Poursuite de l’interview de Raphaël Mobillion, cofondateur de 292 Contents, autour des enjeux de la création numérique

par
Raphael_Mobillion
Suite de l’interview de Raphaël Mobillion, co-fondateur de 292 Contents, par Les Plumes Asthmatiques. Au cours cette interview il revient sur la place centrale de l’oeuvre dans la démarche de création multidisciplinaire.
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Q11. Vos études ont-elles fait l’objet de publications? Comment pouvons-nous nous les procurer, le cas échéant?
Je n’ai pas publié mes travaux. Je me demandais un peu qui ça pourrait intéresser. N’ayant jamais imaginé un seul instant entrer dans le système de l’Université, je n’ai jamais passé de concours d’enseignement et jamais projeté de publier des travaux autour de la philosophie de manière régulière. J’ai cependant eu la bonne fortune de participer à un bel ouvrage à l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de Borges (Borges, souvenirs d’avenir chez Gallimard sous la direction de Pierre Brunel), en rédigeant un petit article qui portait en gros sur la fascination qu’exerçait Héraclite sur l’auteur du Livre de sable. C’était un plaisir, puisque cela me donnait l’occasion d’approfondir un sujet que je n’avais qu’effleuré dans mes travaux précédents et qui me passionnait.
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Q12. Vous citez Jorge Luis Borges, qui est un immense auteur de la littérature hispanophone. Est-il votre auteur de fiction préféré? Quel est votre panthéon littéraire?
Borges fait clairement partie de mes auteurs de fiction préférés. J’aime ses images et ses procédés, les couteaux, les tigres, les fleuves, les labyrinthes de livres, les mythologies, les références apparemment compliquées qui immergent en quelques lignes le lecteur dans un réseau narratif riche, la manière dont il aborde la réalité et la fiction… La plupart de ses nouvelles sont d’inquiétants joyaux, mais s’il fallait en distinguer quelques unes, il y aurait probablementL’autreLe livre de sableLa nuit des dons et Undr (Le livre de sable), La mort et la boussoleLa bibliothèque de Babel et Thème du traître et du héros (Fictions).
Pour ce qui est de mon panthéon littéraire, je n’ai qu’un critère qui est celui du plaisir, et je suis sensible à la narration. J’aime sans ordre particulier Hugo, Philip K. Dick, Dumas, Agatha Christie, Stevenson, Asimov, Céline, Tolkien, Herbert, le théâtre de Sartre, Pennac, Beaumarchais, Cervantes, Eco… trop de monde certainement… et je ne compte pas la Bande Dessinée, le Jeu de Rôles ou le cinéma. J’aime qu’on me raconte une histoire et qu’on me plonge dans un univers, que ce soit le Belleville de Malaussène, le Londres de Poirot, la France de la Fronde, les Terres du Milieu, la Matrix, la planète Arrakis (que les Fremen appellent Dune) ou la lointaine galaxie de Star Wars…
D’ailleurs, cette notion d’univers vaste n’est pas incohérente avec Borges. Il préférait la nouvelle au roman, mais il aimait Les Mille et une nuits ou l’Odyssée parce que ce sont des oeuvres dont la longueur permet au lecteur de se perdre dans un monde à part.
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Q13. Qu’aimez-vous chez Umberto Eco? Le romancier? Le critique littéraire? L’intellectuel?
J’aime principalement le romancier et plus particulièrement l’auteur du Nom de la Rose (même si j’aime Le Pendule de Foucault). J’ai beaucoup aimé aussi les Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs, oeuvre critique plus qu’intéressante. Mais je dois dire que c’est l’aventure de Guillaume de Baskerville dans ce monastère dont Adso ne veut pas se rappeler le nom qui m’a amené à mentionner Eco plus haut. Outre que le Vénérable Jorge de Burgos, un aveugle qui règne sur un labyrinthe de livres, est évidemment une image de Borges (et une belle), j’ai ressenti un plaisir indicible en découvrant l’origine de la description de Guillaume par Adso. Nombre de lecteurs l’ont certainement déjà remarqué: cette description est presque au mot près celle que fait Watson de Sherlock Holmes dans Une étude en rouge. En m’en rendant compte, j’ai été très heureux: la littérature se nourrit d’elle-même et j’ai hâte de lire le prochain détective qui aura un nez aquilin et qui croira en la puissance de la déduction. Les liens qui unissent Le Nom de la Rose avec La mort et la boussole sont nombreux et j’aime que cette oeuvre constitue autour d’elle une sorte de famille d’oeuvres qu’elle enrichit.
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Q14. Quel est le philosophe, mort ou vivant, avec qui vous vous sentez le plus d’affinités? Pourquoi?
Si on parle d’affinités, je dirais Héraclite (et puis c’est cohérent avec Borges). Je crois qu’il a raison quand il affirme qu’il est fou d’opposer le jour et la nuit, et qu’il suffit d’observer le crépuscule pour s’en convaincre. « Etre », c’est presque « devenir » chez Héraclite (du moins c’est comme ça que je l’ai compris), et ça me semble particulièrement pertinent. Le jour devient la nuit et la nuit devient le jour. Comme dans Borges ou dans Star Wars, le héros est le traître, qu’il s’agisse de John Vincent Moon ou de Darth Vader… On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve: les eaux du fleuve ont changé et nous aussi. En fait, la seule chose qui ne change jamais, c’est que tout change. Donc oui, ce que j’ai compris d’Héraclite m’a beaucoup marqué. Il y a dans ces fragments de livre quelque chose qui prépare à l’impermanence. Mais là encore, il y aurait probablement un panthéon (moins vaste que le littéraire) à établir.
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Q15. Justement établissons-le! Quels sont les philosophes qui forment votre panthéon?
Difficile de ne pas mentionner Platon et Aristote… Les fondements de la pensée occidentale. Je crois me souvenir d’une phrase d’Hegel disant qu’une Histoire de la Philosophie pourrait fort bien commencer avec le premier et s’achever avec le second. J’ai toujours apprécié les dialogues de Platon qui se présentent un peu comme des enquêtes, et j’ai toujours été impressionné par l’ambition d’Aristote qui consistait presque à régir ou cartographier l’univers par la raison.
Et puis Descartes, qui place l’Homme au centre de tout, qui en fait le fondement de la connaissance… là encore il y a une ambition presque émouvante. Pour finir avec les grands de ce panthéon, ce sera Kant que j’ai toujours trouvé trop complexe et difficile à lire, mais dont la pensée est extraordinairement puissante. Je crois que j’aime Kant notamment parce qu’il permet Schopenhauer (et j’aime beaucoup Schopenhauer).
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Q16. Êtes-vous tenté par des projets d’écriture “traditionnelle” où seule l’écriture divertirait le lecteur? Ou, au contraire, vous ne pouvez plus concevoir d’écrire sans que vos histoires ne soient accompagnées par les créations musicales et graphiques d’autrui?
J’aime l’idée de participer à la conception de livres nouveaux qui font jouer la complémentarité entre les différents media et j’aime aussi l’idée en tant que contributeur de produire des textes qui s’insèrent dans cette logique. 292 tient pour l’instant à conserver une approche multimédia, qui pourra se manifester de manière plus ambitieuse encore, ou plus minimaliste selon les collections à venir. Nous envisageons même des collections où le texte ne serait pas écrit mais simplement parlé. Au-delà de cela, la seconde partie de la question est passionnante parce qu’elle introduit la notion complexe de création. En termes d’étymologie, le mot a un lourd passé. Il provient du latin crescere (croître) et exprime l’idée de « faire pousser », l’idée qu’il y a une graine pré-existante et que le travail et les soins du jardinier permettent à cette graine de grandir et de s’épanouir. Seulement, lorsqu’il a fallu traduire la Bible en latin, il a bien fallu traduire l’idée qu’au commencement (alors qu’il n’y avait rien, pas même une graine de quoi que ce soit), Dieu créa le Ciel et la Terre, idée absente des mondes grec et latin (et que je n’ai d’ailleurs jamais croisée dans une quelconque cosmogonie). Ainsi pour traduire le verbe hébreu bara, il a fallu utiliser un verbe qui désignait d’une certaine manière son contraire, le verbe créer, qui après avoir défini la croissance d’un élément préexistant, définit l’apparition d’un élément hors de rien: la création ex-nihilo.
Evidemment, le terme ne s’est pas « ré-initialisé », et il est aujourd’hui porteur des deux sens, en plus de connotations qui tiennent pour la plupart au sacré. Tout cela pour dire que nos travaux collectifs sont plutôt définis comme des contributions que comme des créations, puisqu’il faut bien reconnaître que personne n’entend « création » dans son sens le plus factuel, en tout cas dans le monde occidental…  Pour revenir sur la question en elle-même, c’est peut-être le temps passé en tant que concepteur-rédacteur qui me fait me sentir à l’aise avec la notion d’oeuvre collective, réalisée sous une direction claire.
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Q17. Qui sont les illustrateurs de vos e-books?
Grâce à Jonathan (co-fondateur, cousin et responsable des développements), qui a fait ses études à l’ESAG Penninghen, nous avons pu entrer en contact avec des graphistes d’un très haut niveau, Christine Deschamps, Paul Echegoyen et Arnaud Labbé. Les formations qui sont les leurs ont été une bénédiction pour nous, puisque ce sont avant tout des graphistes qui dominent toutes les contraintes matérielles de la production et qui sont capables d’une rigueur et d’une discipline un peu effrayantes. Ils ont ainsi réussi à retranscrire un univers qui n’était pas le leur mais qu’ils ont compris intimement (lors de séances passionnantes) tout en respectant les contraintes de composition, de narration graphique et de temps. Ils ont vraiment agi comme des libérateurs d’imagination: nous arrivons avec des briefs dont nous nous disons que ce seront des défis ardus, et ils les réalisent avec une précision et une aisance impressionnantes (permettant ainsi une immersion vraiment agréable dans l’univers).
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Q18. Quelles méthodes de conception et de collaboration avez-vous développées pour pouvoir aboutir à un épisode de “Civilized” qui allie dessins, musiques, animations et écriture?
Très simplement, la méthode est celle de toute oeuvre collective. Une fois le projet défini par 292, un responsable de production est nommé qui a la charge de donner des instructions précises aux différents contributeurs et de veiller à ce que leurs travaux se complètent avec autant d’harmonie et de cohérence que possible.
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Q19. Quel est votre usage personnel de Facebook et Twitter? Quelles opportunités ces deux media présentent-ils pour une société comme 292?
Personnellement, force est de reconnaître que je ne m’en sers pas bien. J’ai grandi sans ces outils et ma page Facebook ressemble quelque peu au Désert de Gobi, en mieux rangé. En revanche, au niveau de 292 (dont les ressources sont plus vastes que mes pathétiques capacités informatiques), ces réseaux sociaux ont une importance capitale. Schématiquement, la page Facebook de Civilized est un moyen de faire vivre la collection au-delà des épisodes et du site et de faire exister la communauté des gens qui l’apprécient. Elle sert donc à fédérer autour de la collection et de son univers. En ce qui concerne Twitter, c’est une possibilité de rencontrer et d’échanger avec des gens ou des entreprises qui se posent les mêmes questions que nous au sujet de l’ère numérique, évidemment au niveau du livre, mais aussi au niveau des autres media. Sur ce point, je reste attaché à la méthode philosophique de la discussion qui permet d’aboutir à une pensée plus claire, et plus précise. Nous bénéficions beaucoup de ces échanges et de ces rencontres et sommes heureux d’avoir le choix de ne pas nous enfermer dans une tour d’ivoire faite de fragiles certitudes. Twitter nous sert donc à échanger au niveau de 292 avec des confrères ou tout simplement avec des gens passionnés.
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Fin de la deuxième partie. Retrouvez cette interview sur lesplumesasthmatiques.net/fr