La vie qu’on voulait, Pierre Ducrozet


Présentation de l’éditeur :

Le corps de Manel repose inanimé sur les berges de la Seine. Que s’est-il passé ? Lou, près de lui, repousse les images que ce fantôme a réveillées, celles d’une amitié enterrée. Ils étaient cinq. Ils avaient 20 ans en l’an 2000. Ils espéraient une vie intense. Ils sont paris à Berlin pour fouiller la nuit, la route, la musique. Les années ont passé. Dix ans plus tard, ils essaient de recoller les morceaux de leurs rêves et de se réconcilier avec le monde.

La vie qu'on voulaitS’ils se sont arrêtés au milieu du chemin, Manel, lui, est allé jusqu’au bout. Son retour va tout chambouler. Entre Paris, Berlin, Londres et Barcelone, ils se lancent dans une cavale folle à la recherche de tout ce qui les portait.

Dans une prose rythmée et imagée, Pierre Ducrozet raconte le coup de sang d’une jeunesse européenne qui voulait une vie en forme de grenade et s’est retrouvé, un matin, des éclats entre les mains.

 

Ils se prénomment Théo, Éva, Lou, Manel, Camille. Trois garçons et deux filles. Parmi eux un frère et une sœur. Ils sont d’une « génération grise », vingt ans à la fin du siècle, « tous noyés dans la masse opaque » alors qu’ils ne rêvaient que du contraire – trouver leur place dans l’existence. Poussés en milieu urbain, ce sont (comme moi) des marcheurs compulsifs, qui arpentent le bitume pour sans doute retrouver leur propre trace. Parmi eux, tête de groupe s’il en est, figure de proue ou leader même quand il brille par son absence, Manel. « J’ai vingt-huit ans, rien derrière, rien devant. Absurde. Parfait. » Manel est un écorché vif. La vie comme combat. Ou comme partie d’échecs : manger plutôt que/avant d’être mangé. Un écorché vif ou un idéaliste, un passionné, un kamikaze qui élimine pour rester vivant. Et qui se demande « pourquoi rien ne change alors [qu’il est] déjà mort cent fois ». Manel autour de qui la petite troupe se sépare et se reforme sans cesse, les amis désormais presque trentenaires questionnant leurs parcours avec un impossible recul – mais un vrai désenchantement.

 

Les jeux sont-ils faits dès le début de la partie, ou le joueur a-t-il la possibilité d’agir comme il l’entend ? Pierre Ducrozet interroge sur le destin et la capacité de chacun à faire de sa vie ce qu’il veut. Faire coïncider son présent et ses rêves d’avant l’apprentissage de la réalité. La vie qu’on a ressemble rarement à la vie qu’on voulait, mais est-elle moins bien pour autant ? Le renoncement signe-t-il nécessairement la fin du jeu ? Et comment survit-on à la désillusion ?

 

Ce deuxième roman de Pierre Ducrozet emporte comme un tourbillon. Les pages se tournent au rythme des humeurs des protagonistes, langueurs ou coups de sang, diatribes ou plages d’excitation, tandis que se dessine en fil rouge cet espoir dont on se persuade qu’il ne pourra disparaître totalement – sinon, à quoi bon ? L’écriture est nerveuse et changeante. Seule son aptitude à happer le lecteur reste constante. Et ces cinq personnages, sait-on vraiment qui ils sont ? Ducrozet en donne une vision volontairement partielle, partiale. Pourtant, très vite grandit la conviction qu’on les connaît. En tout cas moi, je les connais, ô combien…

 

La vie qu’on voulait est le roman d’une génération qui n’arrive pas à abandonner tout à fait ses idéaux et tente de s’accommoder à sa façon d’un monde dans lequel elle ne se reconnaît pas.

Cette génération, c’est la mienne.

Ce roman n’aura pas raté sa cible.

 

Grasset, avril 2013, 248 pages, 17,90 €

 

Morceaux choisis :

 

« On n’est réellement prêt qu’un jour sur cent à bousculer l’ordre des choses. » (page 13)

 

« Elle aime de plus en plus les choses simples. Avant, elle s’en souvient, elle aimait les excès, les délires, les nuances, mais elle s’est lassée, ça ne mène à rien sinon à un vide du cœur plus grand encore. » (page 25)

 

« Vingt-six ans, c’est tard pour commencer à vivre. » (page 27)

 

« On part en Malaisie comme on va au Monoprix, le monde est si petit qu’on en touche les bords. » (page 31)

 

« Elle s’ennuie peut-être parfois, mais c’est une taxe obligatoire sur la vie. » (page 49)

 

« Avant, elle s’en souvient, elle aurait voulu faire de sa vie une toile de Pollock, un truc explosif noir brillant, mais elle n’en est plus sûre à présent. Il y a de la beauté aussi à n’attendre rien, à se contenter d’un souffle par la fenêtre, les pieds sur le rebord. » (page 51)

 

« La réalité est une traînée de seize ans qui se laisse désirer avant de s’enfuir par la porte de derrière. » (page 55)

 

« Le train est toujours une possibilité, qui est là, à côté, si jamais. » (page 68)

 

« Tous ayant claqué la porte, il la claqua à son tour et partit jouer ailleurs. La fin d’une certaine innocence aurait pu déboucher sur l’âge adulte, elle l’engagea finalement plus avant dans sa voie. Il décida de persévérer vers l’oiseau rare. Grandir, ce sera ça. » (page 107)

 

la vie qu'on« – C’est décidé, je vais me remettre à la solution universelle. Je vais travailler.

Elle rit.

– Souviens-toi.

Elle lui rafraîchit la mémoire, et alors oui, ça lui revient : ses boulots d’intérimaire, ses passages à la caisse, à l’usine de saucisses, rayon emballage, le plastique bien droit et hop on enfourne, et puis ses deux années d’études poussives, sociologie non finalement histoire, bon Dieu les bancs claquent quand on les referme, la fille de la cafétéria est plus excitante qu’Himmler, un café, oui, le quatrième – une licence quand même, à l’usure et puis (sonnez les cloches) ce fut l’heure glorieuse des stages, bibliothèque, association culturelle, organismes régionaux, gestion des fonds publics et des pochettes cartonnées, les chambres étroites et le chauffe-eau qui siffle – et puis un stage avait débouché sur un CDD de trois mois, miracle, ennui, conversation de couloirs avec collègues fascinants, s’asseoir sur une chaise, se lever, s’asseoir à nouveau, s’allonger, et entre les stations des dossiers à classer, des choses à écrire dessus, des rapports à rédiger, une vie à remplir. Il avait finalement choisi de la dégonfler lentement comme un ballon d’anniversaire, de CDD en RMI, puis RSA, des initiales et quelques ronds pour tenir le coup. Et c’est tout.

– Bon, d’accord, on est une génération blablabla, le travail nous emmerde, et de toute façon il n’y en a pas, etc. – mais merde, regarde tous ces gens, ils sont heureux, c’est pas une blague, ils produisent, gèrent, déplacent, renversent, constatent, et rentrent chez eux éperdus, essoufflés, s’affalent dans leur canapé, ils sont repus, ils offrent leur corps à la machine sociale, qui, en retour, leur offre une plénitude en papier cadeau. » (pages 124-125)

 

« Les amitiés masculines sont belles et imbéciles, celle-là ne fut pas différente. Quentin se nourrit de Manel jusqu’à en avoir assez de cette démesure qui s’approchait toujours plus du précipice. Il fit un pas en arrière. Manel l’observa. Très bien, dit-il. Mais pense à une chose, avant de partir : et si le précipice était derrière ? » (pages 127-128)

 

« La nuit n’oublie pas ses enfants. » (page 129)

 

« Il y a parfois, au creux des nuits, des instants purs qui vous tranchent le bas-ventre. […] Si les hommes savaient ce qu’on a dedans, ils prendraient peur – c’est ce qu’ils font, d’ailleurs. » (page 135)

 

« Les gens ne finissent jamais leurs phrases, ils ne savent pas quoi mettre dedans. » (page 139)

 

« Notre époque se trompe. Le problème n’est évidemment pas le terrorisme, mais l’absence de terrorisme. Tous ces imbéciles barbus ou en cagoules ne sont que de grands enfants prêts à sauter sur une mine comme on saute à la corde. Il nous manque précisément l’inverse : une flamme qui nous élève. Je m’en charge. » (page 149)

 

« S’il faut se rendre, ce sera à la nuit. » (page 155)

 

« Tu aimes bien la justice, dernièrement. Tu trouves que c’est une belle valeur, tu en bois plusieurs verres le soir au bar d’en face. » (page 159)

 

« Depuis que j’ai arrêté d’espérer la féérie ça va mieux. » (page 177)

 

« Faudra-t-il donc, comme n’importe quelle tantouze ou lecteur de Paulo Coelho, en venir à se demander Qui suis-je ? » (page 187)

 

« De toute façon, la peau, c’est ce qu’il y a de plus profond, et je suis pas le seul à le penser. » (page 187)

 

« La révolution, il est en plein dedans, mais il y a tant de chaînes qu’il n’arrive jamais sur la bonne, là où ça se passe. » (page 203)

 

Berlin : « Tout le monde semble étudier ici, et manger des pains aux céréales très très bons pour la santé. » (page 212)

 

« On tente toujours de colmater la brèche provoquée par l’irruption de la mort dans le paysage par un déluge de papiers, de mouvements de bras, par diverses manœuvres administratives censées donner corps au néant, mais le vent venu d’en bas est plus fort, l’illusion s’envole avec lui. » (page 233)

 

« C’est souvent comme ça, au moment où votre navire coule quelqu’un vous tend le bras qui n’en savait rien. » (page 238)

 

« Quand on enterre sa jeunesse, ça fait un bien fou. » (page 245)



Tes seins tombent, Susie Morgenstern


Tes seins tombentPrésentation de l’éditeur :

« Elle a treize ans. Bientôt elle s’évaporera dans la nuit, dans les boîtes, avec une bande, avec un mec ! Est-ce qu’elle va boire de l’alcool ? Est-ce qu’elle va fumer ? Oh ! Dieu de miséricorde ! Est-ce qu’elle connaît l’existence des préservatifs ? Est-ce qu’elle va réfléchir ? Peut-on lui faire confiance ? Comment puis-je lui inculquer tous les dangers en une semaine ? » Une grand-mère et sa petite-fille de treize ans en vacances. Elles partagent la même petite chambre, la moitié du lit, mais pas la parole. Chacune est une énigme pour l’autre, le monde des ados face aux inquiétudes du temps qui passe… Un monologue tendre et drôle sur la force du lien entre générations.

 

Sous le soleil brûlant, l’adolescente curieuse de l’empreinte du temps sur le corps de sa grand-mère et la grand-mère emplie d’amour et de fierté à l’égard de sa descendance se parlent peu. Les vacances en Corse sont l’occasion pour la femme qui a vécu et la presque femme de mesurer l’étendue de ce qui les sépare. Entre elles deux, le champ des possibles.

 

Susie Morgenstern a écrit ce petit livre pour expliquer la vieillesse aux adolescents. Sa chronique intergénérationnelle est rafraîchissante comme un bain de mer et lucide comme la vue par temps clair. On y croise des personnages forts, dont les âges divers sont des traits de caractères plutôt que des barrières. Et au détour d’une page, la rencontre avec Stephen Hawking, ce physicien multi médaillé atteint de sclérose latérale amyotrophique.

 

Un roman qui donne envie de combler le fossé générationnel, et de partager ses secrets avec sa grand-mère. Qui peut tout comprendre, bien sûr, puisqu’elle aussi est passée par là.

 

Actes Sud junior, collection « D’une seule voix », avril 2010, 88 pages, 7,80 €

 

Quelques phrases :

« La définition même d’une sorcière est pour moi celle qui a pris ses distances de l’amour physique. » (page 21)

 

« Elle a treize ans. Bientôt elle s’évaporera dans la nuit, dans les boîtes, avec une bande, avec un mec ! Est-ce qu’elle va boire de l’alcool ? Est-ce qu’elle va fumer ? Oh ! Dieu de miséricorde !  Est-ce qu’elle connaît l’existence des préservatifs ? Est-ce qu’elle va réfléchir ? Peut-on lui faire confiance ? Comment puis-je lui inculquer tous les dangers en une semaine ? » (pages 34-35)

 

« Je ne suis qu’un immense regret. » (page 48)

 

« Je suis le témoin consterné des surprises que nous prépare le corps. » (page 52)



Les petites mères, Sandrine Roudeix


couv-PETITES-MERES1Présentation de l’éditeur :

Concepción, Fernande et Babeth. Trois femmes d’une même famille du sud-ouest, trois femmes abandonnées par l’homme qu’elles aimaient, trois femmes qui ont élevé seules leur fille. Ce sont elles, les petites mères, comme les surnomme Rose, la petite dernière. Rose qui, justement, vient dîner ce soir pour leur présenter son fiancé. D’heure en heure, de huit heures du matin à minuit, chacune se prépare alors à accueillir le jeune couple. Mais les espoirs éparpillés et les rêves brisés des quatre femmes refont surface et la fin de la journée prend une tournure qu’aucune n’avait imaginée.

Comment se construire quand on a grandi dans un univers matriarcal où la dureté et l’incompréhension remplaçaient trop souvent la tendresse et la solidarité ? Dans ce portrait de famille, Sandrine Roudeix raconte les vies de ces femmes sans homme et explore avec beaucoup de subtilité la complexité du lien mère-fille et la difficulté d’aimer et d’être aimée.

 

C’est une journée pas comme les autres pour ces quatre femmes, quatre maillons d’une chaîne générationnelle exclusivement féminine – les mâles ont déserté. Ce soir, elles seront à nouveau réunies toutes les quatre autour d’un homme. Un dîner aussi simple en apparence qu’il est fort symboliquement ; un dîner officiel, presque, dans la petite maison où Rose a vécu enfant. C’est pour chacune le temps du bilan, au seuil, peut-être, d’une cinquième génération. Et faire le bilan, en cette journée très spéciale, ce n’est pas rien.

Chacune fait entendre sa voix pour confesser ses regrets et ses rêves, s’il en reste. De femme, de fille, et de mère.

Quant à Rose, si attachante avec ses conflits intérieurs, avec ses paradoxes de femme, de fille, de mère potentielle, Rose en quête de sens, qui se persuade que le déracinement lui est bénéfique puisqu’elle l’a choisi, Rose en particulier ne sortira pas indemne de ce dîner.

 

Dans ce deuxième roman, Sandrine Roudeix dissèque les liens entre femmes d’une même famille et le rapport des femmes aux hommes qui fuient. Un livre profond, dur autant que tendre, et une formidable galerie de portraits. Des portraits tout en sensibilité de femmes fortes parce que la vie et les hommes ne leur ont pas laissé le choix – fortes parce qu’elles-mêmes n’auraient pas supporté de s’admettre faibles.

Des femmes difficiles à oublier, tout comme ce beau roman.

 

Prix L’Autre Page 2012 (Prix du Roman des Psychanalystes)

 

Flammarion, février 2012, 180 pages, 16 €

 

Citations choisies :

« Le temps a couru si vite. Elle a l’impression de n’avoir jamais eu vingt ans. Elle a eu cinq ans. Elle a eu dix ans. Elle a eu quinze ans. Puis, elle a eu quarante-trois ans. Elle n’a pas connu la fleur de l’âge. Juste les bourgeons puis les pétales fanés. » (page 40)

 

« La force qui les unit, toutes les quatre, quand elles sont ensemble. Une origine commune, évidemment, mais pas seulement. Quelque chose qui coule plus rouge que le sang dans leurs veines et que seules les femmes d’une même famille aux blessures écarlates peuvent ressentir de l’intérieur. Quelque chose comme le manque d’amour. Ou son incapacité. » (page 44)

 

« Le temps galope et avec la vieillesse les caractères comme les chairs mollissent. » (page 81)

 

« Ma vie pour des yeux qui brillent. » (page 83)

 

« C’est cela, une famille. Des gens qui suivent leur chemin, mais qui restent liés agrafés soudés les uns aux autres et n’oublient pas la terre commune sur laquelle ils ont poussé. » (pages 109-110)

 

« Sa mère a toujours pensé que les talons éloignaient du sol et des réalités en berçant les femmes d’illusions. » (page 127)

 

« Il faut avoir été beaucoup aimé lorsqu’on était enfant pour tomber follement amoureuse plus tard sans se faire mal. Pour oser le grand saut des sentiments. Pour que ça rembourre et amortisse la chute. Pour que ça empêche la transformation, aussi. (pages 133-134)

 

« Ils ont quitté les lumières de Paris pour la nuit de son enfance et ça se voit. » (page 138)

 

« Avoir un bébé de cet homme était le seul moyen de me l’incruster dans la peau pour toujours. » (page 174)

 

« Dans son regard, elle essaie de lui dire qu’elle l’aime et qu’elles ont toutes le droit, malgré le passé, de croire en l’espoir après l’amour. Juste après. Quand on est encore dans le lit et qu’on se serre fort, peau contre peau, en pensant qu’on va forcément se revoir puisque c’était bien. » (page 175)

 

« On se trompe toujours sur les gens dont on attend trop. » (page 178)



A défaut d’Amérique, Carole Zalberg


Suzan a traversé l’Atlantique pour rendre un dernier hommage à Adèle, qui fut la compagne de son père et que l’on enterre à Paris. Fleur, la petite-fille d’Adèle, est là aussi.

La vie de la défunte Adèle, déracinée, rescapée du ghetto de Varsovie, se déploie comme un fantôme muet sur les existences de Fleur et de Suzan, tandis que se dessine une grande fresque familiale qui mène le lecteur de la Pologne à la France et des Etats-Unis à l’Afrique du Sud.

 

« On devrait toujours laisser les souvenirs où ils sont. » (page 29)

 

Trois femmes, trois générations, trois continents. Trois fragilités, aussi, et trois de ces personnages dont les histoires font l’Histoire.

Au travers de ce triptyque féminin, Carole Zalberg, avec la finesse et l’exigence d’une plume devenue scalpel, explore ce que l’on a coutume d’appeler



Les Morues, Titiou Lecoq


 

Ne pas s’arrêter à la couverture : ce roman dense n’est pas qu’une affaire de jeunes femmes sexy – au contraire.

 

Les Morues, ce sont trois trentenaires, Ema, Gabrielle et Alice, qui ont édicté en « charte » leurs grands principes concernant la vie, l’amour, les hommes, bientôt rejointes par une quatrième personne – Fred, un homme, ami de longue date d’Ema.

 

« J’ai juste envie d’égoïsme. Je ne veux pas m’enfermer et penser pour deux. Je veux d’abord exister pour moi plutôt que d’exister uniquement à travers les yeux de quelqu’un d’autre. » (page 77)