A la découverte des auteurs Publie.net: Mahigan Lepage

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Mahigan Lepage vit au Québec. Trois de ses textes ont été édités chez Publie.net: Vers l’ouest, La Science des lichens et Carnet du Népal, trois textes marquants autant par l’écriture que par les paysages que celle-ci véhicule. Il vient de créer un nouveau blog, Le Dernier des Mahigan.

Tu vis au Québec. Comment s’est faite la rencontre avec Publie.net ? En ligne ou autrement ?

Je suis entré en contact avec François Bon avant la création de publie.net, en raison d’un intérêt critique pour son travail. D’abord par courriel depuis le Québec, puis en personne à Paris alors que je séjournais en France pour mes études de doctorat.

Quand je suis arrivé à Paris, automne 2007, je venais tout juste de commencer à écrire (si tant est qu’on puisse fixer un « commencement » à ce fouillis qui me travaillait de longtemps, de toujours peut-être, dans la tête). J’ai écrit Relief pendant l’automne et l’hiver (il paraîtrait bien plus tard, février 2011, aux éditions du Noroît à Montréal), puis en mars 2008 je m’échappe de Paris vers le Népal pour un mois, en chemin je tiens un carnet avec principe d’organisation en divers lieux génériques (chambre, terrasse, transport, etc.). Entre-temps, publie.net a été créé; de retour de voyage, je soumets ce texte à François Bon, qui accepte de l’éditer : c’est Carnet du Népal. Je retravaillerai le texte en collaboration avec Sarah Cillaire : l’esprit collectif de publie.net était déjà né. Évidemment, pour répondre à ta question, tout cela – découverte de la création de publie.net, soumission du texte, retravail et correction – s’est fait par courriel et en ligne. 

L’implication dans publie.net s’affermirait l’année suivante, avec la publication de « Vers l’Ouest » et la création de la collection « Québec », qui deviendrait bien vite  « Décentrements ».

Tes écrits ont une dimension fortement autobiographique, est-ce lié à ta pratique du net où on s’expose forcément davantage sur un plan personnel ?

Là où il est possible, comme tu le suggères, que le net induise une certaine exposition de soi, c’est lorsqu’il s’ancre dans le quotidien. Auparavant, les lettres, les journaux (pas toujours si « intimes » qu’on le dit), les récits oraux, plus ou moins publiques, assumaient l’entièreté de cette fonction d’ancrage : ce n’est plus le cas, il y a de nouveaux canaux. Cela dit, les blogs et sites qui ont l’exposition de soi pour visée me repoussent (ils ont proliféré aux premiers temps du web, et nombreux sont ceux pour qui le mot « blog » n’éveille que les idées de complaisance narcissique et d’épandage personnel, c’est malheureux) : je ne saurais même pas t’en citer un seul.

Pour le reste, du graphique au numérique, la question demeure inchangée. Thomas Bernhard disait que pour écrire, il faut manquer de pudeur. Probablement parce que la pudeur implique des censures, et que celles-ci font barrière aux flots et aux reflux qui poussent à écrire, qui poussent l’écrire même. Je n’aime pas m’exposer, n’y vois jamais une visée. Mais je répugne aussi à tout inventer. Il faut dans l’écriture prendre des risques, et le risque est toujours risque du réel. Voir à ce sujet le livrel d’Annie Rioux qui vient de paraître sur publie.net, « Filles du calvaire » : voilà une écriture risquée, une écriture de soi, et qui pourtant ne procède pas du tout du désir de « se montrer ».

« Vers l’Ouest » faisait initialement partie d’un ensemble de cinq textes autobiographiques intitulé « Coulées ». Dans ce mot de « coulée », j’entendais cette levées des censures et des défenses, ce désobstruement intérieur par lequel on laisse s’écouler les souvenirs et les rapports troubles, comme des rivières au creux du paysage. « Vers l’Ouest » est autobiographique, au sens où rien n’est inventé – ou sinon réinventé partiellement par la mémoire -, mais en même temps le « je » n’en est pas le point focal : il y a peu de rétrospections, et le récit n’est pas organisé suivant « l’évolution du personnage »… On avance dans le territoire, et les souvenirs et le regard s’ajustent à cette avancée, présentent diverses facettes labiles, comme les faces réfléchissantes des buildings à l’approche d’une ville. Dans « La science des lichens », en revanche, j’ai choisi d’avancer masqué et de créer une scénographie de la parole. Ce qui se disait là était trop frais, trop immédiat. Si j’étais passé par la non-fiction, je me serais censuré, et on ne peut pas écrire si on se censure constamment.

Il est souvent question de Kerouac dans tes tweets dernièrement. Peux-tu me dire quel rôle a joué cet auteur dans l’écriture de « Vers l’ouest », s’il en a joué un ?


Dans les dernières années, j’ai souvent lu dans une sorte d’urgence. Parce que la lecture intensive m’est venue tard (on a tous de ces retards, dit Michaux quelque part), mais qu’écrire m’était devenu nécessaire. J’ai lu Kerouac à la hâte, tout juste avant d’écrire « Vers l’Ouest », parce que je savais que j’allais m’affronter à la route et que le faire sans avoir lu Kerouac me semblait inconcevable. Je ne crois pas que ça ait joué un rôle directement dans mon écriture; par contre « Sur la route » est présent dans notre imaginaire américain : il a ouvert une brèche, une nouvelle dimension du possible, qui ne se sont pas encore refermées.

Ce dont je parle sur Twiiter et aussi sur mon blog, c’est d’un texte que je n’ai jamais lu (salut Bayard!) : « Sur le chemin », un inédit écrit en français que certains considèrent comme une première version de « Sur la route ». Ce qui m’intéresse, là-dedans, c’est la langue français, ou franco-américaine, appliquée à la route et aux véhicules (aux « machines », comme dit Kerouac). Je n’ai fait que grappiller des citations rapportées dans un article paru dans un journal québécois, Le Devoir, par un journaliste qui est allé consulter le manuscrit dans un dépôt d’archives aux États-Unis. Il y a là-dedans des perles d’une langue oralisée et urbaine, que je n’ai jamais trouvée ailleurs. On voit déjà que Kerouac, s’il s’était traduit lui-même, n’aurait pas intitulé son livre « Sur la route » mais « Sur le chemin »… Les traductions de Kerouac – comme celles de Faulkner, d’ailleurs – me paraissent trop franco-françaises : on y perd beaucoup de l’oralité et de l’américanité de la langue. Je rêve d’aller aux États-Unis un jour, bientôt peut-être, et de lire ce court inédit de Kerouac, « Sur le chemin » : j’ai l’impression – mais ce n’est qu’une impression – que j’y gagnerais plus qu’à lire la totalité de l’oeuvre en traduction, voire en anglais.

Tu viens de créer un nouveau site intitulé « Le dernier des Mahigan ». Peux-tu le présenter en quelques mots ?

C’est la continuation d’une expérience amorcée il y a trois ans sous le même nom et à la même adresse. Mais jusqu’à maintenant le blog était sous WordPress; je suis passé en Spip, c’est-à-dire à une forme plus ramifiée et plus « horizontale » (voir là-dessus les propos d’Arnaud Maïsetti, lequel m’a au reste énormément aidé dans la reconstruction du site). C’est un chantier encore actif, qui procède par différenciation progressive à partir de squelettes que m’a gracieusement fournis François Bon.

Le mot phare du projet, c’est « exploration ». Que la lecture, l’écriture, les notations, les échanges, les expériences photo ou dessin, soient faits chaque fois dans une perspective exploratoire, c’est-à-dire inachevée, ou irréalisée. Par exemple, les « séries » fictionnelles, poétiques ou autobiographiques demeurent ouvertes : je me laisse le droit d’y revenir quand je veux, et aussi le droit de les abandonner et d’en commencer de nouvelles…

(Propos recueillis par Laurent Margantin)