La rentrée littéraire de Laurence Tardieu


LaurenceTardieu

Laurence Tardieu est l’auteur de neuf romans, dont Le jugement de Léa, Puisque rien ne dure, Rêve d’amour, La Confusion des peines.

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Le dernier en date, Une vie à soi (Flammarion), paraît en cette rentrée littéraire.

 

 

 

Comment vivez-vous cette rentrée littéraire ? Qu’en attendez-vous ? 

 Je publie mon 8ème livre en cette rentrée littéraire, Une vie à soi. Un texte qui a été pour moi un immense et magnifique combat d’écriture. Depuis quatre mois je me répète tous les jours que je me protégerai au moment de la sortie du livre : les périodes de rentrée littéraire sont extrêmement rudes la plupart du temps pour les écrivains, j’ai personnellement beaucoup souffert, pour de mauvaises raisons, en 2011 lorsque j’ai publié La Confusion Tardieudes peines, mais cela m’a permis de comprendre que l’essentiel pour un écrivain n’est pas ce qui se joue dans les trois mois de sortie du livre, mais dans la durée. Et d’ailleurs, lorsque j’ai publié L’Ecriture et la vie en janvier dernier, « petit » texte mais qui m’est très cher, tant de lecteurs m’ont alors parlé de La Confusion des peines, que j’ai compris que ce livre pour lequel j’avais tant attendu en 2011 vivait de manière forte en 2014, il existait pour les lecteurs, certains le découvraient et l’aimaient, bref, mon travail existait dans la durée, et j’en étais fière et heureuse. Car c’est ainsi que je conçois mon parcours : une longue route, qui un livre après l’autre tente de construire une œuvre.
Pour le dire autrement, j’essaie de me protéger des « mauvaises attentes », et de me concentrer avant tout sur ce que me disent de mon texte les écrivains qui comptent pour moi, que j’admire, et les lecteurs. Rien n’est plus bouleversant que recevoir une lettre, un mail, d’un lecteur que vous ne connaissez pas, et qui vous dit que la lecture de votre livre a été un moment unique, un moment de vie.
Pour le reste, je vous mentirais si je ne vous disais pas que malgré tout, au fond de moi, comme tant d’autres écrivains, j’attends une forme de reconnaissance. Avoir un très beau et intelligent papier dans la presse, qui n’évoque pas seulement le « sujet » de mon livre mais parle aussi de sa composition, de son écriture.., ou être en sélection pour un prix compte pour moi. Mais disons que je reste assez lucide pour savoir que recevoir une lettre très forte d’Annie Ernaux comme cela a été le cas il y a quelques semaines, vaut toutes les reconnaissances.
Et aujourd’hui, alors qu’Une vie à soi vient tout juste de paraître et que comme bien d’autres écrivains sans doute j’ai trouvé très rude le démarrage, la presse se concentrant sur si peu de titres qu’on avait l’impression qu’il n’y avait pas six cent et quelques livres mais cinq qui paraissaient, je mesure le bonheur que j’ai d’avoir des lecteurs incroyablement généreux, qui achètent mon livre dès sa sortie, et m’écrivent ou écrivent sur leur blog combien ils l’ont aimé. Cela n’a pas de prix et m’émeut infiniment. Je me réjouis aussi de toutes les invitations que j’ai en librairies, le soutien des libraires depuis le début de mon parcours en 2002 est fondamental pour moi, sans eux, je n’en serais pas là.

 

 

Que lisez-vous en ce moment ? Vous intéressez-vous à la rentrée littéraire en tant que lecteur ?

Bien sûr, je suis aussi une lectrice et comme tous les lecteurs passionnés je suis incroyablement excitée par cette période où tant de titres paraissent. Entrer en ce moment dans une librairie est pour moi comme entrer dans un lieu qui regorge de trésors. J’ai besoin de lire, de lire des livres qui m’emportent, qui m’emportent totalement, qui laissent leur trace en moi, dans mon corps, de lire les auteurs que j’aime et suis au fur et à mesure de leurs publications et d’en découvrir de nouveaux. Les très bons livres me donnent encore plus envie d’écrire.

En ce moment, je lis le formidable La loi sauvage de Nathalie Kuperman. Je lirai ensuite le dernier livre d’Olivia Rosenthal, un auteur que je trouve passionnant, ainsi que Lydie Salvayre. Que des femmes, comme vous le voyez, alors que la presse ne parle que d’hommes, non?…
Bon, je lirai quelques hommes aussi…! Le James Salter est sur ma table de chevet déjà…

 

A lire aussi sur Sophielit :

Puisque rien ne dure

Toute la rentrée littéraire 2014

La rentrée littéraire 2013

La rentrée littéraire 2012

La rentrée littéraire 2011

La rentrée littéraire 2010

 

 



La rentrée littéraire de Serge Joncour


SergeJoncour

Serge Joncour est l’auteur de treize romans, dont L’Amour sans le faire, L’Homme qui ne savait pas dire non, L’Idole

Le dernier en date, L’Écrivain national (Flammarion), paraît en cette rentrée littéraire.

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Photo (c) David Ignaszewski

 

 

 

Comment vivez-vous cette rentrée littéraire ? Qu’en attendez-vous ?

Avec l’enthousiasme inquiet de celui qui sait que son livre vient de sortir, au milieu de tant d’autres, et qu’autour de lui les gens sont eux-mêmes préoccupés par leur rentrée, la reprise, car finalement c’est bien effectivement le 1er septembre que les années commencent… Enthousiasme inquiet. Oui, comme quelqu’un de très en forme, qui aurait juste un rhume, et du coup, il n’est plus sûr de rien. Pas sûr d’être si fort que ça. Une rentrée littéraire, c’est souvent faire l’expérience d’une désillusion, de plus ou moins forte amplitude.Joncour Et j’ai toujours la nostalgie de ces années que j’ai passées à écrire ce roman qui vient tout juste de sortir, je mesure la plénitude que ça procurait, d’avoir un livre en cours, une histoire en marche, comme une vie parallèle vers laquelle je pouvais sans cesse me replier. Cette écriture là était heureuse, vivante, et gaie. C’est je crois ma septième rentrée littéraire, et toujours la même incertitude totale, quant au devenir du livre, et de l’auteur. La seule certitude dans ces cas là, ce serait d’avoir déjà une idée en tête pour écrire le prochain. Après, en dehors des lecteurs, j’attends aussi ces possibilités de rencontre qu’offrent les salons du livre et les rencontres en librairies, le fait de découvrir, des villes, des régions, vers lesquelles je ne serais pas forcément allé, c’est sûr. C’est une chance inouïe, que d’être invité comme ça, chez les autres. D’être invité tout court. D’ailleurs mon livre est nourri de ces expériences là !!!

 

 

Vous intéressez-vous à la rentrée littéraire en tant que lecteur ?
Je lis Nothomb, Sorman, Reihnardt, Foenkinos, Adam. La rentrée littéraire est un rendez-vous, un genre de grand comice, on choisit les nourritures dont on va remplir le grenier, et qui permettront de passer l’hiver. J’ai toujours associé la rentrée littéraire à la récolte, à ce grand mouvement national que c’était à l’époque, de récolter, de remplir les silos et les greniers, d’ailleurs si les grandes vacances tombent en été, c’était pour que les enfants puissent aider aux travaux des champs ! Après, plus généralement, je suis heureux de voir la place qui est consacrée aux livres dans la presse, dans les émissions, et je rêve que ce soit comme ça toute l’année, après tout, pourquoi pas. Au moins l’actualité littéraire se renouvelle, alors que l’actualité générale rabâche un peu, les mêmes conflits, les mêmes chiffres, les mêmes insatisfactions !

 

A lire aussi sur Sophielit :

L’amour sans le faire

L’homme qui ne savait pas dire non

L’idole

5 questions à Serge Joncour

Toute la rentrée littéraire 2014

La rentrée littéraire 2013

La rentrée littéraire 2012

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La rentrée littéraire 2010

 



Le Silence des rails, Franck Balandier


Le silence des railsJ’ai dit sur My Boox toute l’émotion ressentie à la lecture du roman de Franck Balandier (Flammarion, février 2014, 220 pages, 12 €).

Ci-dessous, en complément, un florilège de morceaux choisis.

 

 

« Nous sommes des sorcières. Des faiseuses d’anges dissimulées dans les placards à balais. Des soubrettes à plumeaux. La poussière de nos chiffons rouges. » (page 26)

 

« Tout finit ici. L’hiver des intestins. » (page 45)

 

« Tu sais Ernst, il faut que tu saches, le soleil s’accroche aux barbelés aussi, il voudrait se faufiler, déjouer tous les pièges des étoiles rouillées, s’installer entre les cris des suppliciés. J’ai dit « suppliciés ». Tu crois que le soleil a mal aussi, tu crois que les épines sont des taches d’encre sur la neige, comme toi et moi ? » (page 48)

 

« Juste avant qu’on ne l’emmène, Ernst m’a lancé un gentil sourire.

Le principal, c’était qu’ils nous séparent, qu’ils l’empêchent de recommencer. Et moi je restais là avec toutes ces déchirures, toute cette pluie de mots inutiles, et aussi les dernières larmes de sa cigarette, quelques cendres oubliées entre mes pieds. » (page 54)

 

« Ceux qui possèdent les armes ont toujours raison. » (page 60)

 

« J’ai pris l’habitude, depuis quelque temps, de noter, noter n’est pas le terme exact, il n’est rien à noter ici que la mémoire ne veuille retenir, il n’est plus temps des cahiers, des calepins en fraude, des feuilles volantes ou des tickets de métro sur lesquels on griffonne, à la hâte et en cachette, les mots essentiels pour témoigner, il n’est plus temps de rien, sinon des choses apprises par cœur, pour se souvenir bien plus tard, l’habitude, disais-je, de me rappeler de tous mes voyages courbés, le nez dans la pisse, s’il n’y avait que ça au creux de mes seaux, mais bien pire encore, de bloc en bloc, à force de les entasser, les seaux, on finit toujours par en évaluer la densité, par en déduire la fréquence, par en apprécier la qualité ou la rareté. Ce qui revient au même. » (pages 67-68)

 

« Pourquoi la mort est-elle sèche de toutes ses absences ? » (page 69)

 

« Le temps d’une cigarette. Suffirait-il de si peu de temps pour que nos guerres cessent ? » (page 75)

 

« Je me demande parfois pourquoi Mina fait cela. Je veux dire, pourquoi elle me livre, avec autant de facilité et de précision, presque ingénument, sans réaliser vraiment, le plan sommaire de ma future évasion. » (page 80)

 

« On prétend qu’il n’est d’issue que dans la mort consentie. Il suffit de franchir cette ligne, le fil à mes pieds qui court tout autour du camp, à quarante centimètres de hauteur, frontière symbolique, ça ressemble au jardin du Luxembourg, à n’importe quel parc aux pelouses interdites, un fil de fer dérisoire tendu entre des poteaux de bois que n’importe qui peut enjamber, à condition qu’il lui en prenne l’envie, je sais bien ce qui m’attend de l’autre côté, le gardien du square se tient là, en embuscade, avec son sifflet, pour me réprimander, je sais bien que si je lui désobéis, je n’atteindrai jamais les arbres. » (page 81)

 

« Je crois que nos rires sont comme les premiers edelweiss, encore sous la neige. En embuscade. » (page 84)

 

« Qui pourrait croire, devant tant d’immaculée beauté, dans cette accalmie cotonneuse qu’abandonne la nuit, qui pourrait croire que nous allons tous mourir ?

Tant de douceur aussi.

Tant de promesses ensevelies. En attente. Et pour quel dégel ? » (page 94)

 

« Après, le silence. Celui qui dure au creux de mes insomnies. L’indécence des heures quand le jour patiente encore à l’encoignure. Il y a la nuit encore installée. Vautrée sur nos divans de bois. Cette nuit à la gueule de bois, pleine de mauvais rêves. » (page 103)

 

« Il n’y a plus assez de couvertures. Alors, les corps nus, recroquevillés et froids, ceux qui cherchent la chaleur de l’autre, s’encastrent. Il ne s’agit pas d’amour, il n’y a plus de désir. Depuis longtemps nos sexes sont des parchemins, le mien est un palimpseste. » (pages 119-120)

 

« La neige ne se lave pas. » (page 126)

 

« Ce matin, il n’y a déjà plus de fleurs. Même en tendant la main. Ils ont tout cueilli durant la nuit. Plus de traces. Plus de couleurs. Plus rien. Ils ont tout supprimé. Le printemps interdit. » (page 135)

 

« Rien que des larmes de givre. Seulement des cristaux. La nuit dure longtemps. Trop longtemps. Ce matin. Je crois bien qu’il n’y a plus de matins. » (page 135)

 

« Ce serait ça la mort au bord du printemps, cet équilibre, quelque chose qui pousserait vers l’espoir. Nos brouettes encore fumantes, nous avançons dans la nuit qui recule. Des portes s’ouvrent devant nous, quelques mètres encore de cette liberté consentie, le temps de déverser notre chargement de corps calcinés, de le répandre avec délicatesse et mesure au bord de nos précipices.

Nous sommes les premiers à mourir, de ce que nous savons trop, de cette mort ramassée. » (page 140)

 

« On dirait une bibliothèque, sauf que les livres sont des urnes. Peut-être que le dictionnaire d’Ernst y figure. Ça serait bien un jour, quand cette guerre sera finie, de dresser la liste de tous les livres coupables. » (page 147)

 

« Je suis né vers les années qui se terminent. Je survis en montrant mes fesses. » (page 149)

 

« Personne ne me croira. J’en suis certain. Si je sors libre de cet enfer, personne ne me croira. » (page 188)



Toute la noirceur du monde, Pierre Mérot


9782081312739_TouteLaNoirceurDuMonde_cv.inddPrésentation de l’éditeur :

Un soir d’avril, Jean Valmore, enseignant désabusé et écrivain de romans noirs non publiés, bascule : il prend sa carte au Front national et se met à côtoyer un groupuscule d’extrême droite. S’apprêtant à endosser « toute la noirceur du monde » et à assouvir ses rêves criminels, il raconte ses dernières semaines, une plongée froide et démente, cynique et comique dans la folie meurtrière. Dans ce roman, on assiste à la montée en puissance d’une violence qui semble presque irréelle à mesure que progresse la folie du personnage. Jean Valmore « tire » sur tout et tout le monde : un monde envahi par la mollesse et la médiocrité, la féminité, l’enseignement, les étrangers. Pierre Mérot met ainsi en scène la noirceur qui habite nos sociétés tentées par l’extrémisme et gagnées par le mépris et la haine de l’autre. Ce faisant, il nous tend, avec la férocité et l’humour noir dont il est coutumier, le miroir ignoble de ce que l’on se refuse souvent à voir.

Pierre Mérot a été révélé au grand public avec Mammifères (Flammarion, Prix de Flore 2003). Il est l’auteur de huit romans dont Arkansas et Kennedy Junior (Robert Laffont 2008 et 2010).

 

 

Jean Valmore est un anti-héros contemporain. Un homme discret qui « ne supporte pas les explications, [est] mal à l’aise dans les dialogues. Et, bien sûr, les autres [lui] importent peu ».

Un soir, dans un bar, il professe intérieurement : « J’endosserai toute la noirceur du monde. » Dans la journée, il a reçu une réponse de la présidente du parti d’extrême droite à qui il a écrit. Ce soir-là, pour la première fois il va casser du moins blanc que lui. Après les coups vient l’apaisement – « Je me suis senti absous et, comment dire, paisiblement français. » ; et après l’apaisement, encore mieux : la jouissance. Quand il lâche le corps de l’homme, il ressent « un orgasme interrompu ».

Ainsi Jean Valmore a réveillé le tueur qui sommeillait en lui. Le pire est à venir…

 

Ce roman a fait parler de lui bien avant d’être imprimé. Programmé chez Gallimard puis chez Stock, il a, après le décès du meilleur des éditeurs de France et la « démission contrainte » d’un autre qui n’était pas le moins mauvais, été publié par Flammarion.

Sur le bandeau qui orne la couverture, Le retour des chasseurs de Brueghel l’Ancien. La folie criminelle n’est pas une nouveauté mais on en fait volontiers un phénomène de société. Mérot s’emploie ici à analyser l’évolution d’un professeur qui devient tueur. Un cas d’école rapporté avec cynisme et humour. La noirceur ici est moins subie que choisie, et elle est maîtrisée autant que mise en scène.

Entre son obsession ethnique et les promesses avinées de camaraderie de comptoir dans lesquelles il se berce, Valmore se laisse gagner par la haine ; l’extrémisme sera sa solution.

 

Ce roman n’est pas le brûlot qu’on attendait – il ne contient en tout cas rien qui justifie la censure dont il a deux fois de suite fait l’objet. C’est un roman du mal-être ambiant, certes, aux accents houellebecquiens, écrit avec une plume trempée dans l’amertume, qui étudie à la loupe les rouages menant à la violence et aux assassinats ; c’est aussi le portrait (désabusé ou lucide ?) d’un environnement scolaire où l’insulte et le mépris constituent le principal langage. Un texte au pessimisme brillamment mis en mots.

 

Toute la noirceur du monde est peut-être moins un roman sur l’extrémisme ou les pulsions de violence à cibles ethniques qu’un tableau de l’immense solitude de l’homme en société et de sa misère sexuelle qui mènent à toutes les folies. Un tableau très noir, évidemment.

 

Flammarion, septembre 2013, 240 pages, 18 €

 

 

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Toute la rentrée littéraire 2013

 

Phrases choisies :

 

pieter_brueghel_heimkehr_der_jaeger_1010967« J’étais fatigué, énervé, comme beaucoup d’élèves de la classe atrocement inculte devant laquelle j’officiais, une terminal technologique, une STG pour être précis, autrement dit, dans l’ensemble, un ramassis de pétasses et de paresseux gavés de séries américaines, de téléréalité, de SMS, de chewing-gums et de Coran, incapables de distinguer un point d’une virgule, le XVè siècle du XXè, écrivant « jété » pour « j’étais », et ainsi de suite. » (pages 22-23)

 

« J’ignore si vous êtes comme moi, mais je n’arrive jamais à formuler les bonnes choses au bon moment. En général, plus tard, j’y repense et je calcule que j’aurais dû dire ça, et ça, ou encore ça, mais c’est toujours trop tard et, au fond, je l’ai dit et c’est sans doute ce que je pouvais dire à ce moment-là, la vie n’est pas un texte, les dialogues bien pesés et illusionnants, ça n’existe qu’au théâtre, dans les romans, etc. » (page 61)

 

« Quand il n’est pas vulgaire, le journaliste sportif est un littéraire contrarié. » (page 75)

 

« Je me suis demandé si je n’allais pas me flinguer, là, maintenant. Mais j’ai pensé ceci : avoir été mis au monde, être né homme plutôt qu’araignée ou cafard, statistiquement, c’est une chance – même si le mot ne convient absolument pas – sur je ne sais combien de milliards de milliards, alors il faut vivre cette absurdité jusqu’au bout, juste pour voir. » (page 94)

 

« Le Christ annonçait le Royaume, mais c’est l’Eglise qui est venue. » (Alfred Loisy, cité p. 100)

 

« J’ai pensé : « Ma pauvre mère, tu as eu la guerre, l’imposant et banal privilège de la guerre, les rationnements, les bottes allemandes, les bombardements alliés, mais moi j’évolue dans une époque plus dangereuse que la tienne. » » (page 107)

 

« J’ai bouffé deux somnifères. Je voulais juste dormir d’un sommeil sans rien. Un sommeil majuscule doté d’une main, laquelle aurait simplement barré d’un trait douze heures de ma vie. Et j’aimerais ajouter ceci : vous, de quelle poche, par quel tour de passe-passe sortez-vous votre bonheur ? » (page 145)

 

« Ce que je sais tient en une phrase : je ne suis pas heureux. » (page 147)

 

« Qu’aurais-je à dire à un jury, pour ma défense, s’il le fallait ? L’amour, je répondrais – l’amour, en définitive. » (page 156)

 

« Je suis juste venu sur la Terre – hélas, je m’en aperçois seulement aujourd’hui – pour mettre un peu d’ambiance. (page 224)

 

« Il n’y a rien de plus irritant qu’un être humain. » (page 224)

 

« Un paysage répétitif, immuable, quelque chose qui paisiblement rappelle qu’il n’y a aucune réponse, seulement de la présence et un temps limité pour en jouir ou n’en pas jouir. » (page 228)



[Prix du Style 2013] Une année qui commence bien, Dominique Noguez


seconde-selection-2013Comme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre - Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Une année qui commence bien« Je vais essayer de tout dire. J’ai un retard de sincérité à rattraper, il y a longtemps que j’y pense. » Dans ce récit autobiographique, Dominique Noguez raconte le début tumultueux de sa relation amoureuse avec Cyril Durieux, très beau jeune homme aussi attendrissant que cruel, obsédant et néanmoins volatil. À partir de ses souvenirs, de ses carnets, de ses photos, « sans aucune altération du vécu », l’auteur revient sur cette rencontre qui a profondément affecté sa vie. Entre Paris et le Japon, Une année qui commence bien est un voyage au cœur même de l’intimité d’un écrivain qui s’interroge, entre autres, sur la nature de l’amour – et sa puissance.

 

 

Une année qui commence bien raconte six années d’un amour compliqué né lors d’une soirée à la Société des Gens de Lettres. Dans le chic cadre de l’hôtel de Massa, le narrateur, écrivain de son état, rencontre Cyril Durieux, un très beau jeune homme lui-même en train d’écrire un roman (qui s’intitule ( !) La Première Pierre). Nous sommes à la fin de l’année 1993. Les deux hommes se revoient et, entre ce lien qui se créé et d’autres corps que le narrateur frôle, l’année 1994 semble s’annoncer pour lui sous les meilleurs auspices.

 

Sauf que l’imprévisible Cyril, qui n’est peut-être pas moins faussaire en littérature que dans ses rapports aux autres, va faire vivre bien des tourments au sensible narrateur. Les joies sont moins nombreuses que les peines, mais les unes comme les autres assurent au narrateur qu’il est vivant – enfin, et plus même qu’il ne l’a jusqu’ici jamais été.

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comAutobiographique, ce roman est celui d’une obsession. Dominique Noguez s’y livre sans fard, et il est loin d’être tendre avec lui-même. A la première phrase de son récit, il annonce qu’il dira tout. Il s’y tient : son livre regorge de détails. Ce besoin de tout consigner pour garder une trace de temps révolus, pour se prouver que l’histoire entre le jeune homme et lui a existé est touchant – même si dans la profusion d’informations le lecteur peut se perdre un peu. Le roman est mâtiné d’émotion mais aussi d’humour, d’autodérision du moins ; il en faut pour narrer les humiliations en présence de tiers, les lapins posés, les frustrations physiques. Noguez a moins d’indulgence pour lui-même que pour celui qui est la cause de ses tourments et qui l’a placé si longtemps sous son emprise.

 

Et il se révèle maître dans l’art de mettre en mots l’attente, le silence, le manque de l’autre, comme dans celui de décrire tous ces bouleversements intimes, physiques comme psychologiques, qui sont la conséquence de l’état amoureux, indépendamment de toute préférence de genre.

Son écriture est riche, ample et voluptueuse, truffée de références littéraires soigneusement listées en fin d’ouvrage (tout dire, encore), mais elle sait aussi être plus efficace et crue quand il s’agit de parler de désir.

 

Le projet de Dominique Noguez, donner sa vérité de cette relation, est ambitieux et fort bien mené, cependant qu’il rejoint « l’inutile littérature sur l’amour » pointée par l’auteur. C’est une très juste analyse de la dépendance affective – celle dans laquelle on se place, l’autre n’y étant (presque) pour rien. Tout avoir consigné permet aussi cela : se faire, avec plus ou moins de bonheur, le psychanalyste de soi-même. Fait-on l’amour avec ou contre l’autre ?

 

Banniere Px style« Tu crois le tenir, il t’évite. Tu veux l’éviter, il te tient. » La réalité de l’amour est décidément bien décevante. Heureusement, il reste les livres.

 

Flammarion, septembre 2013, 400 pages, 20 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

L’édition 2012 du Prix du Style

Le Prix du Style 2010

Toute la rentrée littéraire 2013

 

Citations :

 

« Les fatalités sont des fétus de paille qu’un peu de volonté ou que le caprice, l’esprit d’aventure, le goût de la liberté balayent. » (page 9)

 

« L’amour est un grandiose n’être rien. » (Robert Walser, cité page 20)

 

« Il n’y a que sur un oreiller qu’on puisse se parler intimement, à une distance suffisamment rapprochée et à loisir. » (page 22)

 

« Le soupçon m’effleura qu’il ne mettait la barre si haut que pour me dissuader de sauter. » (page 28)

 

« Je tenais enfin un remède à l’amour : la conscience de l’humiliation. » (page 32)

 

« On est soudain comme en pilotage automatique. Le même phénomène ayant lieu chez le partenaire – chez cette sorte particulière d’étranger que l’on va bientôt pouvoir appeler un partenaire -, les gestes précis répondent aux gestes précis, les mains, les lèvres et bientôt d’autres parties du corps trouvent spontanément leur chemin, tout s’ajuste ; c’est, dans l’ordre de la vie « intelligente » (et qui ne l’est soudain plus qu’en un sens purement physique), ce qu’il y a de plus proche de l’implacable mécanique de l’instinct, ce puissant, cet aveugle processus qui, même chez les animaux novices et qui ignoraient encore, une seconde plus tôt, les gestes de l’amour, fait les élytres frotter les élytres, les antennes heurter les antennes, les poils se mêler aux poils, les secrétions recouvrir les muqueuses et les organes les plus différents s’emboîter miraculeusement. » (pages 40-41)

 

« Il y avait un lien direct entre cet allègement du corps et l’état de mon esprit – je devrais dire de mon être, car la passion d’amour est un bouleversement de tout : du sommeil, de l’appétit, de la respiration, du regard, de la circulation du sang, de la salinité des larmes. » (page 47)

 

« Très tôt dans ma vie, et presque sans douleur, sans me l’avouer, j’avais renoncé à être heureux en amour et charnellement. Je m’en étais depuis longtemps remis à l’amitié et aux compensations glorieuses – ambition politique, littéraire, universitaire, etc. Et voilà soudain que ce décor de stuc se crevait, que l’arrière du théâtre s’ouvrait sur une profondeur inouïe et que l’avenir vibrait comme un jour d’été. » (page 49)

 

« cette parenthèse, même courte, d’accalmie et de confiance réciproque, sans laquelle il est impossible de partager un plaisir sexuel. » (page 75)

 

« Il arrive une ou deux fois dans une vie que ce qu’on rêve se réalise. » (page 103)

 

www.prixdustyle.com



Les petites mères, Sandrine Roudeix


couv-PETITES-MERES1Présentation de l’éditeur :

Concepción, Fernande et Babeth. Trois femmes d’une même famille du sud-ouest, trois femmes abandonnées par l’homme qu’elles aimaient, trois femmes qui ont élevé seules leur fille. Ce sont elles, les petites mères, comme les surnomme Rose, la petite dernière. Rose qui, justement, vient dîner ce soir pour leur présenter son fiancé. D’heure en heure, de huit heures du matin à minuit, chacune se prépare alors à accueillir le jeune couple. Mais les espoirs éparpillés et les rêves brisés des quatre femmes refont surface et la fin de la journée prend une tournure qu’aucune n’avait imaginée.

Comment se construire quand on a grandi dans un univers matriarcal où la dureté et l’incompréhension remplaçaient trop souvent la tendresse et la solidarité ? Dans ce portrait de famille, Sandrine Roudeix raconte les vies de ces femmes sans homme et explore avec beaucoup de subtilité la complexité du lien mère-fille et la difficulté d’aimer et d’être aimée.

 

C’est une journée pas comme les autres pour ces quatre femmes, quatre maillons d’une chaîne générationnelle exclusivement féminine – les mâles ont déserté. Ce soir, elles seront à nouveau réunies toutes les quatre autour d’un homme. Un dîner aussi simple en apparence qu’il est fort symboliquement ; un dîner officiel, presque, dans la petite maison où Rose a vécu enfant. C’est pour chacune le temps du bilan, au seuil, peut-être, d’une cinquième génération. Et faire le bilan, en cette journée très spéciale, ce n’est pas rien.

Chacune fait entendre sa voix pour confesser ses regrets et ses rêves, s’il en reste. De femme, de fille, et de mère.

Quant à Rose, si attachante avec ses conflits intérieurs, avec ses paradoxes de femme, de fille, de mère potentielle, Rose en quête de sens, qui se persuade que le déracinement lui est bénéfique puisqu’elle l’a choisi, Rose en particulier ne sortira pas indemne de ce dîner.

 

Dans ce deuxième roman, Sandrine Roudeix dissèque les liens entre femmes d’une même famille et le rapport des femmes aux hommes qui fuient. Un livre profond, dur autant que tendre, et une formidable galerie de portraits. Des portraits tout en sensibilité de femmes fortes parce que la vie et les hommes ne leur ont pas laissé le choix – fortes parce qu’elles-mêmes n’auraient pas supporté de s’admettre faibles.

Des femmes difficiles à oublier, tout comme ce beau roman.

 

Prix L’Autre Page 2012 (Prix du Roman des Psychanalystes)

 

Flammarion, février 2012, 180 pages, 16 €

 

Citations choisies :

« Le temps a couru si vite. Elle a l’impression de n’avoir jamais eu vingt ans. Elle a eu cinq ans. Elle a eu dix ans. Elle a eu quinze ans. Puis, elle a eu quarante-trois ans. Elle n’a pas connu la fleur de l’âge. Juste les bourgeons puis les pétales fanés. » (page 40)

 

« La force qui les unit, toutes les quatre, quand elles sont ensemble. Une origine commune, évidemment, mais pas seulement. Quelque chose qui coule plus rouge que le sang dans leurs veines et que seules les femmes d’une même famille aux blessures écarlates peuvent ressentir de l’intérieur. Quelque chose comme le manque d’amour. Ou son incapacité. » (page 44)

 

« Le temps galope et avec la vieillesse les caractères comme les chairs mollissent. » (page 81)

 

« Ma vie pour des yeux qui brillent. » (page 83)

 

« C’est cela, une famille. Des gens qui suivent leur chemin, mais qui restent liés agrafés soudés les uns aux autres et n’oublient pas la terre commune sur laquelle ils ont poussé. » (pages 109-110)

 

« Sa mère a toujours pensé que les talons éloignaient du sol et des réalités en berçant les femmes d’illusions. » (page 127)

 

« Il faut avoir été beaucoup aimé lorsqu’on était enfant pour tomber follement amoureuse plus tard sans se faire mal. Pour oser le grand saut des sentiments. Pour que ça rembourre et amortisse la chute. Pour que ça empêche la transformation, aussi. (pages 133-134)

 

« Ils ont quitté les lumières de Paris pour la nuit de son enfance et ça se voit. » (page 138)

 

« Avoir un bébé de cet homme était le seul moyen de me l’incruster dans la peau pour toujours. » (page 174)

 

« Dans son regard, elle essaie de lui dire qu’elle l’aime et qu’elles ont toutes le droit, malgré le passé, de croire en l’espoir après l’amour. Juste après. Quand on est encore dans le lit et qu’on se serre fort, peau contre peau, en pensant qu’on va forcément se revoir puisque c’était bien. » (page 175)

 

« On se trompe toujours sur les gens dont on attend trop. » (page 178)



L’été slovène, Clément Bénech


L'été slovèneEtudiants, le narrateur et Eléna vont passer quelques semaines estivales en Slovénie. Ils sont partis pour tester la solidité de leur amour ou, plus certainement, pour s’assurer que ce qui les lie en est. Tout un tas d’imprévus – de l’accident (sans gravité) de voiture à la traversée d’un lac à la nage faute de bateau en passant par l’intrusion de tiers dans l’intimité du jeune couple et la chute dans l’eau de l’appareil photo – vont venir contrarier ces vacances qui s’annonçaient calmes.

Le narrateur est très attentif à son amoureuse. Il s’émeut de petites choses, cependant qu’il cherche à savoir pourquoi il s’émeut. Mais cette intellectualisation, ce recul auquel la spontanéité des débuts a laissé place, n’est-ce pas la preuve que la fin est annoncée ?

 

Dans ce premier livre, Clément Bénech révèle une sensibilité étonnante. Il distille à chaque page une tendresse pour les bons mots qui concourt à l’aspect désinvolte du tout.



La nuit pacifique, Pierre Stasse


Trentenaire spécialiste de la retouche photo, Hadrien a quitté la France, et ses parents qui ne se sont jamais remis de la mort de sa sœur aînée Cécile, pour la Thaïlande et Bangkok, la ville sans fin.

 

Professionnellement, avec son associé Vichaï, Hadrien fait des miracles dans ce pays où tout est image. Personnellement, il est hanté par le souvenir de sa sœur. C’est que la thèse officielle du suicide lui semble biaisée par la relation qu’entretenait à l’époque Cécile, 16 ans, avec son médecin. Et voilà que le hasard met le médecin en question sur la route d’Hadrien…

 

Pierre Stasse signe avec cette Nuit pacifique un roman envoûtant, écrit d’une plume aussi fine et précise qu’un scalpel. Tout n’est qu’apparence, le héros ne le sait que trop bien, qui en a fait son gagne-pain, mais où commence l’illusion ?



À cause d’un baiser, Brigitte Kernel


Présentation de l’éditeur :

« Elle était si parfaite, comment avais-je pu soudain aimer une autre personne ? Que deux coups de téléphone, un déjeuner, un baiser, un seul baiser et quelques caresses remettent à ce point ma vie, notre vie, en question ? Qu’est-ce qui m’avait pris de dire aussi vite à Léa : J’ai embrassé une autre femme ? La greffe avait pris, en un baiser. Un baiser qui avait duré plus de deux heures et les mains, les doigts de Marie, sous mon pull, sur ma poitrine. Il m’avait semblé que ma vie basculait. Et maintenant comment faire ? Léa, Marie ; Marie, Léa. Peut-on donc l’espace d’un court moment, ou même d’un temps plus long, aimer deux personnes à la fois. »

Après Fais-moi oublier, le nouveau roman d’amour de Brigitte Kernel. Celui d’une femme tiraillée entre Léa, celle qu’elle aime, et l’envoûtante Marie qui, en un baiser, vient tout bouleverser.



L’Amour sans le faire, Serge Joncour


« Ne pas avoir d’enfant, c’était se condamner à rester l’enfant de ses parents. »

 

Franck, fils d’agriculteurs, n’est pas revenu chez ses parents depuis dix ans. Lorsqu’il téléphone pour annoncer son arrivée, c’est un petit garçon qui décroche, et qui dit s’appeler Alexandre, comme le frère de Franck décédé accidentellement. De Paris, Franck prend le train sans bien savoir ce qu’il va trouver à la ferme.

En parallèle, Louise, mère célibataire, s’apprête à retrouver son fils pour une semaine de vacances. En fin d’après-midi, elle prend la route.

 

« A la campagne on le sait, celui qui a goûté à la ville, il est foutu, celui qui a goûté à la ville, il ne reviendra pas. » (page 29)

« A Paris on est apprécié à la mesure de l’intérêt qu’on représente, d’où l’urgence de s’en donner. » (page 30)