Une autre
rentrée
littéraire
2011
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Des auteurs et des éditeurs dans l’impasse
Aujourd’hui, je retrouve ce texte que m’avait donné un ami auteur il y a un an, Ce qui était une librairie. On y trouve exprimé, en termes crus, une vive déception devant ce que bon nombre de « lieux uniques du livre » (pour reprendre la formule de Jean-Marc Roberts) sont devenus :
« En passant la porte, tu vois immédiatement que le virus est entré, et pour l’éternité… les livres exposés à la vente à la porte sont les étrons des tarés à gros tirage et à gros ventre avec couvertures idoines (Nothomb, Lévy — les deux —, Bohringer… : les ténors venteux & les castafiores boudinés), les ouvrages régionaux sont passés au second rang, et même ne sont plus reconnaissables (ils sont devenus vert-de-gris, tant ils se sont rapetissés)… les tables des offices sont bourrées des marronniers habituels (D’Ormesson & autres patachons), mais même ça, tu n’as plus envie de les regarder, même pour les compisser mentalement… »
Cet ami a publié plusieurs livres de poésie, il a reçu le prix Antonin Artaud, et tout laisse à penser qu’il ne reverra pas ses livres avant longtemps dans une librairie (exceptées quelques-unes en France ayant encore un rayon conséquent en poésie). Comme quelques autres auteurs de sa génération, il a finalement accepté d’utiliser une messagerie électronique il y a dix ans, non sans pester au début, convaincu qu’une correspondance entre écrivains ne devait avoir lieu que sur papier. Aujourd’hui, il refuse comme d’autres l’usage d’une liseuse ou d’une tablette parce que celles-ci sont censées conduire la littérature à sa perte : textes médiocres, passage de la haute civilisation du papier à la barbarie de l’écran (j’exagère à peine, voir l’article d’Assouline dans le Monde des livres d’aujourd’hui).
Disparition de la littérature vraiment novatrice dans de plus en plus de librairies, qui se doublerait d’une décadence numérique : ce serait notre situation présente aux yeux de ces auteurs qui ne voient pas que la tablette numérique est, comme l’ordinateur (dont ils se servent pour écrire et souvent lire des textes qu’on leur envoie), un des outils majeurs dont les écrivains ont désormais besoin. A chaque époque les auteurs ont leurs outils : il se trouve que les nôtres sont en train de changer, et que trop d’auteurs refusent aujourd’hui cette réalité – mais sont-ils conscients que c’est seulement par la diffusion de versions numériques de leurs oeuvres que leurs livres papier pourraient encore se vendre ?
Et puis il y a les éditeurs, qui ont une lourde responsabilité dans l’impasse où se trouvent tellement d’auteurs aujourd’hui. Un « petit éditeur » que je connais et dont je tairai le nom prend bon gré mal gré un compte Twitter pour présenter ses nouveautés (il m’a écrit un jour que jamais il ne ferait de livres numériques) : au bout de six mois, il a quatorze abonnés, faute de venir régulièrement sur le web. Pourtant là aussi la réalité crève les yeux : un éditeur se doit d’être présent en ligne, c’est là qu’il doit défendre ses auteurs et les oeuvres qu’il publie. La France aurait-elle l’édition la plus bête du monde, quand dans le pays voisin, l’Allemagne, tout va si vite ? Auteurs, éditeurs ensemble dans l’impasse du papier.
Pensant à Werner Kofler que j’ai rencontré à Vienne, le plus grand auteur autrichien vivant dont les livres en français sont publiés à quelques centaines d’exemplaires sur papier uniquement par cet éditeur basé à Nancy, je pose la question : qu’adviendra-t-il de ces textes lorsqu’ils auront définitivement disparu des librairies, dans pas si longtemps ? Pourquoi ne pas leur assurer une véritable existence, au moyen des nouveaux outils de publication dont nous disposons ? Et vous, auteurs qui restez enchaînés à votre papier et aux intérêts sans avenir de vos éditeurs, comment faites-vous vivre vos textes dans ce monde-là, en train de s’effondrer sous vos yeux ?
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