Préservons nos libraires !

par
librairie

Critiquer les « politiques » de protection des libraires, j’avais déjà fait le coup chez Jiminy Panoz, mais buté que je suis, je ne peux m’empêcher de continuer sur cette voie ! Non pas que j’ai le moindre grief à l’encontre des libraires -je leur souhaite comme à quiconque de s’épanouir dans l’exercice de leur fonction- mais j’en ai assez de les voir surprotégés et considérés comme une espèce noble qu’il est honteux de délaisser.

Pour situer rapidement le problème, on peut dire que la campagne de propagande pro-libraire menée par les éditeurs récemment montre de manière significative la place que les professionnels de l’édition accordent au libraire : un symbole sacré des grandes lettres, qu’il ne faut changer en rien mais que les consommateurs abandonnent lâchement au profit d’Amazon ou des supermarchés de la culture. En toile de fond, l’édition numérique apparaît comme une menace plus grande encore, qui risque de faire disparaître cette sainte profession. Étrangement, j’attends encore les affiches de publicités qui m’inciteraient à soutenir mon petit imprimeur régional, aussi menacé sinon plus que le libraire.

Cet article, il part d’un tweet (message court envoyé sur Twitter pour qui ne connaît pas les fameux « gazouillis ») envoyé un lundi matin par Benjamin LeReilly qui sans le savoir a fait rejaillir en moi cette exaspération de la protection absolue du libraire (comme quoi les 140 caractères d’un tweet peuvent avoir des effets inattendus !). Ce message, le voici :

Ce à quoi répondront TheSFReader :

Et Eienblog :

Cette petite discussion m’a paru assez symptomatique de la place du libraire face à ses concurrents, et je doute très franchement que Benjamin LeReilly ait été le seul à vivre cette expérience. En être humain standard, on peut penser que le consommateur qu’est Benjamin passe une bonne partie de ses journées à travailler. Il a donc certainement peu de temps, comme tout le monde, pour faire ses courses, qui plus est quand celles-ci ne sont « que » culturelles. Partant d’un bon sentiment, Benjamin se dit qu’il va soutenir la ou les librairies du coin, ces petits « diamants de culture » qui risquent de disparaître s’ils n’y fait pas attention. Seulement voilà, armé de ses deniers, il affronte une porte close. A 10 heures, on peut supposer qu’il travaille, comme beaucoup de monde, et ne peut donc pas rencontrer son libraire. Il opte donc pour la facilité : le soir venu, il décide de commander sur Internet.

Bourreau ? Je ne pense pas, simplement logique consommateur de livre. Devrait-il demander quelques heures à son employé (entre 10 heures et midi par exemple) pour pouvoir aller profiter de la riche expérience du libraire ? Absurde ! Eienblog, ce même lundi, va quant à elle préférer se rendre à Virgin. Les conseils clients sont moins bons ? Et alors ?! Au moins, le magasin a le mérite d’être ouvert quand elle passe devant ! TheSFreader est quant à lui prêt à excuser son libraire, pour peu que ce dernier lui offre tout de même la possibilité de l’achat 24/24 via un site marchand. Pour vaincre Amazon, peut-être est-il en effet nécessaire d’utiliser les mêmes armes que lui…

Ce cheminement, qui n’est pas flatteur pour les libraires je le reconnais (et je ne cherche d’ailleurs pas à tous les mettre dans le même sac : certains ouvrent avant 10 heures, et d’autres vivent très bien en n’ouvrant qu’à 10 heures ou même plus tard !), me mène à penser à un amusant libraire amiénois, intéressant de par son antipathie. Je me suis peu rendu dans son officine, mais à chaque fois j’y ai eu droit à d’acides remarques du style : « Vous, les étudiants, vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez d’avoir une librairie si proche, et honte à vous, vous ne venez jamais, etc. ». Si au départ je me sentais un poil coupable, car il est vrai que sa boutique était toute proche de notre campus, j’ai vite appris à ne plus culpabiliser.

Au final, pour qui est-ce un tort que les étudiants ne fréquentent pas sa librairie ? Nous, étudiants ? Je ne pense pas. Très franchement, je n’ai pas l’impression que les étudiants aient moins le temps ni l’envie de lire qu’auparavant, ils utilisent simplement des moyens nouveaux, avec lesquels ils ont grandis. Ils commandent les livres sur internet, vont à la Fnac, utilisent la médiathèque de leur campus, et n’ont donc aucun soucis pour trouver ce dont ils ont besoin. Pourquoi changeraient-ils la manière de consommer avec laquelle ils ont grandi, quand la librairie ne leur apporte rien de plus ? Le vrai souci, c’est au libraire de se le poser. Le constat est horriblement triste pour lui, mais sa disparition n’entraînera aucun remous dans la vie étudiante, car les jeunes ne ressentiront tout simplement aucun manque.

Suis-je en train d’annoncer la disparition systématique de toutes les librairies françaises ? Toujours pas, et ça n’a jamais été mon propos ! Ce que je veux dire, c’est que le libraire ne changera rien en pestant contre les « jeunes incultes» qui ne viennent plus chez lui. Au mieux, il fera fuir par ses remarques les quelques bonnes âmes venues s’égarer dans sa boutique ! Non, le libraire doit simplement s’interroger sur sa position. Doit-t-il grogner contre sa condition perdue ou doit-il essayer par tous les moyens d’attirer une clientèle qui ne vient plus ? Si c’était moi, j’opterais pour la réponse 2.

S’adapter à la clientèle est déjà une bonne chose. Si on se rend compte que les lecteurs passent tôt le matin ou tard le soir, mieux vaut s’adapter à cela, car ce ne sont pas les clients qui le feront (n’oublions pas qu’ils ont mille autres moyens de se procurer des livres !). Au-delà, pourquoi ne pas penser à tout ce qui pourrait attirer les clients en leur offrant une autre manière de consommer ? Le week-end, là où les lecteurs sont les plus disponibles, peut-être n’ont-ils pas envie de se perdre dans une librairie poussiéreuse hantée par les râles d’un libraire déjà fantomatique. Le lecteur sera par contre attiré par une expérience sociale, un moment de détente qui dépasse largement le simple fait d’aller faire ses courses (culturelles ou non !). Une séance de lecture, d’autographes, un atelier découverte… Amazon ne proposera jamais tout ça !

J’ai conscience que ces propositions sont un peu utopiques. Certaines librairies sont tout simplement trop petites pour de telles activités, certains libraires sont déjà certainement trop occupés. Je me rends également compte qu’il n’est pas forcément facile de repenser entièrement son activité de libraire, car ce n’était pas pour ça que vous vous étiez « engagés »… Seulement la vie passe parfois par le changement et l’adaptation. En créant Apple il y a 35 ans, je ne suis pas sûr que ses fondateurs aient jamais pensé à faire dans le smartphone (le mobile n’existant pas à l’époque, on peut même résolument dire qu’ils n’avaient aucune intention de se lancer là-dedans !). Pourtant le chiffre d’affaires de l’entreprise repose à près de 50 % sur le seul iPod aujourd’hui, et à 66 % sur l’iPod et l’iPad, deux innovations qui ont dépassé le bon vieux Mac en popularité !

Retrouvez les protagonistes de cet article sur Twitter, ou sur leurs blogs respectifs :

  • E-reading et Ray-tracing, le blog de TheSFreader, blog en anglais sur la Science-fiction, le numérique, l’auto-édition et plein d’autres choses !
  • Eienblog, le blog d’Eien (comme son nom l’indique ! :-) ), geek, bibliothécaire et fan de sucreries qui partage ses lectures, ses sorties, ses rêveries,…

Crédits photo de l’image à la Une et Crédits photo de l’image d’article

  • http://twitter.com/LeReilly Benjamin LeReilly

    J’en profite pour faire la promo de mon aricle du jour, qui montre comment on peut vendre du numérique en intégrant les libraires (dans la BD pour l’instant) : http://thebestplace.fr/2011/09/05/1175-%e2%80%93-ubiquity/

  • Vincent Demuliere

    Hmm.. Intéressant, je vous renvoie à cet essai et à mon blog qui prolongeront certainement vos remarques : http://fr.calameo.com/read/0002881338440ac94893b et http://lalibrairieestmortevivela.blogspot.com/ 1er commentaire ;-) et le débat est lancé !

  • http://lesoufflenumerique.wordpress.com/ Sediter

    Merci pour votre commentaire ! Votre éditeur a visiblement bien fait son travail puisque j’étais déjà tombé sur votre essai. Je vais m’y mettre dès que possible, promis ! ;-)

  • Alloes

    petit rappel et mini « coup de gueule » à propos de « ne pas mettre tous les libraires dans le même sac » : si les librairies ouvrent souvent vers 10h, elles restent ouvertes tard, jusque 19h30 ou 20h quand ce n’est pas plus : alors ouvrir à 8h30 bien sûr c’est sûrement possible, mais les libraires ont, eux aussi, une vie !
    Ensuite les libraires n’ont pas attendu votre article pour proposer, je vous cite :  » Une séance de lecture, d’autographes, un atelier découverte « . C’est monnaie courante, et fréquente, depuis fort longtemps et dans presque toutes les librairies.
    Pour le reste, je suis d’accord sur le côté pratique des amazon, apple store, ebooks etc. Effectivement les librairies ne seront pas toutes à même de résister à la vague numérique, l’évolution technologique veut ça, ainsi soit-il !

  • Sediter

    Merci pour votre commentaire Alloes. Vous avez tout à fait raison : mon point de vue dans cet article est un peu simpliste, voire naïf. On me faisait d’ailleurs remarquer par commentaires que les libraires étaient déjà occupés une grande partie de leur temps à remplir et vider des cartons, et c’est une réalité que je ne rappelle pas dans cet article. A ce propos, il n’a jamais été question de traiter les libraires de fainéants, qu’on ne se trompe pas ! Et il est également vrai que les solutions proposées dans l’article n’ont rien de révolutionnaire !

    Certaines de mes connaissances pensent, et je tends à les rejoindre, que le libraire se distinguera par sa spécialisation, qui apporte une réelle valeur ajoutée.

    Pour vous rassurer Alloes, sachez que j’ai pour projet d’interroger directement des libraires pour mes prochains articles portant sur le sujet, afin de ne plus offrir mon simple point de vue, mais d’apporter celui d’un vrai « pro », directement concerné !