A la découverte des auteurs Publie.net: Joachim Séné

par
séné

 

Joachim Séné est l’auteur de quatre livrels aux éditions Publie.net. Il écrit quotidiennement sur son blog où l’on peut découvrir une autobiographie originale.

Comment en es-tu venu à l’écriture et à l’édition numérique ?

 En présupposant un « s » manquant au mot « numérique » dans ta question, il me sera plus facile de répondre, bien que l’écriture elle-même m’a toujours été, depuis le début (ou presque), numérique : sur un ordinateur acheté pour mieux faire mes devoirs d’IUT informatique (et pour jouer) se trouve un inévitable système d’exploitation capable de recevoir un inévitable Word (pour les rapports de projets, de stages…) capable lui-même de recevoir d’inévitables mots non prémédités. Comme veut le croire Michel Butor, l’ordinateur n’a pas été inventé pour manipuler des chiffres et faire transiter des flux financiers, mais il a été inventé pour les poètes, les écrivains (*). De là à dire que le web…

 Car le vrai changement, pour moi, c’est la connexion. L’écriture numérique comme je l’entends, c’est surtout le blog, en 2004, quand je m’intéresse à ce qu’il peut exister de liberté sur ce lieu qu’on dit virtuel. Découverte du Tierslivre, de Remue, de quantité de blogs dédiés à des écritures d’invention ou journal, et des échanges possibles dans les commentaires, les forums. Je choisis sans trop le savoir la pire (techniquement) des plateformes de blog, 20six, pour, de loin en loin, rendre compte de mon écriture, monologue réflexif, comptes-rendus de lectures, de concerts… À ce moment j’écris un texte, et j’ai en tête d’en faire un peu le making-of sur mon blog, jusqu’aux envois aux éditeurs (18 refus). Et puis j’oublie ce texte, jusqu’au début de cette année, quand je décide de le proposer en téléchargement libre sur mon site

 Aujourd’hui ce blog, Journal Écrit, est fermé, j’ai dû l’archiver quelque part en PDF, un lien existe encore, peut-être, mais où ? Et je ne saurais plus dire ce que j’ai pu y écrire, même si je sais que j’y ai écrit des textes que je n’aurais pas écrit ailleurs que sur un blog. Et cela est devenu de plus en plus vrai, au fil des années. J’ai vite abandonné le travail d’abord rédigé dans Word puis collé dans l’outil de blog pour faire l’inverse, car le changement d’outil provoque quelque chose que je ne m’explique toujours pas, et qui m’a poussé à écrire. Je suis passé à une autre plateforme de blog, WordPress, toujours sous le nom Journal Écrit et d’autres textes se sont écrits. Puis je suis passé à Spip, pour Fragments, Chutes et Conséquences, et de nouveaux textes sont nés, en particulier le ‘Journal Éclaté’. Écrire à même le formulaire de l’outil n’est pas écrire dans Word, qui n’est pas écrire dans un carnet, qui n’est pas twitter. Pourquoi ? Je n’en sais rien.

 En 2008, il y a Publie.Net, François Bon à qui j’envoie un texte et un recueil de nouvelles qui ne seront pas pris. Mais de là naissent des échanges, via mail, blogs, facebook… Et un jour je lui envoie Hapax, il me répond dans la journée et c’est publié le lendemain. Cela s’est passé exactement de la même manière avec Sans. 

 Est-ce qu’il y a une articulation entre ce que tu écris quotidiennement sur ton blog et les textes que tu donnes à Publie.net ?

 Je ne sais pas, il y a sans doute quelque chose lié au processus d’écriture, à l’expérimentation sur blog, à l’expérience qu’est Publie.net et ce que sont certains des textes proposés. Je ressens cette « articulation » en particulier pour « La crise » que j’ai commencé à écrire sous forme de statuts Facebook avant de décider de compiler l’ensemble et de le travailler en vue d’un recueil.

Plus que mon blog, c’est sans doute mon aventure d’un an dans le Convoi des Glossolales (qui est un blog, administré par Anthony Poiraudeau) qui a trouvé cette articulation. Il s’agit d’une écriture courte à fréquence contrainte. Ma contrainte était de publier chaque jour ouvré un paragraphe commençant par « C’était » et ayant pour univers plus ou moins précis « le monde du travail de bureau ». Tous les jours, non pas seulement écrire, mais envoyer le texte écrit, contrainte forte sans laquelle le texte n’aurait pas vu le jour. Le proposer au format numérique chez Publie.net (ce qui ne saurait tarder) est dès lors une évidence, plus encore que pour Sans, et comme pour Accident de personne, le processus d’écriture même est numérique, s’est tissé dans ce lieu nouveau et inédit. Et comme les 807, blog collectif, blog-revue, même phénomène, avec une sortie imminente de la saison 2 chez Publie.net.

 Ton écriture – je pense à « Sans » – est basée sur ton expérience du monde du travail. De son côté Guillaume Vissac part de drames urbains devenus totalement impersonnels et que l’écriture nous rend réels à travers des voix. Est-ce que tu te sens participer d’une sensibilité différente au réel qui trouve justement son chemin hors de l’édition traditionnelle ?

 Pour Sans, je ne crois pas que ça ait changé quelque chose dans le processus d’écriture. C’est à la fin de l’écriture, dans un moment où je me sentais mal à l’aise avec le texte, le reprenant sans cesse, corrections sans fin, ne sachant plus si je pouvais en tirer quelque chose, c’est là que j’ai décidé de l’envoyer à Publie.net, en fait pour trois raisons.

 La première c’est qu’il me semblait que la forme que j’avais essayé de donner, avec la langue particulière qui s’y entend, pouvait passer asez facilement dans le catalogue Publie.net, vu ce que j’y avais déjà. 

La deuxième c’est la longueur du texte, trop court pour l’édition traditionnelle, surtout pour un inconnu, un auteur sur lequel « miser », comme parmi les 18 refus que j’avais essuyé certains me l’avaient fait comprendre, et comme Chloé Delaume le souligne quelque part à propos de gros tirages et de la rentabilité : l’épaisseur des livres sert à faire apparaître le titre, l’auteur et l’éditeur dans les rayons, un livre mince n’est pas visible, donc pas vendu, donc risque « industriel » plus grand etc. (je suggère d’ailleurs, à propos de « l’épaisseur », qu’il faudrait renvoyer Éric Chevillard à cela). Un des aspects que je préfère dans ce que le format numérique change à la lecture (peut-être à l’écriture), c’est qu’il peut donner à la lecture des textes courts sans les mettre en recueil : la vignette de téléchargement est de la même surface pour tout les textes. Le prix bas, l’abonnement, sont deux outils qui peuvent aussi aider à ça. Les supports et conditions de lectures semblent plutôt bien adaptés pour recevoir le court, et réciproquement (surtout le téléphone dans le métro ou le bus et les écrans qui peuvent fatiguer les yeux). 

La troisième raison est qu’un texte publié me paraît tout de suite beaucoup plus abouti et cela me permet plus facilement de l’oublier pour passer à autre chose, comme ce fut le cas pour C’était, publier chaque jour pour me pousser à écrire le paragraphe suivant. Et si je reviens sur un texte publié, avec l’édition numérique (bien pensée) pas de problème pour des rééditions augmentées, sans que le lecteur ait besoin de racheter le texte, c’est par exemple ce qu’Arnaud Maïsetti fait avec ses Anticipations.

(Propos recueillis par Laurent Margantin)