« Avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel »

par
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Métro Filles du Calvaire. Ces mots qui furent prononcés par un passant boulevard de la Poissonnière. Ou par E. l’autre jour me lançant Rejoins-moi fille du calvaire (sur le moment, rester un peu bête, ne pas savoir comment le prendre autrement que comme un petit mot d’amour ; puis rater son rendez-vous)… Y entendre une forme certaine d’érotisme en sirotant le fond de ma tasse de café, en remontant le Passage du Pont-aux-biches ou encore en dégustant une entrée de chèvre chaud au bar du coin. Apprendre après-coup que ce nom est une expression relative à l’histoire religieuse n’y change rien, cela ajoute bien au contraire une perversité qui rehausse l’érotisme premier que j’associe à l’expression. Lieu bizarre à la frontière ouest du Marais, carrefour, quatrième frontière de ce même marais où j’ai pris logis en janvier dernier. Ai erré par là longtemps en faisant la flâneuse qui observe sans but précis, me sentant néanmoins en attente de quelqu’un alors que je n’attendais personne, personne de précis, de réel, comme Anne par exemple, ou D., revoyant défiler dans ma conscience le fil interminable et toujours aussi présent de nos nuits fauves. Fil barbelé.

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Nous sommes tous des petits chiens, nous avons besoins de circuits, et d’être promenés. (Gilles Deleuze, L’Anti-Œdipe)

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Un rêve intime se déroulait à la campagne  : trouble associé à ces rêves que je relie par instinct à mon enfance dans l’Est, entre découverte du territoire sauvage et privation. Il ne me reste aucun, vraiment aucun souvenir de ma lecture, que je me souviens pourtant avoir été enlevante, du Nouveau Testament. Le livre était rose – pour les jeunes filles.

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Sur la base du déjà vécu dont il me faut absolument douter, je t’ai certainement éventrée !

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Tu es amoureuse de la mort, a dit un jour Roberto Yahni à son amie la poète Alejandra Pizarnik, qui rougit aussitôt.

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Se retrouver dans un état d’extrême secousse, éclaircie d’irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel. (Antonin Artaud)

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L’impression de n’expérimenter que des situations absurdes et banales entre les murailles de la ville de mon exil, qui se résument souvent à ne pas sortir les vidanges (purger) et faire les choses en douce. Sentiment d’imposture qui s’ajoute à ma disparition de ton monde. Est-ce cela ne pas se sentir chez soi ?

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Retour un peu ivre d’une soirée aux Étages. Ouvrir le livre et tomber sur cette phrase : l’homosexualité comme une fatalité d’errance, et de refus du bonheur. À quoi André Gide, s’il avait été contemporain de Guibert, aurait pu répondre : Ne cherche plus de but désormais à tes interminables errances (Les nourritures terrestres).

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Pratiquer une politique étymologique du deuil : démonter les fondations pour (re)bâtir la demeure.

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La fenêtre est ouverte sur la rue Meslay. J’entends le son des trompettes qui se mêle au bruit des klaxons et des mouettes dans la poussière sur la ville. Semblant de fête à la Porte Saint-Martin qui trouble mon silence diurne. Le regret de n’être pas nichée dans les petits toits aux abords des Buttes Chaumont. Cette idée de venir se colleter à ceux qui ne pensent à rien… La sainte paix, à Paris, n’existe pas. Refaire tout le chemin à l’envers, à partir du chaos, c’est ça la game.

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Ai discuté avec une prostituée aujourd’hui sur ma rue, coin Saint-Denis. La femme me quémanda gentiment une cigarette. Je lui donnai une Benson Sylver en disant Attention, elle est douce. Elle répondit Pas grave, je les prends toutes ! J’allais lui dire qu’elle pouvait se permettre de choisir, quand même, qu’il n’en tenait qu’à elle de choisir… Mais je n’ai pas osé et me suis contentée de faire quelques pas sur la rue avec elle, bras contre bras, avant de disparaître dans l’embranchement. À tort ou à raison (et peu importe après tout), on peut choisir de se taire.

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Je porte mes barreaux sans cesse en moi, écrivait Franz Kafka dans le livre de ses Conversations

Et s’il fallait que les barreaux s’effondrent sous la pression populaire, celle de la conversation justement, comme l’entendait Proust dans son Contre Sainte-Beuve…, qu’adviendrait-il alors de la pensée ? N’est-elle pas, par essence, la (principale) prisonnière  ?

Le texte ci-dessus est extrait de Filles du Calvaire, texte de Annie Rioux, Montréal, journal d’un hiver à Paris. Ce texte aurait probablement été accueilli, il y a quinze ans, par un des éditeurs de littérature contemporaine présents dans le monde imprimé. Écriture à risque, écriture en quête de soi à travers la ville et le réel, aujourd’hui et pour toujours c’est une publication numérique qui est le premier livre d’Annie Rioux. « Décentrements » est le nom choisi par Mahigan Lepage pour une collection non réservée aux auteurs québécois, mais pilotée depuis Montréal par les auteurs québécois eux-mêmes. FB.