Entrevues croisées avec deux auteurs 100% numériques

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Deux auteurs qui ont publié leur texte directement en numérique en première édition chez Numeriklivres ont échangé leur manuscrit. Une entrevue originale, différente où les auteurs comparent leur travail, leur univers. Aujourd’hui, Luce Colmant, auteure de Femme…en toutes lettres répond aux questions de Pierre Cinq-Mars, auteur de L’homme est un mâle comme les autres et inversement.

LUCE COLMANT: Je me demandais si l’on choisit d’écrire des nouvelles, ou si cela s’impose à soi, par le rythme même de l’écriture, par les personnages ?
PIERRE CINQ-MARS > Tout homme,  ayant d’inscrit dans son empreinte biologique certaines tares indélogeables,  souffre en conséquence, malgré lui  (pauvre petit pit) d’un certain degré de déficit de l’attention.  Ce déficit le porte davantage vers le récit court. Voilà,  c’est triste mais c’est ainsi.  Si en plus le déficitaire en question, tout comme bibi,  possède une vie professionnelle et familiale bien remplie, dans lesquelles il s’investit à fond, et bien, devinez ? Il n’a pas le temps de s’arrêter et de pondre une brique de sept cent pages. Il ratisse plus étroit mais avec davantage d’intensité soutenue.

PIERRE CINQ-MARS: D’où provient ce patronyme de Colmant et comment son héritière en est-elle venue à se déployer de la scène à l’écriture ?  Quelles sont ses influences ?

LUCE COLMANT > Mon patronyme vient de Belgique dont était originaire mon grand-père, je crois que ce nom a beaucoup migré à partir de la Belgique vers l’Irlande et l’Amérique. C’est curieux que vous me posiez cette question, car j’ai été intriguée par le votre « Cinq-Mars » qui est trop beau pour être vrai, sourire. Et j’ai oublié de vous poser la question. Est-ce votre nom ou un pseudonyme ? D’où vient-il ?

Je ne suis pas précisément passé de la scène à l’écriture, les deux chemins sont parallèles, l’écriture a mis plus de temps à devenir publique, mais elle a toujours fait partie de ma vie. Par contre mes influences viennent beaucoup du théâtre, dont mes auteurs fétiches sont Bernard Mari Koltes, Jean Luc Lagarce, et Jean Racine. J’aime leur musique.

LUCE COLMANT: Je suis toujours très curieuse de connaître ce que j’appelle  » la cuisine » de l’auteur. Comment naît une idée, comment elle se développe ? Prenez-vous des notes ? Écrivez-vous à la main ou au clavier ?

PIERRE CINQ-MARS > Je m’alimente de ce que je vis, de ce que je ne voudrais pas vivre, de ce que j’ai peur de finir par vivre comme tout le monde et même de ce que je n’ai jamais pu vivre. Je m’alimente de ce que les gens me racontent, de ce qu’ils vivent et de la perception que j’en ai. Je m’alimente de ce que je lis : de la rubrique des faits divers à un bon polar. Ces écrits, ces vécus laissent une empreinte émotionnelle en moi, une image, que je développe dans l’écriture, sublimant cette image, l’épiçant à ma démesure, m’amusant à plonger au cœur du chaos parfois. Je n’écris qu’au clavier devant mon écran d’ordinateur depuis à peu près 1997.  Les notes que je prends sont celles de définition de mots, qui à leur tour m’amènent au fil du dictionnaire à en découvrir d’autres et à brosser des personnages et des histoires de l’écho  de leur résonance en moi, tout matériel brut est bon, rien n’est à jeter tout est récupérable, à classer dans un coin de sa tête pour un eurêka futur, soudain et dévastateur.

PIERRE CINQ-MARS: J’ai trouvé qu’il y avait beaucoup de théâtralité dans le ton employé par cette femme en toutes lettres. Comme une longue complainte, un fado. Votre métier de comédienne influence-t-il votre façon d’écrire et comment ?

LUCE COLMANT > Mon métier de comédienne m’influence indéniablement. De plusieurs façons sans doute que je n’ai pas toutes analysées, mais j’en ai détectée quelques-unes. La première c’est que l’histoire me vient toujours par les personnages. En tant que comédienne mon attention est plus particulièrement portée sur le personnage que je dois incarner, plus que sur les actions.  Mon moteur pour écrire est le même. J’imagine « qui » avant d’imaginer « quoi » ou « comment ».

Comme vous le dîtes plus bas, mon roman est chargé émotionnellement. J’essaie d’écrire juste comme je tente de jouer juste. Cela veut dire avec une sincérité émotionnelle, c’est toujours ma recherche.

Enfin, je suis très sensible à la musique des mots. Quand j’écris, j’entends le texte comme les musiciens entendent la musique qu’ils composent. D’où cette théâtralité dans l’écriture. Ceci dit, on m’a souvent dit, à propos des pièces de théâtre que j’écris, qu’elles ont un côté roman. C’est drôle qu’on trouve également un côté théâtre à mon roman. Peut-être suis-je toujours à la charnière entre les deux. Peut-être n’ai je pas envie de choisir.

LUCE COLMANT: Vous décrivez très bien les paysages, vous créez une atmosphère. À tel point que je me demandais si les personnages naissent du paysage ou si le paysage nait des personnages ?

PIERRE CINQ-MARS > Je ne vous en ai pas parlé précédemment, mais toutes ces images qui m’habitent : ces ciels, ces arbres, ces cours d’eau, ces sentiers dans les bois, ces odeurs de forêts et d’eau gorgée de poissons, que j’ai foulés, dévisagés, humés,  souvent dans des états quasi extatiques, sont un corollaire indispensable à l’inspiration et à la composition de la nouvelle comme telle.
L’atmosphère est toujours primordiale, c’est elle qui donne le ton, qui établit le lieu, le décor, que les personnages viennent peupler avec leur humanité, le petit poids de leur vie…

PIERRE CINQ-MARS:  Je me suis demandé également ce qui a influencé votre choix pour cette forme épistolaire à une voix ? Et cette difficulté d’entreprendre chronologiquement le récit amoureux de cette femme par sa dernière lettre et non sa première ?
LUCE COLMANT > J’ai répondu à Anita, notre chère éditrice, qui me posait la même question concernant le choix de la forme épistolaire ceci :
L’idée de ce roman est née ainsi. Cette idée je l’ai eu dans son intégralité. « L’histoire d’une femme aux travers des lettres d’amour qu’elle a écrites aux différents hommes qu’elle a aimés ». C’est ainsi qu’elle s’est formulée dans ma tête. Je ne peux m’interroger qu’a posteriori. Pourquoi cette idée ?

Il y a, dans mon imaginaire, quelque chose d’infiniment touchant à découvrir ou redécouvrir une personne par les écrits qu’elle a laissés. J’imagine un grenier, une malle, de vieux vêtements et des lettres redécouvertes. Il y a deux anecdotes qui sont sans doute fondatrices de cet imaginaire.
Quand j’étais enfant, mes parents avaient acquis une veille armoire, très impressionnante de par sa taille. Mon père y a découvert un tiroir secret qui contenait des lettres, une mèche de cheveux et une bague. C’était la correspondance amoureuse d’une femme qui avait vécu au 19e siècle. J’étais vraiment petite et je ne me souviens pas des détails, mais je me souviens de l’émotion que cela a provoquée. C’était vraiment comme la découverte d’un trésor.
Il y a une deuxième chose qui sans doute a marqué mon enfance. Ma mère a brûlé les lettres que mon père lui avait écrites quand il était en Algérie au moment de la guerre. Ils avaient une vingtaine d’années, étaient tout jeunes mariés quand mon père est parti faire son service militaire là-bas. Ma mère disait qu’il lui écrivait de belles lettres. Je n’ai jamais su tout à fait pourquoi elle les avaient brûlées, mais j’ai su qu’elle l’avait profondément regretté.Pourquoi ante chronologique ? Sans doute parce que c’était plus difficile, rire. J’aime me lancer des défis. Plus sérieusement, je crois que je voulais absolument ôter le suspens de la fin. Je ne voulais pas qu’on se demande « que va-t-elle devenir ? » Mais plutôt « d’où vient-elle ? Qui est-elle ? » En commençant par la fin de sa vie, je resituais le suspens là où je voulais qu’il soit. Et puis aussi, je suis toujours fascinée par le regard qu’on porte sur les événements a posteriori. Le sens qu’on donne à ce qu’on a vécu après coup. Ce que nous parvenons à faire de nos douleurs, de nos erreurs, ce que nous en apprenons sur nous même, nous ne pouvons le faire que quand elles sont passées. Remonter le cours de son existence, c’est donner cela à percevoir.LUCE COLMANT: La vieillesse et la déchéance sont des thèmes très présents dans vos nouvelles, pourquoi ? Est-ce un choix conscient ou quelque chose qui s’est imposé au fil de l’écriture ?PIERRE CINQ-MARS > Parce que c’est la triste finalité de notre existence et que cette situation exerce un énorme sentiment de frustration chez moi, pour tout ce qui ne se rattrape pas et se retrouve perdu à jamais. Parce que c’est universel,  parce que c’est  tabou en quelque sorte d’en parler : tu gardes ça pour toi et tu bouffes des pilules en te fermant les yeux bien forts et en serrant les fesses. J’ai effectué d’autres choix et l’écriture me le permet. Je me le permets.  L’écriture me permets de  nommer l’innommable des bien-pensants, de déranger, de bousculer, ce qui se dit et ne se dit pas, les conventions sociales.

LUCE COLMANT: Pensez-vous que le fait de vivre à un certain endroit de la planète influe sur notre écriture ? Si oui, sauriez-vous dire quelle influence cela a-t-il sur la vôtre ?

PIERRE CINQ-MARS > Sans aucun doute, nos quatre saisons apportent une diversité d’états d’âmes
avec elles, différenciés. Le dépouillement soudain et rapide qu’apporte la fin de l’automne, sa grisaille permanente, forçant davantage l’introspection, ce voyage vers soi et la déprime.  Puis le printemps et son éclatement, cette force attractive qui sort l’homme et sa fiancée de chez-eux, la tête pleine de projets, des feux d’artifices dans les yeux, les gestes plus ronds …

Mais sans aucun doute, en ce qui me concerne, le fait d’être né au Québec à une époque où l’Église était omniprésente avec son discours et sa panoplie de péchés, cette façon très judéo chrétienne de se sentir coupable de tout et de rien,  a entaché le petit garçon que j’étais, l’influençant jusqu’à aujourd’hui.

LUCE COLMANT: J’ai l’impression après la lecture de vos nouvelles d’avoir voyagé. L’humain reste l’humain, mais l’atmosphère, les lieux, une certaine mélancolie m’ont emmené loin de chez moi. J’ai beaucoup aimé ce dépaysement. Il me semble que c’est cela l’étranger, pas tant l’être qui vient d’ailleurs que cet ailleurs justement…

PIERRE CINQ-MARS > Merci à vous Luce. Mes quelques pas en dehors de l’Amérique, je les porte encore en moi plus de vingt-cinq ans plus tard : paysages, gens, odeurs, goûts.  Je n’ose imaginer ce que pourrait m’apporter les voyages, ces ailleurs pleins de mystères et de surprises. Je suis très éclectique dans mes lectures et en attendant cela me permet de voyager, de voir dans ces autres lieux, ces décors parfois insolites, voir évoluer des personnages souvent très différents de moi, mais regorgeant d’une humanité somme toute très universelle …

Ils ont publié chez Numeriklivres