Une autre
rentrée
littéraire
2011
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Composition n°1 : un roman expérimental sur iPad
(Billet initialement publié sur SoBookOnline)
Composition n°1, lancée pendant l’été, passée inaperçue, est une oeuvre issue de la littérature numérique, adaptée d’un texte de Marc Saporta daté de 1963 et sans doute inspiré des 100 000 milliars de poèmes de Queneau (1961). Avec Composition n°1, Saporta montre en effet « qu’un dispositif de 148 fragments narratifs [peut] engendrer 148x147x146, etc. combinaisons possibles« . L’éditeur, Visual Editions (anglophone, comme la quasi totalité des commentaires sur cette oeuvre), en avait déjà édité une version, aujourd’hui portée sur iPad.
Expérimentale, cette littérature peut se définir par la réflexion qu’elle mène sur le dispositif technologique et littéraire à partir duquel elle s’exprime (voir Littérature « et numérique : mais où sont passées les tablettes ?« ) :
« ces oeuvres questionnent la littérature ou le concept de texte. De façons très diverses, elles remettent en question les conceptions littéraires classiques, généralement en s’appuyant et poursuivant des propositions déjà formulées dans le champ littéraire. » (Philippe Bootz, « La littérature numérique en quelques repères » dans Lire dans un monde numérique)
Autrement dit : elles portent une atteinte potentielle au caractère « nécessaire » du texte (ce qui fait qu’il est écrit comme tel et pas autrement) en l’inscrivant dans un cadre qui privilégie la recombination, l’aléatoire, les parcours et en réévaluant ainsi la place du lecteur, amené à s’interroger sur son statut. Algorithmique, cette littérature vise en effet à le capturer en mettant en place des règles contraignantes qui l’impliquent cognitivement et corporellement (c’est l’ergodique et le noématique, voir « Le lecteur capturé« ).
Composition n°1 répond parfaitement à cette définition. Le texte est en effet joué continuellement de façon aléatoire, dans un rythme effréné, nerveux – comme un jeu qui aurait buggé sur la même image – et il appartient au lecteur de l’arrêter, de le mettre en pause, en touchant l’écran de l’iPad, pour commencer à lire :
Les concepteurs de l’application veulent ainsi s’assurer que le texte sera bien lu en obligeant le lecteur – ou lectacteur – à participer activement au processus de lecture. Certes, tout lecteur participe par définition à ce processus; mais ici, la participation se double d’une prise de conscience de son statut qui passe par son corps, sa main, prothèse externe dont il réalise, en plus de son pouvoir d’ordonnancement du récit, la technique corporelle nécessaire à son établissement. La main, en désignant, en pointant, définit ainsi l’espace et le temps du récit, dont elle détermine la vitesse d’exécution et peut-être même de réalisation (voir Christian Jacob, « L’éloge de la main est aussi celui de la pensée » dans Lieux de savoir II – Les mains de l’intellect).
Aussi Composition n°1 m’apparaît-elle avant tout comme une oeuvre de la désignation, qui, contrairement aux oeuvres expérimentales des « Nouveaux Romanciers » (Simon, Butor, Robbe-Grillet, Sarraute, etc.) ou de Marrelle de l’argentin Cortazar (mais les exemples pourraient être multipliés – les cuts-up de Burroughs, les découpages/déplacements/ montages des dadaïstes/surréalistes – surtout pour l’Amérique latine : Asturias, Borges, etc.) n’a pas pour fonction d’être lue mais de désigner, seulement : désignation du statut du lecteur, désignation, mise en visibilité, par le tremblement incessant de l’image du texte, de l’algorithme nécessaire à sa création, désignation enfin – on l’oublie souvent – de la police comme image qui révèle que le texte est porté par un ensemble de signes – hauteur des lettres, italique, etc. – indispensables à sa réception.


