Annotations numériques : reconnaissons la valeur des humeurs des lecteurs

par
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(Billet initialement publié sur SoBookOnline)

Copia est un réseau social de lecteurs qu’on connaît assez mal en Europe. Jusque-là en effet, ses fondateurs avaient eu la bonne idée de limiter le téléchargement de leur application aux Etats-Unis…J’ai cependant découvert, par hasard, qu’il était enfin possible de la tester dans nos contrées arriérées.

Réseau proche de BookGlutton/Bookliners (socialité, partage des annotations, marge, etc.) sur le net et de Rethink Books au niveau des applications-iPad (qui ne propose que des classiques libres de droit).

Aujourd’hui, Copia va (un peu) plus loin : son appli’ ne propose plus seulement de rendre visible les annotations des autres lecteurs, mais en plus celles des auteurs :

Image de prévisualisation YouTube

Rethink Books permettait déjà, depuis quelques mois, aux auteurs d’échanger avec les lecteurs. L’entreprise se vend ainsi comme un socialiseur sur mesure, qui offre ses solutions aux auteurs qui en font la demande et à qui Rethink Books construit une application indépendante, comme ce fut le cas avec Live Forgiven. Je n’ai pas très bien compris comment elle fonctionnait : des notes annoncées non visualisables, une liste d’utilisateurs à suivre vide, un lien vers le store de Rethink Books inaccessible etc. mal foutu donc et sans fonds éditorial en plus.

Copia est plus abouti. C’est qu’elle a compris que les seuils (chapitres, sommaires, etc.) devaient être en permanence intégrés à la lecture. Sur iBooks d’Apple, par exemple, pour accéder au sommaire afin de se repérer dans le livre, il faut quitter la page qu’on est en train de lire et y revenir ensuite; pas pratique. A l’inverse, sur Copia, un système d’onglets (qui manquent à presque tous les logiciels d’Apple) et d’interface partagée permet d’accéder à diverses fonctionnalités en restant sur le même espace de visualisation de l’information :

Quelles activités sont réalisées dans ces bouquins ? Copia met à disposition du lecteur frileux 7 titres gratuitement, de manière à l’encourager à répéter ses usages sur d’autres livres de son catalogue. J’ai téléchargé les 7, pour me livrer à une série de petits calculs. Sur l’ensemble, 433 annotations/soulignements ont été faits. Copia ne fait pas la différence entre une annotation et un passage souligné (dans la comptabilisation des annotations). Environ la moitié des passages soulignés (230) ne sont pas accompagnés de notes. Parmi les notes (200, avec ou/sans passages soulignés), on trouve :

  • 1/4 de tests/ métanotes (le lecteur commente son activité : « j’écris une note »)
  • Le reste (150) est constitué de :

Critiques d’humeur/descriptives qui se répartissent entre le commentaire sur le livre lui-même (« This is interesting », « beautiful description », « This is the turning point ! »), l’inscription de l’humeur du lecteur (« Make me sad ») et de son état en lisant (« The level of suspense is so intense ! »)

Commentaire qui accompagne un passage souligné (« one more example of how small and insignifiant we are here on earth »)

De révélations (« spoilers« ) indiquées et cachées.

D’acquiescements/renvois (exemple : « Je suis d’accord avec X »).

J’en tire plusieurs conclusions :

  • Les métanotes/tests devraient diminuer, à mesure que ces applications seront adoptées.
  • Les livres sont commentés en « live », comme des films : le lecteur manifeste son humeur au moment de la lecture et inscrit la note dans ce moment. Il réagit le plus souvent, n’a aucune distance.
  • Les notes plus distanciées s’inscrivent dans la première forme de la critique (on en distingue quatre : la critique d’humeur, la critique journalistique, la critique universitaire et la critique d’auteur)
  • Les systèmes d’annotations sociaux introduisent une instabilité dans la nature de la notation ou plutôt, de ce qu’on attend d’elle, de son horizon d’attente : une note sur un livre papier, adressée qu’à moi-même, n’est souvent que la saisie d’un acte de pensée. Or, ici, parce que la note s’adresse et doit s’adresser à quelqu’un d’autre, on lui impose d’être « constructive », d’apporter « un plus », de ne pas se limiter à l’inscription d’impression. Mais c’est alors lui imposer un régime qu’elle ne peut pas assumer : c’est lui demander d’être ce qu’elle n’est pas pour un lecteur « lambda ».
  • Certains commentaires sont qualifiés de « spoil » et cachés. Cette simple fonction, proposée par Copia, indique la manière même dont est conçue l’application et la manière dont elle conçoit les livres : comme des objets que l’on découvre progressivement. Ce qu’elle promeut, c’est cette progression.
  • Or, Copia, même si elle la promeut, ne lui offre pas des outils pour se développer. Si je veux, par exemple, répondre à l’humeur d’un autre utilisateur, je dois le mentionner dans ma propre annotation, parfois séparée de quelques dizaines d’autres, sans lien avec la thématique de la mienne.

Copia doit donc identifier les pratiques d’annotations de ses utilisateurs pour leur proposer des fonctionnalités susceptibles de les développer. Si je prends en compte ces pratiques (annotations-live sans distanciation, sans critiques distanciées, réactions à d’autres annotations, etc.), quelques idées peuvent être proposées :

  • Se rapprocher d’un Open Margin qui permet de rentrer « dans » un commentaire pour répondre à celui qui l’a produit. Autrement dit : réaliser techniquement les métaphores spatiales que nous utilisons pour parler des livres (« écrire dans », « écrire sur », « écrire autour »); faire du paratexte un élément indissociable du texte, ouvrir la marge, qui offre une marge de manoeuvre aux lecteurs, et lui donner des éléments d’ordonnancement (arborescence des commentaires, plusieurs niveaux d’emboîtement, etc.)
  • Offrir, en restant toujours dans la réalisation de ces métaphores, un balisage très précis de la progression de lecture de chaque lecteur (« Je suis à tel mot, telle page ») peut-être couplé à la valeur temps (« On se retrouve à telle heure pour lire; je me suis arrêté à telle heure en lisant cette page »). Démarches qui semblent correspondre (on dirait, mais je n’ai fait qu’observer) à une pratique à laquelle il va bien falloir apporter des réponses. Réfutation : 1. pourquoi ne le font-il pas sur twitter, livre à la main, d’écran à écran ? Parce que twitter n’offre pas d’écrire « sur », « dans », « autour », mais « à partir de ». Surtout, l’environnement n’est pas livresque. Or, l’énonciation dont nous avons besoin pour lire/écrire est marquée par des objets de reconnaissance de la lecture (couverture, page, sommaires, etc.), d’un espace d’inscription où ceux qui écrivent se reconnaissent entre eux. 2. On ne lit pas de la même façon que l’on regarde un film (action synchrone). Ce qui fait la valeur-temps n’est pas la simultanéité dans un livre, parce qu’on peut en permanence revenir « en arrière » (contrairement à l’émission TV). La valeur-temps est en fait celle d’une communion dont le cycle de vie est variable et qui se fond davantage dans un « rendez-vous » dont les limites temporelles sont plus lâches (on peut arriver en retard, partir en avance : le commentaire vaudra encore). Ce qui importe, c’est d’avoir été bien là un moment, c’est de montrer une seule fois comment apparaît en direct l’un de mes commentaires.
  • Se servir du sommaire comme point de rassemblement de l’ensemble des annotations réalisées « dans » le livre, à un niveau large (statistiques par chapitres par tous les lecteurs, etc.), réduit (pour chaque utilisateur visible par un autre utilisateur) et personnel (avec possibilité d’invisibilité).

L’enjeu, contrairement à ce qu’on croit de plus en plus, n’est donc pas (seulement) celui de la curation, de l’éditorialisation, de la rareté de l’information, de son tri. Ces positions, obsédées par la conservation de l’information selon l’angle unique de la sélection, méconnaissent l’intérêt que les sociologues porteraient à ces humeurs, les archivant, ou même l’intérêt de l’oubli, nécessaire à la mémoire.

Certaines pratiques se moquent pas mal de la pérennité d’une information assurée par la curation. Un type de lecteurs ne cherche qu’à suivre, au fil de la lecture, l’impression que suscite la lecture sur celui qui lit de l’autre côté de l’écran. Ainsi, l’enjeu c’est (aussi) la reconnaissance de la valeur des humeurs des lecteurs, de commentaires dont nous jugeons abusivement et faussement qu’ils n’apportent rien.

Or, nous ne reprochons pas à un film, à une émission de télévision d’être live-tweetés : nous ne déplorons pas la succession de remarques « sans intérêt », d’onomatopées (« Aaaaah, « Ohhhhh »), parce que nous reconnaissons une autre valeur pour les évaluer : leur éphémérité. Mais nous refusons aux annotations dans les livres « sociaux », nourris par nos représentations élitistes du livre (prise de distance avec l’information, temps long, etc. qui correspond à la lecture humaniste), de pouvoir être ce qu’elles sont : des humeurs, le témoignage d’une présence qui ne fait que signifier qu’elle est un jour passée par .