Une autre
rentrée
littéraire
2011
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Visions secondes, de Laurent Margantin
Visions secondes est un « recueil de nouvelles magnifiques, ensemble tout droit venu d’un monde inquiet, héritage peut-être de la Mitteleuropa » (Christophe Grossi, ePagine)
BALLES PERDUES
Etrange comme les balles perdues nous atteignent ces temps-ci. Moi, quarante deux ans, touché au volant de mon véhicule sur une autoroute, balle perdue tirée lors d’une battue dans une forêt à côté. Mais d’après mon enquête – car j’ai eu tout le temps de m’y consacrer –, il s’agirait en vérité d’une balle perdue tirée il y a une dizaine d’années et qui aurait parcouru les années à son rythme, contournant les obstacles, traversant des pays entiers, évitant des milliers de passants innocents, pour me toucher de plein fouet moi, au volant de mon véhicule alors que je rentrais d’un concert. Je recherche toujours l’identité de l’assassin, posté à la fenêtre de l’immeuble qui se trouvait juste en face de là où j’habitais il y a dix ans, impossible d’agrandir l’image où je le vois me visant à dix ans de distance. Etranges toutes ces balles perdues. Sifflant dans les airs, je les comptais d’abord au début, puis je me suis fatigué. Certaines viennent de si loin dans le temps, d’autres sont tirées devant moi et lancées dans l’espace sans que la détonation ne parvienne aux oreilles de quiconque. Si les vivants les voyaient, les balles perdues, sûr qu’ils passeraient leur vie couchés et rampant pour se rendre à leur travail. Les villes seraient alors pleines de gens rampant, tandis qu’au-dessus d’eux les millions de balles perdues suivraient leur trajectoire, traversant les années, les décennies et peut-être même les siècles. Aux dires d’un compagnon de chambrée, victime comme moi d’une balle perdue, la plus vieille balle perdue aurait été envoyée par un fusil à silex lors de la bataille d’Iéna le 14 octobre 1806, et elle aurait atteint un haut dignitaire nazi alors qu’il ouvrait ses volets au dixième étage d’un somptueux immeuble sur les hauteurs de Rio, un jour de juin 1979. Comme quoi il y a une justice, finalement. Mais qui donc, s’agissant de moi, aurait voulu rendre justice ? Je cherche, fouille dans ma mémoire, revisite chaque instant de ma vie, sans trouver pourquoi cette balle perdue, là, en pleine nuit sur la route, m’a touché. Condamné à rester avec cette image floue d’un tireur à une fenêtre, dix ans plus tôt, punissant un crime inconnu de moi-même.
Visions secondes, 92 pages, 2,99 euros
| ISBN : | 978-2-81450-473-8 |