Sous les couvertures, Bertrand Guillot


COUV-Sous-les-couvertures-270x395Présentation de l’éditeur :

Un samedi soir, une librairie de quartier. Comme toutes les nuits, sitôt le rideau tombé, les livres s’éveillent et se racontent leurs histoires… Mais ce soir, l’heure est grave : les nouveautés viennent d’arriver, et les romans du fond de la librairie n’ont plus que quelques jours pour trouver un lecteur !

Pour sortir par la grande porte, il leur faudra s’unir et prendre la place des best-sellers solidement empilés près de la caisse. Autant dire qu’ils n’ont pratiquement aucune chance…

Entre roman et conte iconoclaste, Sous les couvertures, quatrième livre de Bertrand Guillot, est une merveille d’humour et d’originalité. Où l’on découvrira, entre autres, à quoi servent les classiques, en quoi les livres ressemblent à leurs auteurs… et pourquoi, à l’habit des académiciens, on a ajouté une épée.

 

 

Bertrand Guillot met en scène un fantasme, celui d’être enfermé une nuit dans une librairie (si le fantasme n’en est pas un, remplacer librairie, au choix, par musée, magasin de mode ou tout autre commerce de son choix). Et un autre – savoir ce que les livres pensent. Les livres qui voient et entendent tant de choses… Les livres qui, s’ils pouvaient parler, diraient « cette espérance qui [les] soulève, le désespoir qui s’ensuit lorsque la main agrippe un de [leurs] voisins, et le cœur qui bat quand c’est enfin [eux] qu’elle saisit… ».

 

On les croit paisibles et stoïques, Bertrand Guillot nous les révèle enflammés, passionnés, jaloux, aigris, naïfs, bienveillants. Humains. Et la capacité de révolte n’est-elle pas le propre de l’homme ? Dans la librairie, le calme semble régner cependant que le feu brûle sous les couvertures… Car se faire une place sur la table du libraire, c’est se faire une place dans le monde des lettres, ce monde « où souvent l’expérience [passe] pour de l’intelligence ». Et vice versa. Et pour parvenir à l’un donc à l’autre, tous les coups sont permis et tous les moyens sont bons.

 

Sous les couvertures est un roman frais et plein d’esprit, malin et truffé de bons mots comme de références aux sixième et neuvième arts, drôle mais pas que. C’est aussi une déclaration d’amour à la littérature à l’heure où les livres se font la guerre – mais parle-t-on encore nécessairement de littérature quand on parle de livres ?

C’est enfin une réflexion sur la production littéraire actuelle – quantité et périssabilité. Sur ce qu’on fait des livres et ce que l’auteur, lui, attend et espère. Sur ce qui l’anime avant le maquettage, avant la promotion, avant les foires et salons (dont Guillot nous offre ici des tranches délectables).

 

Un roman vivant, rythmé, aussi coloré que sa couverture, et qui peut-être contient tous les romans de la rentrée dont on peut se dispenser.

 

Editions rue fromentin, septembre 2014, 184 pages, 16 euros

 

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Lignes choisies :

 

« Les livres portaient les espoirs démesurés et les doutes abyssaux de leurs auteurs, ce qu’ils avaient vécu et ce qu’ils auraient aimé vivre, ainsi que d’infimes morceaux d’âme dont ils n’avaient pas conscience. » (page 12)

 

« L’automne est impitoyable pour les oubliés de la rentrée littéraire. » (page 23)

 

« Est-ce l’auteur qui fait le grand livre, ou ce que les lecteurs en retiennent ? » (page 53)

 

« Et si le grand livre, c’était celui devant lequel le lecteur se sent tout petit ? » (page 54)

 

« La vie est dans le début des histoires. Les fins ne sont jamais que de la morale. » (page 57)

 

« Les livres sont comme les hommes : ils ont toujours moins d’hésitation à nuire à qui se fait aimer qu’à qui se fait craindre. L’amour peut se rompre ; la peur du châtiment, elle, ne vous abandonne jamais. » (page 67)

 

« Il n’est pas nécessaire de posséder toutes les qualités, mais il est tout à fait nécessaire de paraître les avoir. » (Machiavel, cité page 69)

 

« C’était l’une de ces nuits où sans le savoir on abandonne de vieilles lunes pour voir le monde sous un nouveau jour, une nuit où les idées progressent sans qu’on puisse encore les suivre. Une nuit où l’on grandit. » (page 74)

 

« Ce n’est pas au livre d’aller vers le lecteur ; c’est un chemin sur lequel tu ne peux que te perdre. » (page 79)

 

« La mythologie de la Nécessité pouvait se résumer ainsi : tout livre qui n’était pas nécessaire à son auteur était inutile pour le lecteur, et quiconque prétendait le contraire était relégué au rang de publicitaire. » (page 80)

 

« Les pires ennemis sont ceux du même bord. » (page 112)

 

« Beaucoup d’écrivains sont insomniaques, mais pas les auteurs à succès. C’est que ça demande de la discipline, d’écrire un best-seller. Et la discipline se couche tôt. » (page 115)

 

« Toute l’histoire du monde enseignait pourtant bien qu’il fallait savoir donner un peu pour prendre beaucoup à la fin. » (page 131)



Les hommes meurent les femmes vieillissent, Isabelle Desesquelles


Les hommes meurent

« On dit aux petites filles qu’il faut souffrir pour être belle, on devrait leur apprendre la volupté. Arrêter avec la petite sirène. Il y a d’autres moyens de trouver un prince qu’en y laissant ses écailles. » (page 159)

 

 

 

Dix femmes. La plus jeune est un bébé, la plus âgée a quatre-vingt-quatorze ans. Elles sont de la même famille mais ont un autre point commun : toutes passent ou sont passées entre les mains d’Alice, qui tient l’institut de beauté L’Eden. A L’Eden, on ne parle pas des clientes mais des « plus belles femmes », on ne parle pas de rendez-vous mais de rencontres. Alice, « pas complètement à l’aise avec l’existence », a fait de son commerce « un lieu pour oublier. » Après le premier soin, elle offre le champagne ; et elle refuse d’augmenter ses tarifs – pourquoi les moins aisés n’auraient-ils pas eux aussi droit à ses mains ?

Sur ces « plus belles femmes », Alice fait des fiches. Des portraits chinois très subjectifs, préludes à l’écoute des voix desdites femmes. Leurs confidences tissent aussi le fil d’une toile où évolue Eve, l’invisible, la grande absente, trop tôt partie, qui toutes les relie, et qu’Alice est la dernière à avoir vue vivante.

 

Il y a Lili, née Liliane, qui a « changé d’amants comme de culottes » et « avorté d’hommes sans visage et d’embryons de n’importe qui ». Lili qui a reçu le suicide de sa fille Eve comme une punition ; qui a couru, folle, au plus près, en découvrant son corps gisant dans la baignoire. Le plus près, c’était L’Eden, en face de chez Eve. Eve que Lili ne comprend que depuis qu’elle n’est plus là.

Il y a Barbara, quatorze ans, qui vient de commencer une « autobiographie graphique » dans laquelle elle se venge des souffrances que lui inflige la vie réelle.

Il y a Clarisse, pour qui « un massage avec Alice vaut tous les amants du monde ».

Il y a Yves, sur le point de se faire opérer pour changer de sexe et enfin « ne plus être quelque chose entre rien et rien, une fumée qu’on traverse », qui rêve d’avoir comme toute femme culotte de cheval et peau d’orange, et qu’Alice « a aidé à supporter [sa] carcasse d’homme ».

 

Par cette série de portraits, collections d’instantanés, tranches de vies au féminin, Isabelle Desesquelles interroge « le temps de naître et le temps de mourir », mais surtout tout ce qui entre les deux fait l’existence d’une femme. Les joies et les peines, ce que l’on reçoit et ce que l’on transmet, ce que l’on découvre seule. Le plaisir et la peur, le mariage et l’enfantement. La condition féminine et les regards portés sur elle, qui varient selon l’âge et l’expérience. Etre une femme se décline de mille façons. Le corps des femmes et les blessures invisibles qu’y laissent les maris et les amants – les blessures, et les marques de bonheur aussi. Les corps des femmes qui résonnent des cris muets des hommes partis. La douleur des femmes, qui « traverse les siècles ».

 

L’esthéticienne supposée ne s’occuper que de l’enveloppe fait parler les épidermes. Elle fait partir les tensions avec les peaux mortes. « Mon métier, c’est d’aider les gens à comprendre qu’ils sont leur plus belle rencontre. » Son salon de beauté, les femmes y viennent pour bien plus qu’une épilation ou une manucure. Et elles savent pourquoi elles y reviennent.

 

Le huitième livre d’Isabelle Desesquelles, auteur notamment de Fahrenheit 2010 et de Quelques heures de fièvre, est une invitation réussie à penser autrement le corps et à replacer l’amour au centre de l’existence.

Un roman choral qui, tout en donnant à entendre des voix singulières, tend à l’universel. L’éternel féminin, dit-on.

 

Cet article est paru dans la Revue littéraire n°55 (éditions Léo Scheer)

 

 

Editions Belfond, 14 août 2014, 224 pages, 18 euros

 

Citations choisies :

 

« C’est bavard, une peau. Elle révèle l’état d’une personne, où elle en est de sa vie, où je peux agir. » (page 11)

 

« Même mal en point ou en mille morceaux, il nous reste toujours quelque chose de la force qui naît avec nous. » (page 12)

 

« On essaie d’être la meilleure, et quand on n’y arrive pas on cherche à être la pire. » (page 35)

 

« La bouche la plus scellée n’empêchera pas un corps de révéler ce que l’on a fait de lui, ce qu’il fait de nous. » (page 35)

 

« Une femme est un livre ouvert lorsqu’elle se déshabille. » (page 35)

 

« Chacun de ses gestes me libère d’une tension. » (page 38)

 

« Savoir que l’on a une grande sœur protège de presque tout. » (page 55)

 

« La grande affaire de la vie d’une femme : trouver un mari et pondre. » (page 55)

 

« Le plaisir, quand on l’attrape, faut pas le lâcher. » (page 66)

 

« La vieillesse s’installait, et en ne la cachant pas je l’accueillais mieux. » (page 86)

 

« On dit que passé quarante ans une femme doit choisir entre son visage et ses fesses. » (page 86)

 

« Un homme m’avait épousée, il m’avait choisie et je me sentais complète. Aboutie. La cruche ! » (page 89)

 

« Est-ce qu’un enfant n’a pas aussi la mémoire que ses parents lui donnent ? » (page 92)

 

« Eplucher les légumes a été une issue. » (page 94)

 

« Certains virages, si on ne les prend pas, se transforment en reproches, et on les promène partout. » (page 100)

 

« On ne choisit pas le désespoir. » (page 103)

 

« La déchéance de nos parents, c’est un peu la nôtre. […] Tous, nous redoutons de devoir être un jour les parents de nos parents, parce que leur vie aura duré trop longtemps. » (page 109)

 

« Il faut parler des morts, c’est assez de les mettre dans une boîte. » (page 137)

 

« Il en est de certaines phrases comme de certains souvenirs : on ne veut pas les poursuivre. » (page 137)

 

« Ride. Tu changes une lettre et ça fait : rire. » (page 185)

 

« Un jour trop de jours tuent. » (page 185)

 

« Mon corps m’appartient mais je ne le sais pas. Il me faudra le brader pour le comprendre. » (page 185)

 

« Il paraît qu’on ne dit plus paysans mais travailleur pauvre. » (page 203)

 

« On meurt mais on continue à tenir les rênes de la mémoire de ceux qui nous ont aimées. » (page 209)

 

« Plus on vieillit, plus les absents nous occupent. » (page 210)

 

« Les réunions familiales ne sont pas pour se voir, mais pour tenter de retrouver ceux qui ne sont plus là. » (page 210)

 

« Un enfant qui grandit avec des parents amoureux, il pousse droit. » (page 215)

 

« A quel âge ça commence, la peur ? » (page 218)



La Revue littéraire, dossier rentrée littéraire


Leo ScheerLe 55ème numéro de La Revue littéraire des éditions Léo Scheer (automne 2014) paraît ce 17 septembre.

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Myriam Thibault et Lilian Auzas reprennent les rênes de cette revue à partir de ce numéro, qui fait la part belle à la rentrée littéraire.

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Articles et chroniques aussi nombreux que variés, que l’on doit à des chroniqueurs venus d’horizons tout aussi divers, promettent de satisfaire tous les appétits de lecture.

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J’y signe une chronique du roman Les hommes meurent, les femmes vieillissent d’Isabelle Desesquelles (éditions Belfond).

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La Revue est disponible en librairie.

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180 pages, 12 euros

La revue litt dans livres hebdo.

ci-contre, l’article de Livres Hebdo qui évoquait dès juin sa nouvelle formule

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Plagiat, Myriam Thibault

La voix impitoyable, Lilian Auzas

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La rentrée littéraire d’Emmanuel Arnaud


EmmanuelArnaud

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Emmanuel Arnaud est l’auteur de deux romans aux éditions Métailié : Arthur et moi et Le théorème de Kropst. Il écrit également pour la jeunesse.

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Son dernier roman en date, Topologie de l’amour (Métailié), paraît en cette rentrée littéraire.

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Comment vivez-vous cette rentrée littéraire ? Qu’en attendez-vous ? 

C’est en effet ma première rentrée littéraire de septembre. La sortie d’un roman est toujours un événement exaltant pour un auteur, mais d’autant plus lorsque cela arrive en septembre, je crois. Je ne connais pas du tout les us et coutumes d’une telle rentrée, Arnaudmais je vois les échanges multiples entre ma maison d’édition, les journalistes, les libraires, les salons, et moi, et tout cela est très impressionnant. Une amie m’a parlé de parcours de « rock star ». C’est vraiment très (très) exagéré dans mon cas (!), mais l’idée est bien là, et c’est fort sympathique.

Ne la connaissant guère, je n’attends donc rien de particulier de cette rentrée, si ce n’est participer le plus activement possible à ce road show, qui me ravit, parce que c’est surtout une occasion unique de parler de mes textes, et de littérature de manière générale, avec de nombreux interlocuteurs tout à fait passionnants. Il faut en effet bien avouer que le reste du temps, c’est-à-dire pendant les deux ans – au moins –  qui me séparent de mon prochain roman, les occasions sont rares. Auteur est un métier solitaire !

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Que lisez-vous en ce moment ? Vous intéressez-vous à la rentrée littéraire en tant que lecteur ?

J’ai toujours l’habitude de lire en même temps un roman de longue haleine, que je lis le plus lentement du monde, et qui me prend d’ailleurs parfois plusieurs années de ma vie, et une multitude de lectures partielles parallèles, morceaux de romans ou d’autres catégories de livres (histoire, philosophie, poésie, etc.). Parmi ces derniers figure en ce moment en effet un certain nombre de romans de la rentrée littéraire. Le choix se fait aussi en fonction des occasions ; par exemple dans deux semaines je rencontre au salon Les mots Doubs de Besançon, Olivia Rosenthal et Joy Sorman ; cela me donne envie de lire leurs romans, pour ensuite mieux discuter avec elles.

 

En ce moment (mais vous m’auriez posé la même question il y a près d’un an, vous auriez eu la même réponse), mon roman de longue haleine, c’est les Mémoires d’outre-tombe, de Chateaubriand.

 

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La rentrée littéraire de Laurence Tardieu


LaurenceTardieu

Laurence Tardieu est l’auteur de neuf romans, dont Le jugement de Léa, Puisque rien ne dure, Rêve d’amour, La Confusion des peines.

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Le dernier en date, Une vie à soi (Flammarion), paraît en cette rentrée littéraire.

 

 

 

Comment vivez-vous cette rentrée littéraire ? Qu’en attendez-vous ? 

 Je publie mon 8ème livre en cette rentrée littéraire, Une vie à soi. Un texte qui a été pour moi un immense et magnifique combat d’écriture. Depuis quatre mois je me répète tous les jours que je me protégerai au moment de la sortie du livre : les périodes de rentrée littéraire sont extrêmement rudes la plupart du temps pour les écrivains, j’ai personnellement beaucoup souffert, pour de mauvaises raisons, en 2011 lorsque j’ai publié La Confusion Tardieudes peines, mais cela m’a permis de comprendre que l’essentiel pour un écrivain n’est pas ce qui se joue dans les trois mois de sortie du livre, mais dans la durée. Et d’ailleurs, lorsque j’ai publié L’Ecriture et la vie en janvier dernier, « petit » texte mais qui m’est très cher, tant de lecteurs m’ont alors parlé de La Confusion des peines, que j’ai compris que ce livre pour lequel j’avais tant attendu en 2011 vivait de manière forte en 2014, il existait pour les lecteurs, certains le découvraient et l’aimaient, bref, mon travail existait dans la durée, et j’en étais fière et heureuse. Car c’est ainsi que je conçois mon parcours : une longue route, qui un livre après l’autre tente de construire une œuvre.
Pour le dire autrement, j’essaie de me protéger des « mauvaises attentes », et de me concentrer avant tout sur ce que me disent de mon texte les écrivains qui comptent pour moi, que j’admire, et les lecteurs. Rien n’est plus bouleversant que recevoir une lettre, un mail, d’un lecteur que vous ne connaissez pas, et qui vous dit que la lecture de votre livre a été un moment unique, un moment de vie.
Pour le reste, je vous mentirais si je ne vous disais pas que malgré tout, au fond de moi, comme tant d’autres écrivains, j’attends une forme de reconnaissance. Avoir un très beau et intelligent papier dans la presse, qui n’évoque pas seulement le « sujet » de mon livre mais parle aussi de sa composition, de son écriture.., ou être en sélection pour un prix compte pour moi. Mais disons que je reste assez lucide pour savoir que recevoir une lettre très forte d’Annie Ernaux comme cela a été le cas il y a quelques semaines, vaut toutes les reconnaissances.
Et aujourd’hui, alors qu’Une vie à soi vient tout juste de paraître et que comme bien d’autres écrivains sans doute j’ai trouvé très rude le démarrage, la presse se concentrant sur si peu de titres qu’on avait l’impression qu’il n’y avait pas six cent et quelques livres mais cinq qui paraissaient, je mesure le bonheur que j’ai d’avoir des lecteurs incroyablement généreux, qui achètent mon livre dès sa sortie, et m’écrivent ou écrivent sur leur blog combien ils l’ont aimé. Cela n’a pas de prix et m’émeut infiniment. Je me réjouis aussi de toutes les invitations que j’ai en librairies, le soutien des libraires depuis le début de mon parcours en 2002 est fondamental pour moi, sans eux, je n’en serais pas là.

 

 

Que lisez-vous en ce moment ? Vous intéressez-vous à la rentrée littéraire en tant que lecteur ?

Bien sûr, je suis aussi une lectrice et comme tous les lecteurs passionnés je suis incroyablement excitée par cette période où tant de titres paraissent. Entrer en ce moment dans une librairie est pour moi comme entrer dans un lieu qui regorge de trésors. J’ai besoin de lire, de lire des livres qui m’emportent, qui m’emportent totalement, qui laissent leur trace en moi, dans mon corps, de lire les auteurs que j’aime et suis au fur et à mesure de leurs publications et d’en découvrir de nouveaux. Les très bons livres me donnent encore plus envie d’écrire.

En ce moment, je lis le formidable La loi sauvage de Nathalie Kuperman. Je lirai ensuite le dernier livre d’Olivia Rosenthal, un auteur que je trouve passionnant, ainsi que Lydie Salvayre. Que des femmes, comme vous le voyez, alors que la presse ne parle que d’hommes, non?…
Bon, je lirai quelques hommes aussi…! Le James Salter est sur ma table de chevet déjà…

 

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Puisque rien ne dure

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La rentrée littéraire de Serge Joncour


SergeJoncour

Serge Joncour est l’auteur de treize romans, dont L’Amour sans le faire, L’Homme qui ne savait pas dire non, L’Idole

Le dernier en date, L’Écrivain national (Flammarion), paraît en cette rentrée littéraire.

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Photo (c) David Ignaszewski

 

 

 

Comment vivez-vous cette rentrée littéraire ? Qu’en attendez-vous ?

Avec l’enthousiasme inquiet de celui qui sait que son livre vient de sortir, au milieu de tant d’autres, et qu’autour de lui les gens sont eux-mêmes préoccupés par leur rentrée, la reprise, car finalement c’est bien effectivement le 1er septembre que les années commencent… Enthousiasme inquiet. Oui, comme quelqu’un de très en forme, qui aurait juste un rhume, et du coup, il n’est plus sûr de rien. Pas sûr d’être si fort que ça. Une rentrée littéraire, c’est souvent faire l’expérience d’une désillusion, de plus ou moins forte amplitude.Joncour Et j’ai toujours la nostalgie de ces années que j’ai passées à écrire ce roman qui vient tout juste de sortir, je mesure la plénitude que ça procurait, d’avoir un livre en cours, une histoire en marche, comme une vie parallèle vers laquelle je pouvais sans cesse me replier. Cette écriture là était heureuse, vivante, et gaie. C’est je crois ma septième rentrée littéraire, et toujours la même incertitude totale, quant au devenir du livre, et de l’auteur. La seule certitude dans ces cas là, ce serait d’avoir déjà une idée en tête pour écrire le prochain. Après, en dehors des lecteurs, j’attends aussi ces possibilités de rencontre qu’offrent les salons du livre et les rencontres en librairies, le fait de découvrir, des villes, des régions, vers lesquelles je ne serais pas forcément allé, c’est sûr. C’est une chance inouïe, que d’être invité comme ça, chez les autres. D’être invité tout court. D’ailleurs mon livre est nourri de ces expériences là !!!

 

 

Vous intéressez-vous à la rentrée littéraire en tant que lecteur ?
Je lis Nothomb, Sorman, Reihnardt, Foenkinos, Adam. La rentrée littéraire est un rendez-vous, un genre de grand comice, on choisit les nourritures dont on va remplir le grenier, et qui permettront de passer l’hiver. J’ai toujours associé la rentrée littéraire à la récolte, à ce grand mouvement national que c’était à l’époque, de récolter, de remplir les silos et les greniers, d’ailleurs si les grandes vacances tombent en été, c’était pour que les enfants puissent aider aux travaux des champs ! Après, plus généralement, je suis heureux de voir la place qui est consacrée aux livres dans la presse, dans les émissions, et je rêve que ce soit comme ça toute l’année, après tout, pourquoi pas. Au moins l’actualité littéraire se renouvelle, alors que l’actualité générale rabâche un peu, les mêmes conflits, les mêmes chiffres, les mêmes insatisfactions !

 

A lire aussi sur Sophielit :

L’amour sans le faire

L’homme qui ne savait pas dire non

L’idole

5 questions à Serge Joncour

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La rentrée littéraire 2011

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Tout ce que je sais de l’amour, Michela Marzano


Tout ce que je saisPrésentation de l’éditeur :

Le titre de ce récit autobiographique, dans la lignée du précédent et magnifique livre de Michela Marzano, Légère comme un papillon, vient d’un vers d’Emily Dickinson :That Love is all there is, is all we know of Love.

Partant de sa propre vie autant que de ses lectures, l’auteur évoque la recherche du Prince Charmant – un objectif qui se révèle inaccessible –, le désir d’enfant, la maternité, l’absence d’amour qui fonde parfois nos bancales existences, l’acceptation des limites de cet amour. Tournant un regard compréhensif pour chacun mais souvent impitoyable envers elle-même, elle aboutit à un constat personnel, où se reflète toute expérience humaine : « On reste seule avec ses peurs. Seule avec une autre liste, elle aussi sans fin, pleine de questions sans réponses. Cette fois, c’est différent. Car même si je perds tout, je ne me perdrai pas moi-même. Ni cette envie de recommencer. Ni la certitude que personne ne peut plus me voler qui je suis, même si, ensuite, la nuit m’anéantit. »

 

 

Michela Marzano a 44 ans. Elle a connu des hommes. A été épouse, maîtresse. Pas mère. De son parcours sentimental et amoureux, elle tire les leçons. Sa dernière histoire en date, celle qui dure, l’actuelle, avec l’homme à qui elle dédie le livre, est esquissée avec pudeur entre des intermèdes plus théoriques sur l’amour, basés sur des textes d’autres.

 

Avec une plume très douce, Michela Marzano interroge des notions sinon qu’on a tendance à oublier, du moins auxquelles la société moderne fait qu’on attache moins d’importance – l’attachement, le renoncement. Elle partage ce qu’elle a appris, ce qu’elle a compris. Accepter l’inévitable altérité de l’autre, l’envisager comme un cadeau plutôt que comme une contrainte. Admettre l’incapacité à survivre à la perte. Tout sonne juste. J’ai l’impression que j’aurais pu écrire chaque ligne ou presque.

 

L’amour est la réponse, la quête, mais l’amour ne suffit jamais.

 

Dans ce beau roman, Michela Marzano livre tout ce qu’elle sait de l’amour et, brossant le portrait de l’amour à l’épreuve de cette vie si rapide que l’on mène au XXIème siècle, où l’on consomme de plus en plus les êtres, où l’on s’investit de moins en moins faute de temps ou de courage, nous invite à réfléchir à sa puissance, à sa magie, à son caractère merveilleux, à sa simple existence même. Et à y croire encore. Ouf.

 

Editions Stock, août 2014, 214 pages, 18,50 €

 

L’extrait :

« Ma relation avec Jacques a commencé sans grande conviction. Un soir de juin, un peu par hasard>.

J’ai beau chercher, je n’arrive même pas à me souvenir de ce qui m’avait incitée à me rendre à cette fête. Moi qui ne sors presque jamais. Moi qui, à cette époque, étais avec quelqu’un d’autre. Qui sait ?

Certes, je n’étais pas parfaitement heureuse. Mais qui peut se vanter de l’être ? Surtout en amour.

[...] Ce soir-là, pourtant, Jacques n’en avait rien à faire des bonnes manières. Au contraire. L’existence d’un autre homme dans ma vie, au fond, lui convenait parfaitement. Il venait de se séparer. Pourquoi aurait-il dû se lancer dans une histoire sérieuse ?

Une aventure parmi d’autres, juste avant de partir en vacances. Une histoire sans lendemain, bien à l’abri des remords et des justifications. Cela lui allait très bien. » (pages 16-17)

 

Le billet de Leiloona, qui m’a donné envie de découvrir le roman.

 

 

Passages choisis :

 

nous seuls« L’amour est ce qui reste quand on pense avoir tout perdu. » (page 24)

 

« Il ne faudrait jamais parler d’un projet de livre à ses amis avant d’avoir commencé à écrire. Leurs critiques et objections risquent de nous enlever le courage de poursuivre. » (page 40)

 

« L’amour est le seul risque qui vaille la peine d’être pris. » (page 42)

 

« Le monde de l’enfance est minuscule. » (page 56)

 

« L’amour ne commence qu’après la perfection. Lorsque l’ordre se brise et que l’on comprend qu’il nous faut repartir du désordre. » (page 62)

 

« Ce que nous n’acceptons pas de nous-mêmes est ce qui nous agace le plus chez l’autre. » (page 64)

 

« Quand on a grandi convaincu que, pour survivre, il faut payer la dette d’une faute qu’on n’a peut-être pas commise, la joie paraît étrange. » (page 70)

 

« A force de partager le présent, le bruit du passé devient moins assourdissant. » (page 70)

 

« Le vide ne peut jamais être comblé. On peut seulement le traverser avec un autre. » (page 83)

 

« Notre amour repose en grande partie sur ce que nous sommes seuls à connaître l’un de l’autre. Et qui exclut tous les autres. » (page 96)

 

« Si on aime une personne, on ne cesse jamais de l’aimer. » (page 162)

 

 



La rentrée littéraire de Benjamin Berton


BenjaminBerton

Benjamin Berton est l’auteur de sept romans.

Le premier, Sauvageons (Gallimard), a remporté le prix Goncourt du premier roman en 2000.

Le dernier, Le Nuage radioactif (Ring), paraît ce 28 août.

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Comment vivez-vous cette rentrée littéraire ? 

Jusqu’ici tout va bien : je suis satisfait du texte que je considère comme l’un de mes plus aboutis et intéressants. J’ai réussi avec Le Nuage radioactif à nouer, ce qui est très important pour moi, dans un roman d’aventure, des éléments d’anticipation et de fantastique et des éléments plus intimes et notamment des développements que j’aime beaucoup sur les relations entre un père et son fils. Le livre est chouette et j’ai pu y ajouter une bande originale composée majoritairement de morceaux d’un type que j’adore (et qui est devenu un ami), Stephen Jones, un compositeur anglais connu… en 1995, pour son tube « You’re Gorgeous » et une BD dessinée par Kevin Cannon qui est un de mes dessinateurs favoris. Accomplissement donc, bien sûr mâtiné d’inquiétudes, moins quant à la réception du texte (je suis confiant) qu’à sa visibilité/invisibilité dans une rentrée à 500 et quelques romans.

BertonCela doit être la trois ou quatrième fois (sur sept romans) que je « concours » à la rentrée de septembre. Je ne suis pas chez Gallimard ou Hachette cette fois mais j’ai un éditeur moins connu, ce qui veut dire, à la base, une moindre exposition qu’il faut compenser par des retours positifs, un bouche à oreille positif et… de la magie. Sortir un livre en septembre, c’est parfois comme se faire beau un samedi soir pour aller en boîte de nuit et se faire refouler par le videur ! C’est toujours ça l’angoisse : qu’on n’en parle pas, que personne ne le lise et que ça finisse aux oubliettes dans trois ou quatre semaines. Pour le reste, après trois ou quatre fois, c’est une sorte de routine bien huilée en ce qui me concerne : des salons (Nancy, Le Mans, Besançon et quelques autres), quelques rencontres presse et, je suppose, quelques dédicaces à venir en librairie ou ailleurs. Ce n’est pas la partie qui m’effraie le plus.

 

Qu’en attendez-vous ?

A la fois beaucoup et pas grand-chose. Comme beaucoup d’écrivains outsiders, il y a toujours quelque part au coin de la tête l’idée que c’est enfin « le grand soir », le roman qui va permettre de franchir un cap de notoriété, élargir le cercle des lecteurs et faire reconnaître la valeur de ce qu’on fait. Mais au fil du temps, cette idée devient de plus en plus abstraite et se déconnecte complètement, de toute façon, de la qualité du travail qu’on propose.

Alors on se reporte vers des… pensées plus réalistes : faire en sorte que le livre soit lu le plus possible en participant activement à la promo d’une part et d’autre part, que celles et ceux qui l’auront acheté et lu, en aient retiré un petit quelque chose. Avec Internet, les blogs, facebook, etc., les lecteurs n’hésitent pas à donner leurs impressions et ils sont de plus en plus nombreux à me mettre un petit mot en disant : « j’ai bien aimé votre bouquin », etc. Ça se faisait moins quand j’ai commencé en 2000. Il y avait un ou deux types qui faisaient une lettre qu’on recevait via l’éditeur et c’était tout. J’aime bien ces sortes de retour. Ça permet d’affronter le caractère ingrat du retour au boulot : s’isoler, écrire la nuit, ne penser qu’à ça.

La rentrée littéraire, c’est souvent un moment d’espoir qui ne dure pas longtemps mais surtout un moment de satisfaction. Et là particulièrement, avec le livre en main, je suis assez content de moi ! C’est déjà ça…

 

Vous intéressez-vous à la rentrée littéraire en tant que lecteur ?

nuage radioactifJe « couvre » la rentrée littéraire pour Premiere/ Fluctuat, un site auquel je collabore depuis 1998. Du coup, je reçois pas mal de livres en service de presse. Cette année étrangement, je n’ai pas reçu les blockbusters et je suis donc en retard sur les livres agaçants et dont on parle partout : Reinhardt (que je n’aime pas beaucoup), Beigbeder (itou), ces machins là. Il n’y a qu’Olivier Adam que je lis encore avec plaisir dans les grosses cylindrées. Par habitude et par fidélité. J’ai reçu d’excellentes BD (Serpents et Echelles de Moore chez Ça et Là, par exemple, un titre qui date de 2001), des romans comme Deux Comédiens de Don Carpenter, chez Cambourakis, un essai romanesque, Debout/Payé de Gauz au Nouvel Attila. Je suis en train de relire Palahniuk qui sort en VF le premier volet d’un diptyque assez drôle sur une adolescente américaine qui meurt et vit en Enfer. Mon coup de cœur pour le moment, ce serait Chambre 507 de JC Hutchins et Jordan Weisman. Un roman à découvrir. Et puis j’attends la sortie du nouveau Martin Amis, en anglais, que Gallimard a refusé de publier, et aussi le David Peace qui sort avec ses 800 pages sur l’entraîneur de Liverpool. Un beau programme donc. Je suis un lecteur compulsif et ça tombe bien.

 

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La rentrée littéraire de Grégoire Delacourt


GregoireDelacourt

Grégoire Delacourt est l’auteur de quatre romans, dont L’Ecrivain de la famille (prix Rive Gauche à Paris 2011, entre autres distinctions et récompenses) et La liste de mes envies (porté à l’écran par Didier Le Pêcheur).

Le dernier, On ne voyait que le bonheur, paraît en cette rentrée littéraire.

 

 

 

Comment vivez-vous cette rentrée littéraire ? Qu’en attendez-vous ? 

Première rentrée littéraire. L’actualité autour des livres est soudain plus dense ; un peu comme le Festival de Cannes pour le cinéma. C’est davantage une sorte de fête. On attend des surprises. Des coups. Des uppercuts. Des frontières qui bougent.

J’attends de cette fête qu’elle enchante le plus de lecteurs possibles. Que les librairies soient pleines.

 

 

Que lisez-vous en ce moment ? Vous intéressez-vous à la rentrée littéraire en tant que lecteur ?

DelacourtLe Parisien. L’Écrivain National, de Joncour. Le Chardonneret, de Tartt. Le Comte de Monte-Cristo, deuxième partie, de Dumas. Tous trois très bien, très différents.

En tant que lecteur, la rentrée littéraire est un moment passionnant. Vous avez soudain six cents Miss Monde devant vous, mais vous ne pourrez en inviter que trois ou quatre à boire un café.

 

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Chambre 2, Julie Bonnie


chambre-2Présentation de l’éditeur :

Une maternité. Chaque porte ouvre sur l’expérience singulière d’une femme tout juste accouchée. Sensible, vulnérable, Béatrice, qui travaille là, reçoit de plein fouet ces moments extrêmes.

Les chambres 2 et 4 ou encore 7 et 12 ravivent son passé de danseuse nue sillonnant les routes à la lumière des projecteurs et au son des violons. Ainsi réapparaissent Gabor, Paolo et d’autres encore, compagnons d’une vie à laquelle Béatrice a renoncé pour devenir normale.

Jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus supporter la violence du quotidien de l’hôpital.

Un hommage poignant au corps des femmes, et un regard impitoyable sur ce qu’on lui impose.

 

 

Chambre 2 est un roman de femmes. En alternance, Béatrice rapporte ce qu’elle voit, ce qu’elle vit dans cette maternité où elle travaille faute d’autre chose, et revient sur sa propre histoire qui l’a menée jusque là.

 

Tellement de souffrance accompagne la naissance, consacrée moment de bonheur à un point tel qu’il est indécent d’oser aller mal. L’accouchée peut ressentir quelque douleur dans sa chair, mais sa félicité pleine et totale est l’assurance d’une âme sans fêlure ; tout juste lui accordera-t-on la grâce du baby-blues un peu plus tard, loin des regards et des appareils photos, sous réserve qu’il ne l’empêche pas de se reproduire encore. En France, le confort de l’équipe médicale passe bien souvent avant celui de la mère et du bébé (sinon, aucun accouchement ne se ferait sur le dos) – mais chut.

 

La naissance est Le Grand Secret. Les femmes qui sur tant de sujets se disent tout, les mères qui n’ont de meilleure ambition que de transmettre à leurs filles ce que la vie leur a enseigné, toutes aiment mieux enfermer la venue au monde dans le mystère d’une béatitude conséquence du bonheur conjugal. Il n’y a pas de raison que tu n’en passes pas par là toi aussi. Rejoins mon camp, ce territoire dont on ne revient pas. Et donne-moi des petits-enfants.

 

Parfois, bien sûr, les choses se passent bien, les êtres et la terre sont connectés, et cela réconcilie avec l’humanité toute entière.

 

Le parcours amoureux et physique de Béatrice est complexe mais rien n’est jamais définitif, et même à l’hôpital le mieux sécurisé, même à la vie la plus cadenassée il se trouve toujours une issue de secours.

 

 

Ce roman rassemble tous les thèmes qui me préoccupent ces temps-ci. La maternité (le désir de maternité, l’absence de maternité, la légitimité de la maternité, son intérêt, la façon dont on accouche les femmes en France), le corps (ce qu’il dit, ce qu’il cache, son pouvoir, la capacité de l’esprit à le laisser décider ou au contraire à prendre l’ascendant), le désir (comment on l’écoute, comment on le canalise, comment on le nie, ce qu’on en fait), l’amour (comment il naît, pourquoi il part, et la plus grande injustice de tous les temps : sa fatale asymétrie), le sens de la vie (trouver sa place au monde, cocher ou non les cases, désobéir, s’affranchir, être).

 

Dans l’écriture de Julie Bonnie perce l’urgence – ou jaillit, plus encore que perce. Urgence de dire pour ne pas oublier, nécessité de consigner pour faire exister, urgence d’extérioriser pour sauver sa peau, dans un mélange de violence et de tendresse, de larmes et de sourires, de sang et de baisers.

Prix FnacCar c’est bien cela dont il s’agit. Sauver sa peau. Pour Béatrice, la narratrice, préservons le mystère. Mais il semble que Julie Bonnie, elle, y soit parvenue. En nous livrant un cri – un grand roman. Champagne.

 

Chambre 2 a reçu le prix du Roman Fnac 2013

 

Belfond, août 2013, 188 pages, 17,50 €

 

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Citations choisies :

 

« C’est dingue l’énergie que je déploie pour être lisse, transparente. Il me faut contenir, afin de ne pas exploser, car exploser ne fait pas partie du travail d’auxiliaire de puériculture. » (page 19)

 

« Le soir, quand je rentre, je pleure, d’une fatigue nerveuse intense et de toutes les émotions, toutes les femmes en larmes, tous les bébés hurlants, les pères agressifs, les médecins odieux. » (page 22)

 

« Je ne peux pas tout réparer d’un coup. » (page 26)

 

« Gabor était maître de l’humour absurde, probablement parce qu’il naviguait depuis toujours sur un bateau qui n’allait nulle part. » (pages 49-50)

 

« Mon amour est parti par la fenêtre, et il a emporté mes ailes. » (page 51)

 

« Les chirurgiens ne savent pas ce qu’ils découpent. On leur a appris la chair, la peau, l’utérus, le muscle.

Pas l’âme.

Ils ne savent pas du tout ce qu’ils font. Ils remettent une dame dans un lit, avec des agrafes elle a l’air entière.

L’opération s’est bien passée, la cicatrice est belle, le bébé va bien. Pourtant ils ne remettent pas l’âme. » (page 53)

 

« Comment on fait pour avoir une âme en béton ? Comment vivent les gens qui n’ont pas peur ? » (page 57)

 

« On en veut vite à ceux qui n’ont pas besoin de nous. » (page 71)

 

« J’ai bien compris que ce n’est pas mon boulot de dire ou même de penser quoi que ce soit. » (page 82)

 

« Ce qu’elle a pleuré, ce jour-là, dépasse l’entendement si l’on n’a pas soi-même vécu la mort d’un bébé, si malade ou monstrueux soit-il.

Le cerveau passe de oui à non en une fraction de seconde et c’est de l’énergie nucléaire qui le fait trembler dans la boîte crânienne. » (page 89)

 

« J’aime particulièrement que Gabor sache se taire. » (page 102)

 

« Il pousse des ailes à tout le monde sauf à moi. » (page 115)

 

« Plus le temps passe, plus j’étais heureuse à l’époque, par contraste. » (page 118)

 

« Elle, elle veut changer le monde quand moi je ne peux que le subir, mais elle m’entend. Je trouve cela précieux. Très précieux. […] Elle se sent à sa place, les pieds bien ancrés dans le sol, sûre de ses positions et de son travail. Du coup, elle me laisse une place, si précieuse, une place avec mon nom dessus avec moi dedans, une place que je peux prendre sans décevoir personne. » (page 138)

 

« En restant, il aurait tout détruit, même les souvenirs. » (page 156)

 

« Se taire est un meurtre de soi-même. » (page 162)

 

« On n’est seul que dans sa propre tête. » (page 166)

 

« A l’hôpital, on se protège comme on peut, mais on est tous au bord du gouffre. » (page 181)