Après la réédition du chef-d’œuvre Campagne (prix Femina 1937) dont même Le Monde s’est fait largement l’écho en 2023, les éditions Le Passeur republient aujourd’hui Élisabeth, troisième roman de Raymonde Vincent. Comme Marguerite Audoux (voir notre article sur Marie-Claire), elle fut un phénomène littéraire, s’avérant capable d’écrire un grand livre aussitôt remarqué et publié, alors qu’elle avait été illettrée pendant toute son enfance. Par Hervé BEL.
Le 04/08/2024 à 09:29 par Les ensablés
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Publié le :
04/08/2024 à 09:29
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Campagne a été son premier roman, un succès absolu, recueillant l’approbation unanime de la presse. Le risque, dans ce genre de situation, ce sont les romans suivants qui sont attendus au tournant par la critique. Raymonde Vincent le savait et ne s’en préoccupa jamais. Blanche, son deuxième roman, eut une faible audience. Quant au roman Élisabeth, il fallut l’insistance de Stock en 1946 pour qu’elle le leur livre. C’est l’excellente introduction de Renan Prévot (jeune comédien par ailleurs) qui nous l’apprend et nous révèle la personnalité élevée et spirituelle qu’était Raymonde Vincent.
Quelques mots sur la vie de cette Berrichonne pas comme les autres. Dans Campagne, elle a raconté son enfance pauvre à la ferme, l’amour que lui portait sa grand-mère disparue trop tôt, ce qui l’obligea à vivre avec son père. Dans le roman Élisabeth qui nous préoccupe aujourd’hui, le père qu’elle décrit est assurément le sien, homme mutique et de devoir, inquiet des « frasques » (tout relatifs, il faut le dire) de sa fille, pas comme les autres.
Jamais les rapports entre le père et Raymonde ne furent sereins. Ce n’est que plus tard, après la mort du père, que Raymonde put se réconcilier avec lui et être en paix. Illettrée, elle apprend à lire seule. Elle est profondément religieuse et ne perdra jamais sa foi. À quinze ans, comme le rappelle notre ami François Ouellet (Couleurs d’écriture, dont les Ensablés ont rendu compte), « elle est employée dans une usine de couture (…) Elle part alors pour Paris, où elle travaille dans une laiterie, puis dans un atelier de confection, avant de choisir de poser pour des peintres de Montparnasse. C’est là (…) qu’elle fait la rencontre de son futur mari, Albert Béguin, un Suisse ».
Albert Béguin (1901-1957) qu’elle épousera en 1929, n’est pas encore le célèbre critique littéraire qu’on connaît, et ni le futur patron de la revue Esprit après la mort de Mounier (1950), mais un simple libraire, lettré passionné, qui fut frappé par la beauté et l’esprit de cette jeune fille qui ne connaissait alors que son catéchisme. Avec lui, elle découvre notamment Paul Claudel, Bernanos, Léon Bloy sur lesquels Béguin écrira des essais, tous trois auteurs chrétiens dont l’influence se fait sentir d’ailleurs dans Élisabeth.
« Au tournant des années 1930, raconte encore François Ouellet, Raymonde Vincent et Albert Béguin se marient, s’installent à Halle en Allemagne, où celui-ci est lecteur de français à l’université. Mais leur amour chancelle, Albert est amoureux d’une Allemande. Raymonde s’installe quelques mois à Berlin, puis revient seule en France (…) Désormais ils vivront dans une sorte d’union libre, seront souvent en déplacement en Suisse et en France, parfois ensemble, fréquemment séparés. »
À la mort de Béguin (1957), elle se retirera à la campagne et y mourra en 1985 après avoir écrit son autobiographie, Le temps d’apprendre à vivre, titre inspirée d’un vers de Louis Aragon qu’elle a d’ailleurs fréquenté avec Béguin.
Ce qui frappe dans ce destin, c’est à la fois la spiritualité de Raymonde Vincent qui se retrouve dans ses romans, et sa vie somme toute très libre, bien loin des bondieuseries que l’on pourrait attendre. On retrouve ce double aspect dans le personnage d’Élisabeth, héroïne du roman éponyme. Car, pour reprendre ce que dit Renan Prévot, c’est bien Raymonde qui se met en scène dans ce texte où l’introspection domine. Lecteurs, n’attendez aucune grande aventure.
On y découvre une jeune femme du Berry, errant dans la campagne, par une fin d’après-midi glaciale. Elle n’a pas froid, du moins l’auteur ne le dit pas. Elle a été renvoyée de son atelier de couture depuis trois jours, et n’a pas osé l’avouer à son père et sa belle-mère. Ce n’est pas la première fois que cela arrive. Ce n’est pas qu’elle ne veuille pas bien faire, elle n’y arrive pas, tout simplement. Alors, avec son vélo, attendant la nuit pour retourner à la maison, elle explore la forêt et ses chemins gelés :
« La terre est déserte et pauvre, peuplée en secret de bêtes cruelles et folles ; les voies y sont étroites, et il n’y a nulle part ni résonance ni lumière. Les sources de tendresse, d’espérance réelle, y demeurent hors de portée ; leur règne véritable n’est point de ce monde. »
Oui, le bonheur n’est pas de ce monde, et pourtant… « Car souvent, là où d’autres yeux ne voyaient rien, un ravissement mystérieux surgissait pour les siens. L’insaisissable lui devenait si sensible, elle en éprouvait si fort la présence adorable, qu’elle eût voulu prononcer tout haut le nom qui lui manquait. »
Tout le roman se trouve dans cette opposition : d’une part la désespérance en ce monde, de la présence du paradis au-delà des apparences, déjà perceptible.
Élisabeth aime son père qu’elle a déçu. Mais qu’y faire ? Peut-on se forcer à être ce qu’on n’est pas ?
Elle a essayé de vivre comme les autres (et même un flirt) parce qu’elle craignait le vide qu’elle sentait en elle. Son tourment ? C’est qu’elle cherche quelque chose qu’elle ignore avoir déjà trouvé (et on pense à cette phrase extraordinaire de Saint Augustin, plus ou moins, « si vous cherchez Dieu, c’est que vous l’avez déjà trouvé. »).
Pendant plusieurs jours, elle parvient à cacher son renvoi, se sentant de plus en plus coupable. Elle continue d’errer : belles descriptions de la ville, de la nature. Puis un jour, on s’y attend un peu, disons-le, elle se trouve dans une église et y rencontre Madame Bernard qui la prend à l’essai dans son atelier de couture. Élisabeth se sent en confiance. La dame est pieuse, bienveillante. Elle a pour compagne de travail une jeune femme, Jeanne, dont la beauté et la personnalité affirmée la fascinent. C’est ce qu’elle aurait voulu être.
Elle travaille correctement, gagne sa vie et ose avouer à son père son mensonge passé. Et là, curieuse réaction, le père ne se fâche pas, il la regarde avec compassion, et l’on comprend alors qu’il connaît sa fille, l’aime et la plaint. Le sachant, elle en pleure, impuissante, elle aussi. Incommutabilité totale.
Au fond quelle est la quête d’Élisabeth qui veut fuir ce monde tout en le regrettant ? « Ainsi, le passé déjà éteint et le présent devenaient des cadres creux hors desquels la jeune fille aspirait à sortir. »
Elle n’a pas sa place à Châteauroux, il faut qu’elle parte. Elle ira à Paris, mènera vaguement une nouvelle vie, rencontrera des gens admirables, et même un étudiant qui l’aime tendrement (sans doute inspiré d’Albert Béguin). Mais la quête est ailleurs.
On comprendra que ce qu’elle veut, c’est mourir, tout simplement. Non pas par désespoir, mais parce que la mort est désirable. Il y a un merveilleux passage qui explicite un peu ce désir qui n’est pas morbide. Alors qu’elle médite à l’ombre des voûtes de l’église, elle se prend à songer à sa famille :
« Aussi loin qu’elle pouvait remonter dans la nuit des temps, elle voyait les femmes de sa lignée joindre ainsi les mains dans la prière, leurs mains usées, avec l’anneau de mariage devenu trop grand autour du doigt osseux (…) Ces êtres entrés les uns après les autres dans le mystère de la mort semblent n’avoir laissé aucun témoignage de leur passage en cette vie ; mais voici qu’Élisabeth retrouve leur sillage, voici que sa propre méditation prend à son tour le pli unique et profond qu’avaient eu les leurs (…) Il doit exister un point secret dans l’âme de chacun, où repose l’essentiel des générations précédentes ; ainsi, dès que sonne l’heure de l’acheminement vers l’éternité, il y a d’avance ce tracé bien droit, cette voie aplanie par tant de muettes prières, d’espoirs semblables, de mots pareils. »
En ce monde, en notre monde, vivent donc encore les morts : « La vie d’aujourd’hui ne semblait pas garder trace de ces menues existences ; cependant elles formaient les unes dans les autres comme un large passage d’où se déversait une éternité de jeunesse (…). »
Les morts étant présents en ce monde, c’est aussi le paradis qui s’y tient. Alors, mourir ou vivre, pourquoi pas ?
On pense bien sûr à Léon Bloy, Bernanos, et d’autres qui, s’appuyant sur le fait qu’il ne peut y avoir de temps pour Dieu, croyaient en la solidarité des vivants et des morts, et à la réversibilité des douleurs et des mérites, concept mystique et complexe qu’Élisabeth ne fait que ressentir plutôt que de l’expliquer. Elle souffre en ce monde pour que d’autres, dans le passé, le présent, l’avenir ne souffrent pas.
« Le temps n’existant pas pour Dieu », écrit Léon Bloy dans un texte de 1916, L’inexplicable victoire de la Marne a pu être décidée par la prière très humble d’une petite fille qui ne naîtra pas avant deux siècles. Il ajoute plus loin : « Ce qu’on nomme le libre arbitre est semblable à ces fleurs banales dont le vent emporte les graines duvetées à des distances quelques fois énormes et dans toutes les directions pour ensemencer on ne sait quelles montagnes ou quelles vallées. La révélation de ces prodiges sera le spectacle d’une minute qui durera l’éternité. 1). »
Ah, je sais bien que tous ces thèmes peuvent paraître dépassés pour qui est « rationnel » ! Moi-même, j’ai dû mal… Mais la littérature est justement là pour nous rapprocher de ce qui nous est étranger. Peu importe le contenu, s’il se dégage de lui une beauté indiscutable, comme l’est ce texte de Raymonde Vincent qui, par ces accents, rappelle le dépouillement du roman de Bernanos Journal d’un curé de campagne. Lisez Élisabeth, texte qui se mérite, et laisse longtemps songeur.
Par Les ensablés
Contact : contact@actualitte.com
Paru le 16/05/2024
240 pages
Le Passeur Editeur
19,00 €
1 Commentaire
MR TANGUY JOSEPH
11/09/2024 à 10:21
Bonjour,
Je viens de terminer la lecture de "Elisabeth" .
La découverte de Raymonde Vincent quelques mois plus tôt, avec "Campagne" fut un coup de foudre littéraire et ce livre figure désormais dans mon "panthéon" personnel.
Une admirable immersion poétique au sein de la campagne berrichonne d'autrefois. Une peinture émue, réaliste de personnages forts qui nous hantent durablement, la lecture achevée.
J'ai donc abordé "Elisabeth" fébrilement, en proie à une réelle attente, suite à l'éblouissement engendré par "Campagne".
Nous retrouvons ici l'univers si personnel de Raymonde Vincent, une mélancolie abyssale, un mélange entre réalisme prosaïque et échappées poétiques. Ses descriptions de la nature environnante, les impressions qu'elle génère chez l'héroïne représentent la beauté principale de livre. Elle excelle magnifiquement à faire vibrer l'invisible, le mystère d'un bois de sapins, d'une allée de château, les chemins de campagne. Pour exprimer l'intensité du silence, de la nature déserte et intemporelle, elle n'a recours à aucune sophistication, ni coquetteries de langage mais demeure dans un registre simple, où l'essentiel règne.
Par ailleurs, sa peinture du monde rural prolonge les impressions ressenties à la lecture de "campagne", une connaissance subtile de cet univers rude, où les armures parfois se fendent. Et c'est bouleversant .
Aucune tentative d'enjoliver cette plongée dans une campagne enclavée et certains personnages, comme les ouvrières dans l'atelier, sont dépeints âprement, sans concession.
Les passages consacrés à la vie familiale, avec son père taiseux et sa belle-mère effacée s'avèrent particulièrement poignants. Je songe au moment où elle accompagne son père dans les bois pour ramasser de la litière : il pluviote et après un déjeuner frugal, elle s'éloigne de son père pour explorer les environs . C'est sublime et j'ai pensé au "Grand Meaulnes" et à son héros s'engageant dans un moment extatique dans l'allée du château où a lieu la fête étrange.
"Elisabeth" confirme la belle place, très singulière, de l'autrice dans la littérature française. Il s'agit indiscutablement d'une découverte majeure qui aura enchanté mon imaginaire cette année.