Une autre
rentrée
littéraire
2011
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eBooks et écrivains
Philippe Ethuin dirige à publie.net – sous le nom qui est aussi celui de son propre blog – la collection ArcheoSF : une fois par mois, un texte ou un ensemble de textes liés à l’histoire de la science-fiction, de l’anticipation, ou de la mine d’archives dont il est dépositaire.
Ce bref entretien sur l’édition numérique, fait par mail cet après-midi même, est destiné à une revue pédagogique à laquelle il participe.
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Etat des lieux
P.E.: Quelle est la place des livres électroniques sur le marché du livre?
F.B. : D’abord, il faut enlever le mot “marché”. La question, c’est l’accès, la disponibilité et la nécessité de certains textes. La littérature, c’est “le langage mis en réflexion”. Les usages du langage, correspondance privée, représentation du monde, et imaginaire, sont désormais numériques. À nous d’installer ce qui nous semble nécessaire, création, réflexion, transmission, au sein même de ces usages. Si j’ai besoin avec des étudiants de m’expliquer sur Rimbaud ou Lautréamont, c’est dans leurs propres usages de lecture liés à leur ordinateur que je vais leur proposer Rimbaud et Lautréamont. L’édition papier réservait, via les revues littéraires notamment, ou la viabilité à quoi parvenaient malgré tout des maisons liées au contemporain, des étapes pour la validation symbolique d’une démarche d’écrivain : cela aussi est passé désormais au web. On n’essaye pas de transplanter le livre dans l’électronique, on essaye, du sein de nos usages numériques, de poser des enjeux de langage, créatifs ou réflexifs.
P.E.: Est-il facile de lancer une maison d’édition qui fonctionne et qui soit reconnue avec pour seul support le numérique?
F.B. : Je ne sais pas ce qu’il y a de facile par les temps qui courent! J’ai lancé publie.net il y a 3 ans, et j’ai beaucoup douté il y a 1 an, constatant que rien ne décollait, alors qu’on y engouffrait toutes nos nuits. Maintenant ça va mieux, le déclic s’est produit. Mais là aussi, démarche en amont : quels textes souhaitons-nous lire, quelles expériences souhaitons-nous inventer ? Et comme personne ne le fera à notre place, eh bien on s’y met.
L’écrivain et le numérique:
P.E.: L’activité d’écrivain est-elle transformée par l’ebook?
F. B. : L’activité d’écrivain est transformée par le web, et non par l’eBook. Lorsqu’on lit un eBook, on peut lire aussi bien une forme linéaire classique qu’une expérience beaucoup plus multimedia. Mais la “propulsion”, la façon dont une requête floue va vous mener sur le chemin d’un texte dont vous ne saviez pas l’existence, le rapport beaucoup plus continu au lire/écrire (chacun peut publier, chacun peut écrire à propos de ce qu’il lit) modifient en profondeur le statut même – très récent (le mot est du XVIIe siècle) de “l’écrivain”.
P.E.: Y-a-t-il le développement de nouvelles formes d’écriture?
F. B. : Je crois qu’on en est juste à l’aube. Les outils existent, on peut même, miracle du web, se les approprier sans grosses connaissances techniques préalables, mais il faut apprendre à ne plus penser livre, ne plus penser objet. Pour ce qui est de l’insertion vidéos ou son, on en est désormais familiers, mais penser l’architecture même d’un écrit autrement que comme linéaire avec une table des matières, c’est à l’intérieur de nous-mêmes qu’il faut enlever les vieux meubles.
P.E.: Les rapports entre éditeur et écrivain peuvent-ils être d’une autre nature avec le numérique?
F. B. : Je suis mal placé pour répondre, parce que nous avons inventé publie.net sous la forme d’une coopérative, en constituant autour des textes que nous souhaitons publier des binômes ou micro-équipe, et le principe d’un partage égal des recettes. Le grand changement, c’est que les maisons d’édition traditionnelles sont encore très cloisonnées, éditorial, mise en page, fabrication, alors qu’en numérique il faut jouer avec le code dès l’écriture. D’autre part, c’est tout le dispositif économique qui est chamboulé: le coffre-fort des maisons d’édition, c’est la distribution. En numérique, elle ne coûte rien. Autre changement d’ordre économique : la prospérité récente de quelques maisons d’édition, c’est une transaction basée sur un objet. Avec le numérique, plus d’objet. Le prix doit donc diminuer drastiquement. Reste que 12% à l’auteur sur un livre vendu 18 euros, ou 50 % chez publie.net sur un livre vendu 3 euros, l’auteur gagne la même somme. Je préfère donc nettement être à ma place qu’à la leur.
P.E.: D’après vous, pourquoi beaucoup d’écrivains restent-ils fidèles au format papier?
F.B. : Attention : si on dit ça de cette façon, c’est qu’on ne considère pas comme écrivains ceux qui avancent via sites et création numérique. Si dans n’importe quelle autre profession, de l’astronomie à la musique, une corporation s’était tenue aussi à l’écart du web que les auteurs de l’imprimé, on écarquillerait les yeux grand comme des assiettes. Le risque, c’est de voir s’imposer un modèle de superposition – ceux qui arrivent prennent la place. En même temps, l’apparente stabilité du “marché” du livre recouvre une recomposition énorme : quelques best-sellers, en tout cas moins de 500 références, font plus des 2/3 du chiffre – les auteurs qui vivaient grosso modo de leur art il y a 10 ont déjà vu leurs ressources et leurs ventes diminuer au moins par 2.
L’apprentissage de l’écriture:
P.E.: Lors des ateliers d’écriture, le numérique est-il évoqué?
F.B. : Même en lycée professionnel, quand on fait lire un texte à haute voix en fin de séance, il y a toujours les copains qui enregistrent sur leur téléphone et dans la minute qui suit la vidéo se balade. A nous d’utiliser ces outils pour valoriser l’importance de la langue, et l’art de s’en servir. Créer un Google Documents et faire écrire toute une classe en temps réel sur la même page, on peut construire des exercices incroyables. Et c’est aussi une énorme possibilité pour l’écoute, le partage : rien n’empêche (hors les fuseaux horaires) de faire échanger 2 classes par twitter en temps réel sur un même thème.
P.E.: Comment le numérique peut-il aider à l’écriture notamment pour des publics peu portés vers cette activité?
F.B. : L’écriture n’est jamais un obstacle. Et s’ils écrivent du rap, à nous de faire avec, de parler d’Agrippa d’Aubigné ou d’Antonin Artaud. Ce qui compte, c’est que – quel que soit l’outil numérique qu’ils utilisent, téléphone, ordi familial, petit netbook, ou rien qu’un compte sur les réseaux sociaux – cet outil sera le lieu d’intimité avec la langue. Curieux par exemple comment Face Book est considéré vraiment comme de la sphère privée, jouer avec les outils de groupe éveille la méfiance. Non, ce qui reste aussi dur, c’est de mener sur les chemins de la curiosité, de la quête de soi, et de rendre perceptible que les oeuvres majeures y aident considérablement.
Le numérique et les institutions culturelles
P.E.: Les établissements culturels ont-ils pris la mesure de la révolution numérique? Quelles sont les politiques culturelles menées pour la diffusion du format numérique par les bibliothèques qui vous semblent intéressantes?
F.B. : A peine avions-nous lancé publie.net que 2 bibliothèques, Beaubourg et la BU d’Angers, nous sollicitaient pour expérimenter la diffusion de nos textes auprès de leurs publics. Nous comptons actuellement une bonne trentaine d’établissements abonnés, et certains d’entre eux proposent l’accès à distance : quiconque a une carte de lecteur de l’Institut français à Londres, ou une carte de lecteur des 43 bibliothèques publiques de Montréal, peut explorer l’ensemble de notre catalogue. Cela signifie : 1, que les bibliothécaires retrouvent leur rôle essentiel de conseil, suggestion, découverte et ouverture, 2, que le rapport au web n’est plus une balade dans une jungle organisée uniquement sur le consensuel, le marchand, le facile. Reste que c’est loin d’être gagné.
En guise de conclusion
P.E.: Le livre numérique est-il un concurrent, un complément ou l’avenir du livre papier?
F.B. : On élève toujours des chevaux, heureusement, mais on ne s’en sert guère pour aller de ville en ville. Les précédentes mutations de l’écrit, de la tablette au rouleau, du rouleau au codex, de la copie à l’imprimerie, se sont toutes révélées totales, au bout d’un temps variable de transition. Là encore, peut-être que la notion de “livre numérique” n’est qu’une sorte d’écho en retour pour le temps de transition. Le web tend à devenir transparent dans nos usages, tant il est partout, désormais dès le plus jeune âge. C’est donc nécessairement une instance aussi de résistance, un lieu d’invention. Si on ne veut pas se faire manger tout cru par les géants, il faut se donner quelques moyens, c’est la raison de départ de publie.net. Mais je me refuse à toute prédictibilité. La notion de “livre”, comme objet fermé, n’était peut-être elle –même liée uniquement à son processus de fabrication et transmission. Peu probable qu’on continue longtemps à employer des manuels scolaires, peu probable qu’apprenant à lire un texte dense sur un outil numérique confortable on ait le souhait de revenir à l’objet imprimé.

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