de rappeler ce qu’affirmait dans Race et Histoire (1952) l’ethnologue Claude Lévi-Strauss :
Il semble que la diversité des cultures soit rarement apparue aux hommes pour ce qu’elle est : un phénomène naturel, résultant des rapports directs ou indirects entre les sociétés : ils y ont plutôt vu une sorte de monstruosité ou de scandale ; dans ces matières, le progrès de la connaissance n'a pas tellement consisté à dissiper cette illusion au profit d'une vue plus exacte qu'à l'accepter ou à trouver le moyen de s'y résigner.
L'attitude la plus ancienne, et qui repose sans doute sur des fondements psychologiques logiques solides puisqu'elle tend à réapparaître chez chacun de nous quand nous sommes placés dans une situation inattendue, consiste à répudier purement et simplement les formes culturelles : morales, religieuses, sociales, esthétiques, qui sont les plus éloignées de celles auxquelles nous nous identifions. « Habitudes de sauvages », « cela n'est pas de chez nous », « on ne devrait pas permettre cela », etc., autant de réactions grossières qui traduisent ce même frisson, cette même répulsion en présence de manières de vivre, de croire ou de penser qui nous sont étrangères.
Ainsi l'Antiquité confondait-elle tout ce qui ne participait pas de la culture grecque (puis gréco-romaine) sous le même nom de « barbare » ; la civilisation occidentale a ensuite utilisé le terme « sauvage » dans le même sens.
Ce n’est donc absolument pas un hasard si, en France, on célèbre d’abord le musée du Louvre qui, pourtant, n’héberge pas les collections liées à l’occupation ancienne de l’Hexagone, et pas le musée de Saint-Germain-en-Laye, qui conservent des objets des origines de la Préhistoire (Paléolithique) à l'époque carolingienne. On préfère taire une histoire marquée par la défaite d’Alésia et la conquête de l’espace par les Romains, ensuite par les Francs pour construire un autre roman national.
C’est pourquoi il ne faut pas oublier que l’archéologie tout autant que l’histoire ne sont jamais neutres. Dès qu’on met en rapport le pouvoir politique, qui finance les recherches, et les résultats, les sujets de ces recherches, des liens peuvent être mis en valeur. Pour Jean-Paul Demoule, qui a été l’un des fondateurs de l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives), c’est un fait qu’on ne peut éluder.
Cette archéologie préventive qui a remplacé, fort heureusement l’archéologie de sauvetage (qui n’intervenait que pendant ou après les chantiers), permet de mettre à jour des vestiges importants en France. En effet, un quart à un tiers des aménagements donnent lieu à une démarche d’archéologie préventive, ce qui représente un ou deux pourcents de coûts supplémentaires pour l’aménageur. Et à peu près 500 chantiers par an qui font travailler une grande partie des quatre à cinq mille archéologues français.
Mais, pour faire simple, on ne voit que ce que l’on cherche, et, de par le monde, il y a des espaces qui ont concentré un nombre très important de recherches archéologiques quand d’autres lieux ont été tout particulièrement négligés. Pensons aux terres qui ont vu naître les religions monothéistes, scrutées de près depuis des siècles alors même que l’Afrique, pourtant berceau de l’humanité, n’a que très faiblement été fouillée comparativement.

Les premières migrations concernent l’homo erectus hors d’Afrique. On pense qu’il s’agit tout d’abord de migrations de curiosité. Mais, avec l’invention de l’agriculture sédentaire, on assiste à un incomparable boom démographique. On passe ainsi d’un enfant tous les ans contre un enfant tous les trois-quatre ans précédemment. La densité humaine, avant la révolution de l’agriculture, était pour le moins anecdotique et la question du manque d’espace ne se posait pas. Elle ne justifiait donc pas des mouvements importants de déplacement.
Mais, avec la montée en puissance très rapide à l’échelle de l’humanité de la démographie, il a fallu mettre en œuvre des gains de productivité pour nourrir toutes les bouches. Et on a été conduit dans une recherche constante de nouvelles terres. Ce qui a donné lieu à des guerres de conquête, à l’esclavage, aux différentes colonisations mais aussi à des déplacements induits par les révolutions industrielles (les populations pauvres quittant les campagnes pour aller trouver du travail dans les villes) au sein même de chaque pays.
Cependant, il est important de garder à l’esprit que la migration, qui a donné lieu à une sortie progressive de l’Afrique, s’est faite de manière très progressive, avec quelques kilomètres par millénaire. Sans véritable conscience donc d’un état de migration à l’échelle d’une vie humaine.
Si l’on date l’apparition de l’agriculture entre 10 et 12 mille ans avant J.-C., 6000 ans avant J.-C., l’Europe est déjà devenue terre de migration. Et les espaces vont progressivement être envahis dans un mouvement d’est en ouest, se terminant sur l’océan atlantique jusqu’à Christophe Colomb. Quand on regarde les paysages qui nous entourent, il n’y a plus rien de naturel. Les premières atteintes à la nature date de 6000 ans avant J.-C., avec le début des déboisements. Si l’on prend la France, par exemple, c’était une terre couverte de forêts, du nord au sud.
Ce que l’on remarque aussi, c’est que dans les premiers millénaires après la révolution de l’agriculture, on voit des villages monter jusqu’à mille habitants. Puis, progressivement, ce phénomène démographique s’efface au profit d’unités de peuplement beaucoup plus réduites : les villages ne dépassent plus 200 habitants. Ce sont certainement les contraintes sanitaires qui expliquent ce retour à un habitat moins concentré.
Mais, la conséquence est aussi migratoire, avec la nécessité d’essaimer perpétuellement. Ainsi s’explique la colonisation de la Mésopotamie puis de l’Europe. C’est aussi l’apparition de modèles sociaux inégalitaires pour faire face à la rareté des ressources au regard du nombre croissant d’habitants.
Le principe longtemps enseigné des invasions barbares est un reconstruction adoptée à partir du Moyen Age comme relecture de l’histoire. Avec des jeux d’alliances, de traités, de conflits militaires, l’Empire romain d’occident s’est progressivement dissous. Mais, parler de barbares est une lecture idéologique de l’histoire. Les peuples qui sont venus s’installer dans l’ouest de l’Europe n’étaient pas plus barbares que les autres. Beaucoup étaient d’ailleurs déjà christianisés, voire romanisés. Et les cultures se mêlaient perpétuellement.
Jean-Paul Demoule évoque aussi le rôle fondateur des religions dans les vagues de migration : avec un basculement entre le polythéisme et le monothéisme. Un seul dieu, un seul homme : c’est la naissance du principe des empires, avec son lot de campagnes de conquêtes et de conversion des peuples. C’est une conquête du monde qui part de l’Europe à la fin du XVème siècle alors que la marine européenne n’est pas aussi développée que celle de la Chine par exemple à la même époque. Avec des idéologies de fermeture culturelle, notamment en Chine, la logique n’était pas la même, et n’a donc pas donné lieu à des pratiques d’expansion.
Du XVIIIème siècle à la Seconde guerre mondiale, on assiste à des phases de colonisation, de persécutions, et de guerres qui ont donné lieu à d’importantes vagues migratoires, toutes plus ou moins liées au développement du capitalisme.
Si aujourd’hui, on se focalise sur les migrations de travail, celles-ci ont toujours été suivies de campagnes de dénigrement. Que ce soit les Belges, les Italiens ou les Polonais venus en France, de la fin du XIXème siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, pour chercher du travail et occuper des professions difficiles que les Français délaissaient, ces populations ont toujours fait l’objet de stigmatisation et de comportements parfois très violents. Utilisés économiquement comme force de travail immédiatement disponible et corvéable à merci, ils ont toujours été, dans le même temps, des bouc-émissaires de choix dans toutes les crises économiques et politiques.
Crédits photos : ActuaLitté, CC BY SA 2.0
DOSSIER - Exils : pour 2024, Lire en Poche raconte d'autres voyages
Par Victor De Sepausy
Contact : vds@actualitte.com
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1 Commentaire
Gengis
15/10/2024 à 09:11
Il y a quelques différences entre les migrations d'hier et d'aujourd'hui.
Hier, les migrants s'autofinançaient et trimaient dur pour se faire un nouveau nid.
Hier, ils rasaient les murs dans leur nouvelle cité. Leur arrivée, hors guerre, ne bousculait pas fondamentalement celle-ci.
Soyons honnêtes : la question d'aujourd'hui n'est pas celle de la migration mais celle de l'islam(isme), un projet moins religieux que politique, moins économique que hégémonique...