Édition hybride et brassage culturel – Interview de Sophie Marozeau

par

Emue Books est une jeune maison d’édition née fin 2010 à Melbourne de l’impulsion de Sophie Marozeau. Journaliste originaire de Paris, elle a collaboré au développement numérique de Lonely Planet avant de monter son propre projet. Emue s’articule autour de trois axes : ÉDITIONS (numérique sans DRM + papier) ; MULTICULTURELLES (auteurs de toutes origines ayant en commun la langue française) ; ÉQUITABLES (contrat à 50/50 entre auteur et éditeur).
Sophie Marozeau répond aux questions d’Emilio Sciarrino, collaborateur Emue et auteur de L’Ora(n)ge.

Les quatre premiers livres sortis chez Emue, ont une affinité, un air de famille. C’est plus qu’une coïncidence ! Comment l’expliquer ?

C’est vrai. J’ai été étonnée en lisant le livre de Ray Parnac la première fois d’y trouver tant de points communs avec celui de Léa Godard. Surtout dans l’écriture, vive, fluide, mais aussi dans les thèmes, la folie, les anomalies, la difficulté à s’intégrer. Ces recueils ont cela en commun qu’ils vont droit au but, sans fioriture, et savent aborder des thèmes graves avec un petit sourire en coin. C’est un pur hasard, les auteurs ne se connaissaient pas. Elles vivent toutes les deux dans des pays anglosaxons depuis des années. Cela explique peut-être leur connivence… Quant au troisième recueil, L’Ora(n)ge, il est venu s’ajouter très naturellement aux deux autres. Les bribes de folie qui parsèment ce recueil, ses thèmes aussi, la différence, le déracinement… l’inscrivent dans la même lignée. Il faut préciser que les trois premiers auteurs Emue en sont aussi sa colonne vertébrale, depuis leur rencontre au sein de cette toute jeune maison, ils se sont investis dans son comité éditorial. C’est sans doute cette sensibilité commune qui leur a donné envie de travailler ensemble pour faire émerger d’autres textes dont ils se sentent proches.

Emue a reçu de nombreux manuscrits d’auteurs débutants ou expérimentés. Quelles sont les caractéristiques d’un coup de cœur Emue ?

Notre campagne de recrutement de nouveaux auteurs a en effet été très fructueuse. Nous avons reçu des dizaines de manuscrits en peu de temps. Des auteurs confirmés sont prêts à faire confiance à Emue. Mais, l’équipe éditoriale sait ce qu’elle veut ! Aussi talentueux que soient les auteurs, nous recherchons des textes équilibrés, forts, qui nous transportent. En quelques mots : nous n’aimons pas nous ennuyer, mais, nous n’aimons pas non plus les écritures trop techniques, façon “page-turner”, nous voulons sentir l’humain derrière la plume. Attention, cela ne veut pas dire que nous raffolons des récits autobiographiques ! Nous aimons les fortes personnalités, les auteurs qui se livrent dans leurs écrits. Mais nous aimons aussi la vraie fiction. Des trames fortes, bien structurées. Cela étant dit, des textes sortant des sentiers battus, atypiques ou expérimentaux, peuvent nous intéresser aussi, du moment que nous prenons plaisir à les lire.

Tous les auteurs Emue ont en commun d’être entre plusieurs pays et plusieurs langues, et d’avoir choisi le français pour écrire. Est-ce la marque Emue ?

Ce n’est pas un pré-requis pour entrer chez Emue, c’est plutôt un hasard en fait ! Mais il est vrai que jusqu’à présent, les auteurs d’origine étrangère ou vivant à l’étranger qui transportent avec eux une seconde culture, d’autres influences, une ouverture qui se ressent dans leurs écrits, sont ceux qui ont retenu notre attention. À l’automne, nous accueillerons deux nouveaux auteurs en provenance d’Europe de l’est.

Les acteurs du monde du livre traditionnel français voient avec beaucoup de méfiance, voire avec un certain mépris, le développement du livre numérique. Au contraire, aux États-Unis, le livre numérique a dépassé les ventes du livre papier. Qu’en penses-tu ?

Je suis toujours un peu étonnée quand on me dit qu’un livre numérique n’a pas d’existence physique, donc n’existe pas. Un libraire (qui pourtant vend des ebooks en ligne) me disait encore récemment : « Je ne vois pas les ebooks, je ne les tiens pas dans mes mains, je ne peux pas travailler avec ça ». Aujourd’hui, je lis autant sur Kindle qu’en papier, et j’ai parfois du mal à me souvenir sur quel support j’ai lu un livre. Tout ce qu’il en reste c’est le texte, son sens, son style. Donc, évidemment, je ne comprends pas qu’on se ferme à tout ce que l’ebook peut apporter. C’est aussi parce que je vis loin et que le manque de circulation des livres m’a toujours frustrée. Pour moi, nous sommes en amont d’une révolution qui va permettre de lire plus, de connaître d’autres cultures, de s’ouvrir. Je ne conçois pas que l’on refuse de vendre des livres sur Internet, je ne conçois pas que l’on se ferme au numérique. Toutes ces craintes ne sont dues qu’à des considérations financières. Les acteurs traditionnels n’ont pas encore compris qu’il existait de nouveaux modèles. C’est affligeant.

Emue est basée à la fois en Australie, à Londres et à Paris, avec un fort tropisme vers l’Italie, et bientôt vers l’Est de l’Europe. C’est une petite multinationale ! Comment le vis-tu ?

Pour le moment nous en sommes à nos débuts, c’est une mini multinationale ! Être implantés dans plusieurs pays nous permet de diffuser les livres aux francophones et francophiles du monde, ce qui est notre positionnement. Et puis, nous croyons aux actions de proximité entre auteurs et lecteurs, même pour le numérique.

Emue, c’est aussi un team d’illustrateurs choisis avec soin pour interpréter au mieux les textes. Peux-tu nous en parler ?

Nos livres vont bien ensemble, ils forment un tout. Les illustrations permettent de le savoir d’emblée, sans même avoir à les ouvrir. Nous utilisons le web et les tableaux de tendances collaboratifs en ligne (« moodboard ») pour accrocher nos trouvailles et faire nos choix. Certains de nos artistes ont confectionné des illustrations sur mesures ; d’autres existaient déjà. Nous sommes très attachés au graphisme car, qu’on le veuille ou non, on juge toujours un peu un livre par sa couverture !

Peux-tu nous révéler quelques informations exclusives sur les nouveaux auteurs Emue qui paraîtront en automne ?

Vous allez voir débouler chez Emue trois univers très très différents ! Des nouvelles noires absolument décapantes d’Alexandre Sredojevic, auteur d’origine serbe ; un autre recueil plus poétique, d’une fantaisie jubilatoire de la Roumaine Irina Teodorescu ; et enfin, une nouvelle collection « Libre » qu’inaugurera Emilio Sciarrino, avec un texte très personnel, totalement… libre ! (C’est le mot). Et il y aura encore une autre belle surprise, mais il est un peu tôt pour la dévoiler.