Ecrire, Lionel Duroy


Ecrire DuroyUn livre est-il capable de tuer ?

 

Marc, écrivain de son état, écrit une lettre à Curtis, son éditeur depuis vingt ans, avec qui il dialogue sans cesse, pour de vrai ou intérieurement. Quatrième d’une famille de dix enfants, le narrateur a choisi l’écriture comme arme pour se défendre contre son propre passé (a choisi, ou n’a trouvé que, à moins que l’écriture ne l’ait trouvé). Ainsi a-t-il écrit un roman pour décrire ce qu’a été son enfance, l’expliquer et se l’expliquer, s’en défaire, rendre justice à son père, perdant du duel parental, venger ses frères et sœurs aussi, qui ont comme lui souffert. Croit-il : car à l’annonce de la publication future, ses frères et sœurs les uns après les autres le conjurent d’y renoncer. Ce livre, assurent-ils, tuera leurs parents.

 

Le livre est publié, et la famille en fait payer le prix à son auteur. Celui-ci s’emploie ensuite à écrire un roman sur sa compagne qui l’a quitté, afin de comprendre les raisons de cette rupture autant que par désir de faire renaître un peu d’amour des cendres qui seules subsistent et de rester homme. Besoin viscéral d’écrire pour avancer et ne pas devenir fou. Mais ce qui est de l’ordre de la survie pour certain est plus que de l’impudeur pour d’autres – jamais un livre n’est reçu comme on croit qu’il le sera.

 

Que faire de ce que l’on a à exprimer, lorsque c’est une nécessité, une question de vie ou de mort, s’il existe une possibilité même minime que cela nuise à d’autres ? Dans ce court roman en forme de lettre, Lionel Duroy interroge sur le rôle de la littérature pour éclairer ce que l’on peine à saisir de ce qui se passe autour de soi. Ecrire est aussi une réflexion sur les dommages collatéraux de la publication d’un livre. Lui-même a fait les frais de plusieurs procès, et il est aisé d’identifier les romans (réels) dont il est l’auteur dans la bibliographie du Marc qui s’exprime ici.

 

C’est un livre à mettre entre toutes les mains qui écrivent, à donner à lire en particulier à ceux qui font fiction de la réalité – et plus encore de leur réalité.

 

Mais Ecrire est surtout un chant, la complainte magistrale d’un écrivain qui ne peut rien faire d’autre qu’écrire parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut essayer de comprendre et de tenir debout, et qui va au bout de sa démarche en donnant ses livres à la publication, quels que soient les risques, parce qu’il n’y a qu’ainsi qu’il peut espérer sauver sa peau.

 

Editions Julliard, 2005, 144 pages, 17,50 euros

 

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Citations choisies :

 

« Rien ne meurt en nous. » (page 11)

 

« La vie nous donne le désir constant de posséder l’autre, mais elle ne nous en offre pas les moyens techniques, vous l’avez certainement remarqué. A la réflexion, c’est une bonne idée, ainsi jusqu’au bout nous courons après ce rêve impossible. » (page 11)

 

« Le prochain livre, s’il y en a un, devra contenir tout ce que je suis. » (page 14)

 

« J’aimerais parvenir à montrer combien nous sommes faits des autres, ceux qu’on ne choisit pas, au début, puis qu’on décide de garder, ou de quitter ; ceux qu’on choisit, plus tard, et aussi ceux que le hasard place en travers de notre chemin. » (page 15)

 

« Les journalistes consacrent une grande partie de leur temps à cela. Ils s’enflamment, ils parlent haut d’honneur et de déshonneur, de vérité et de mensonge, de devoir, d’honnêteté, de faute professionnelle, et l’on s’étonne parfois qu’ils puissent prendre tout cela tellement au sérieux, comme si leur santé mentale en dépendait. C’est à mon sens parce que ce métier est fondé sur une imposture qui les mine secrètement, mais qu’aucun ne se décide à dénoncer : le fameux principe d’objectivité. Il s’apparente un peu à l’infaillibilité pontificale. On sent bien que si l’on commence à le déboulonner, ce principe, c’est tout l’édifice qui risque de se casser la gueule. Alors il faudra admettre que chacun écrit de sa fenêtre, selon ce qu’il a vécu ou n’a pas vécu, ce qu’il a compris ou n’a pas compris, qu’il n’y a plus de vérités, seulement des regards. » (pages 23-24)

 

« Je me mis à écrire de plus en plus vite, submergé par tout ce qui me tombait dessus, comme un type à qui l’on aurait demandé de décharger seul un wagon de marchandises, puis tout le train, puis les cinquante trains à venir. […] Ce qui me portait, c’était la nécessité absolue de sauver notre mémoire, de parvenir à dire ce qui nous était arrivé. » (page 34)

 

« Durant ces vingt années, nous ne nous étions pas donné de plaisir, ou si peu, parce que au fond elle n’était jamais parvenue à me pardonner, mais il ne fallait pas en déduire qu’elle n’avait pas d’aptitude au bonheur. La preuve ! Elle était aussi capable qu’une autre de donner du plaisir, et d’en recevoir, mais pas avec moi. Moi, j’avais fait d’elle une femme amputée, taciturne. C’était ça, le message. Et, pour me le faire entendre, il fallait bien dévoiler certains détails.

Comment n’ai-je pas compris qu’elle me disait tout simplement sa haine pour ces années à demi vécues ? » (pages 43-44)

 

« Il faut ça, la conscience aiguë qu’à un moment toute votre vie tient à un geste, pour commettre ce geste quoi qu’il vous en coûte. » (page 55)

 

« Le chagrin que me provoqua sa liaison me donna presque simultanément l’envie d’écrire sur elle, sur notre rencontre, sur mon éblouissement. D’une certaine façon, pendant qu’elle défaisait notre histoire dans les bras de l’architecte, je m’efforçais, plus ou moins consciemment, d’en sauver l’essentiel dans les dernières pages de mon roman. » (page 58)

 

« Mon livre était dans les librairies, posé sur les tables. L’incroyable s’était donc produit et il ne se passait rien. » (page 68)

 

« L’écriture n’est pas une arme à feu, elle n’est qu’une arme cérébrale, la manifestation la plus élaborée de notre profondeur, de notre richesse, de sorte qu’elle ne peut tuer que ceux qui veulent bien se laisser tuer. » (page 71)

 

« L’écriture appelle une réponse, le dialogue de deux intelligences, de deux mémoires, et je crois que seuls ceux qui refusent de répondre peuvent en être victimes. » (page 71)

 

« J’étais un presque mort continuant d’errer comme par accident dans l’espace familier de gens (mes frères et sœurs, mes parents, Agnès) pour lesquels j’étais complètement morts. » (page 77)

 

« J’espérais retrouver le fil en marchant, mais je n’étais plus dans mon livre. Petit à petit, l’idée se fit jour que je n’allais pas réussir à m’y remettre, comme si toutes les séparations accumulées ces derniers mois avaient cassé mon dernier ressort. J’avais sauvé mon livre, mais le prix à payer avait été tel qu’il n’y en aurait pas d’autres. Alors pourquoi est-ce que je continuais à vivre ? » (pages 81-82)

 

« Qu’est-ce que je n’accomplis pas, en quoi suis-je infidèle à un engagement quelconque lorsque je n’écris plus ? » (page 87)

 

« Je ne me sentais pas la permission d’user de la vie si je ne la mettais pas au propre dans mes grands cahiers à spirale, voilà, comme si je devais payer en pages d’écriture le droit d’aimer, de parler, de manger, de rire. » (page 88)

 

« Il y a un signe infaillible auquel on reconnaît qu’on aime quelqu’un d’amour, c’est quand son visage vous inspire plus de désir physique qu’aucune autre partie de son corps. » (Michel Tournier, (mal) cité page 97)

 

« J’avais pensé qu’en écrivant mon premier roman je sauvais de l’oubli notre histoire commune, or je ne sauvais que ma propre histoire en laquelle aucun de mes frères et sœurs ne se reconnut. C’est une évidence qu’une ou deux années d’écart, dans l’enfance, peut radicalement changer notre perception d’un événement, mais je n’y avais pas pris garde. » (page 111)

 

« Vous n’aviez jamais cessé d’être mon éditeur et c’est avec vous que j’avais continué de parler silencieusement, du soir au matin, vous prêtant des réponses et des commentaires qui m’avaient constamment aidé à réfléchir. Vous étiez beaucoup plus qu’un ami. » (pages 118-119)

 

« Je n’ai jamais pu en relire aucun. Ils m’excitent et m’enfièvrent quand je les écris, bien qu’ayant le nez dans le guidon j’ai parfois la sensation grisante de pédaler dans les étoiles, mais ensuite ils me font honte. J’en ouvre un au hasard, je lis deux ou trois pages, et je voudrais ne jamais l’avoir écrit. Si bien que je le referme aussitôt et que je dois sortir marcher ou me faire un café pour oublier. » (page 119)

 

« J’entrepris immédiatement un roman qui m’était inspiré par ma rupture avec Agnès, par cette année si particulière où elle avait insensiblement introduit son amant entre nous, tout en me demandant de l’attendre, tout en m’assurant qu’elle tenait énormément à moi, je tiens énormément à toi, Marc. J’avais envie de revivre cette année, non pas seulement pour explorer ma souffrance, mais pour avoir tout le loisir de regarder Agnès aller et venir et, au fond, de l’aimer une dernière fois. » (pages 120-121)

 

« Sans en avoir clairement conscience, je confirmais à travers ce livre que l’écriture était à mes yeux le plus sûr moyen de sauver de l’oubli, du néant, certains héros et moments de notre vie. » (pages 121-122)

 

« Au moment d’écrire j’étais comme une fée devant son chaudron, balançant dedans tout ce qui me traversait, inventé ou emprunté, je n’en avais rien à faire, du moment qu’en bouillonnant le brouet donnait à l’oreille la musique que j’avais en tête. » (page 123)

 

« On n’écrit rien si l’on s’interdit de toucher à ce qui peut heurter l’éthique ou la morale. » (pages 125-126)

 

« On peut bien noter des tas de détails du monde réel, il n’en reste pas moins qu’au moment d’écrire on ne retient que ceux qui ont éveillé un écho particulier en nous. » (page 128)

 

« Je n’avais jamais approché Hélène de si près qu’en la faisant aller et venir dans les pages de mon manuscrit. » (page 130)

 

« Si un livre peut tuer, me disais-je, c’est qu’il peut aussi guérir, sauver. » (pages 130-131)

 

« Oui, moi, j’entendais être lu, et je sais bien pourquoi : parce que dès l’âge de dix-huit ans l’écriture m’est apparue comme le meilleur moyen de faire la guerre, de riposter à tous ces gros salauds, allais-je écrire, retrouvant ma colère et les mots de ce temps-là, tous ces gros salauds qui avaient voulu nous anéantir. » (page 133)

 

« À conserver plus longtemps toute cette fureur en moi je serais certainement mort d’un cancer de la vésicule biliaire. » (pages 133-134)

 

« J’ai fait d’emblée de la littérature une affaire personnelle, une affaire de règlements de comptes. » (page 135)



[Prix du Style 2013] Une année qui commence bien, Dominique Noguez


seconde-selection-2013Comme l’année dernière, j’ai le plaisir de lire la sélection du Prix du Style, qui sera remis le 19 novembre prochain au Palais de Tokyo. Six titres figurent sur la deuxième liste et seront ici présentés. Les voici par ordre alphabétique d’auteurs :

 

Trois grands fauves – Hugo Boris (Belfond)

Petites scènes capitales – Sylvie Germain (Albin Michel)

La première pierre - Pierre Jourde (Gallimard)

Au revoir là-haut – Pierre Lemaître (Albin Michel)

Faillir être flingué – Céline Minard (Rivages)

Une année qui commence bien – Dominique Noguez (Flammarion)

 

Présentation de l’éditeur :

Une année qui commence bien« Je vais essayer de tout dire. J’ai un retard de sincérité à rattraper, il y a longtemps que j’y pense. » Dans ce récit autobiographique, Dominique Noguez raconte le début tumultueux de sa relation amoureuse avec Cyril Durieux, très beau jeune homme aussi attendrissant que cruel, obsédant et néanmoins volatil. À partir de ses souvenirs, de ses carnets, de ses photos, « sans aucune altération du vécu », l’auteur revient sur cette rencontre qui a profondément affecté sa vie. Entre Paris et le Japon, Une année qui commence bien est un voyage au cœur même de l’intimité d’un écrivain qui s’interroge, entre autres, sur la nature de l’amour – et sa puissance.

 

 

Une année qui commence bien raconte six années d’un amour compliqué né lors d’une soirée à la Société des Gens de Lettres. Dans le chic cadre de l’hôtel de Massa, le narrateur, écrivain de son état, rencontre Cyril Durieux, un très beau jeune homme lui-même en train d’écrire un roman (qui s’intitule ( !) La Première Pierre). Nous sommes à la fin de l’année 1993. Les deux hommes se revoient et, entre ce lien qui se créé et d’autres corps que le narrateur frôle, l’année 1994 semble s’annoncer pour lui sous les meilleurs auspices.

 

Sauf que l’imprévisible Cyril, qui n’est peut-être pas moins faussaire en littérature que dans ses rapports aux autres, va faire vivre bien des tourments au sensible narrateur. Les joies sont moins nombreuses que les peines, mais les unes comme les autres assurent au narrateur qu’il est vivant – enfin, et plus même qu’il ne l’a jusqu’ici jamais été.

 

Sacha Lenormand pour le Prix du Style  www.sachalenormand.comAutobiographique, ce roman est celui d’une obsession. Dominique Noguez s’y livre sans fard, et il est loin d’être tendre avec lui-même. A la première phrase de son récit, il annonce qu’il dira tout. Il s’y tient : son livre regorge de détails. Ce besoin de tout consigner pour garder une trace de temps révolus, pour se prouver que l’histoire entre le jeune homme et lui a existé est touchant – même si dans la profusion d’informations le lecteur peut se perdre un peu. Le roman est mâtiné d’émotion mais aussi d’humour, d’autodérision du moins ; il en faut pour narrer les humiliations en présence de tiers, les lapins posés, les frustrations physiques. Noguez a moins d’indulgence pour lui-même que pour celui qui est la cause de ses tourments et qui l’a placé si longtemps sous son emprise.

 

Et il se révèle maître dans l’art de mettre en mots l’attente, le silence, le manque de l’autre, comme dans celui de décrire tous ces bouleversements intimes, physiques comme psychologiques, qui sont la conséquence de l’état amoureux, indépendamment de toute préférence de genre.

Son écriture est riche, ample et voluptueuse, truffée de références littéraires soigneusement listées en fin d’ouvrage (tout dire, encore), mais elle sait aussi être plus efficace et crue quand il s’agit de parler de désir.

 

Le projet de Dominique Noguez, donner sa vérité de cette relation, est ambitieux et fort bien mené, cependant qu’il rejoint « l’inutile littérature sur l’amour » pointée par l’auteur. C’est une très juste analyse de la dépendance affective – celle dans laquelle on se place, l’autre n’y étant (presque) pour rien. Tout avoir consigné permet aussi cela : se faire, avec plus ou moins de bonheur, le psychanalyste de soi-même. Fait-on l’amour avec ou contre l’autre ?

 

Banniere Px style« Tu crois le tenir, il t’évite. Tu veux l’éviter, il te tient. » La réalité de l’amour est décidément bien décevante. Heureusement, il reste les livres.

 

Flammarion, septembre 2013, 400 pages, 20 euros

 

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L’édition 2012 du Prix du Style

Le Prix du Style 2010

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Citations :

 

« Les fatalités sont des fétus de paille qu’un peu de volonté ou que le caprice, l’esprit d’aventure, le goût de la liberté balayent. » (page 9)

 

« L’amour est un grandiose n’être rien. » (Robert Walser, cité page 20)

 

« Il n’y a que sur un oreiller qu’on puisse se parler intimement, à une distance suffisamment rapprochée et à loisir. » (page 22)

 

« Le soupçon m’effleura qu’il ne mettait la barre si haut que pour me dissuader de sauter. » (page 28)

 

« Je tenais enfin un remède à l’amour : la conscience de l’humiliation. » (page 32)

 

« On est soudain comme en pilotage automatique. Le même phénomène ayant lieu chez le partenaire – chez cette sorte particulière d’étranger que l’on va bientôt pouvoir appeler un partenaire -, les gestes précis répondent aux gestes précis, les mains, les lèvres et bientôt d’autres parties du corps trouvent spontanément leur chemin, tout s’ajuste ; c’est, dans l’ordre de la vie « intelligente » (et qui ne l’est soudain plus qu’en un sens purement physique), ce qu’il y a de plus proche de l’implacable mécanique de l’instinct, ce puissant, cet aveugle processus qui, même chez les animaux novices et qui ignoraient encore, une seconde plus tôt, les gestes de l’amour, fait les élytres frotter les élytres, les antennes heurter les antennes, les poils se mêler aux poils, les secrétions recouvrir les muqueuses et les organes les plus différents s’emboîter miraculeusement. » (pages 40-41)

 

« Il y avait un lien direct entre cet allègement du corps et l’état de mon esprit – je devrais dire de mon être, car la passion d’amour est un bouleversement de tout : du sommeil, de l’appétit, de la respiration, du regard, de la circulation du sang, de la salinité des larmes. » (page 47)

 

« Très tôt dans ma vie, et presque sans douleur, sans me l’avouer, j’avais renoncé à être heureux en amour et charnellement. Je m’en étais depuis longtemps remis à l’amitié et aux compensations glorieuses – ambition politique, littéraire, universitaire, etc. Et voilà soudain que ce décor de stuc se crevait, que l’arrière du théâtre s’ouvrait sur une profondeur inouïe et que l’avenir vibrait comme un jour d’été. » (page 49)

 

« cette parenthèse, même courte, d’accalmie et de confiance réciproque, sans laquelle il est impossible de partager un plaisir sexuel. » (page 75)

 

« Il arrive une ou deux fois dans une vie que ce qu’on rêve se réalise. » (page 103)

 

www.prixdustyle.com



Vertiges, Lionel Duroy


VertigesJ’ai dit sur My Boox tout le bien que je pensais du roman de Lionel Duroy paru le 22 août dernier (Julliard, 480 pages, 21 € – voir aussi la présentation sur le site de l’éditeur).

Pendant sa lecture, j’ai relevé des petites phrases ou des extraits plus longs en quantité. Parce que Lionel Duroy, qui « passe son temps à se décortiquer » comme il l’écrit, réussit par les mots à s’approcher au plus près de l’indicible.

Ci-dessous, un florilège de ces morceaux choisis.

 

 

 

« Est-ce qu’une femme, croisant un homme, peut être soudain traversée d’un tel pressentiment – celui-ci est l’homme de ma vie ? » (page 35)

 

« Cécile n’avait pas le pouvoir d’effacer le mal que m’avait fait notre mère, mais elle avait celui de me distraire d’elle, de m’emmener de l’autre côté du mur, dans une vie que je ne soupçonnais pas. » (page 69)

 

« Nous nous engageons poussés par des sentiments confus et indicibles, et donc inévitablement sur des malentendus. » (page 69)

 

« Tout le monde n’a pas la chance d’être orpheline. » (page 91)

 

« Je suis un homme en morceaux, mais c’est un secret que je ne livrerais pour rien au monde car je suis bien conscient qu’il en va de ma survie. Quelle femme voudrait d’un homme en morceaux ? » (page 96)

 

« Ce qui m’est le plus précieux dans notre histoire, c’est l’amour et l’intérêt que tu me portes. Je me sens si petite, si misérable quand tu n’es pas là. » (page 97)

 

« Je reste, comme si quelqu’un en moi se souvenait que mieux vaut être transparent dans le regard de la femme de la maison qu’abandonné et perdu. » (page 105)

 

« Est-ce que ce n’est pas ça le courage – aller au-devant des choses et les observer, puis les mettre en mots, jusqu’à ce qu’elles existent en nous et cessent de nous atteindre ? Ne pas les fuir, les mettre en mots. » (page 141)

 

« Comment ai-je pu perdre Cécile, ne pas trouver les mots pour construire une maison indestructible autour de nous ? Les mots, je les trouvais après, quand tout était fini, et alors j’en faisais des livres et des livres. » (pages 163-164)

 

« Elle contient en elle les promesses d’un bonheur trop immense pour être simplement envisagé, et en même temps jamais je n’ai haï une femme comme je la hais, à part peut-être notre mère. » (page 185)

 

« – Tu n’as pas voulu reconstruire ta vie avec moi simplement par ce que tu m’as trouvée jolie dans le contre-jour d’un matin de septembre.

– Non, bien sûr. Il me faudrait tout un livre pour expliciter le reste. » (page 197)

 

« C’est rarement léger de vivre avec Augustin, l’avais-je entendue expliquer. Il souffre, et il veut comprendre pourquoi il souffre, si bien que de livre en livre il tente de remonter à l’origine des choses, son enfance, sa mère, ses frères et sœurs, ses ruptures… Il n’en a jamais fini, inlassablement il fouille. C’est assez lourd, oui. En même temps, je crois qu’écrire le maintient dans la vraie vie. Peut-être que s’il cessait d’écrire il partirait je ne sais où, dans un autre monde, dans la folie peut-être, je ne sais pas. Et disant cela, elle avait eu un mouvement du bras en direction du ciel, comme si j’avais pu m’envoler d’un moment à l’autre si par hasard j’avais arrêté d’écrire, et ne plus jamais redescendre parmi les hommes. Disparaître en somme. » (page 205)

 

« Il arrivait un jour où l’un des protagonistes, se sentant mourir sous le poids du ressentiment, se levait et disait tout haut ce que chacun savait mais ne voulait pas entendre. C’est ce que j’avais fait avec mon autobiographie, dans un réflexe de survie, ne mesurant pas la haine que je susciterais en retour ni les ruptures qui en découleraient, et leurs conséquences, comme des maladies incurables avec lesquelles il faudrait composer. » (page 220)

 

« J’ai tant de livres à écrire, tant de livres en retard. Mais parfois aussi je suis rattrapé par le désespoir, le sentiment de mon impuissance à vaincre le chaos par des mots, par des livres et, dans ces moments fugitifs, l’idée que je pourrais être tué m’apparaît comme une libération. » (page 222)

 

« Nous, notre famille, nous ne sommes pas des gens normaux, nous vivons dans la guerre tandis que le monde autour de nous est en paix. […] Tout cela pour dire qu’à dix ou douze ans, mon rêve le plus captivant, celui dont je me repassais le film au moment de m’endormir, était d’imaginer que la guerre allait enfin s’abattre sur la France et qu’ainsi nous ne serions plus les seuls à en supporter tout le poids. » (pages 224-225)

 

« J’ai mis des années à me débarrasser d’eux, je suis encore très loin d’avoir exprimé tout le mal qu’ils nous ont fait, et aujourd’hui j’irais plomber notre petite fille avec ce couple effrayant ? » (page 238)

 

« Les arbres du jardin sont comme nous, les humains, après l’amour, ils sont las et sans force, laissant pendre leurs longs bras, et ils semblent sourire malicieusement de tout le plaisir qu’ils viennent de prendre. » (page 265)

 

« Esther à qui j’offre un sac de voyage pour son anniversaire et qui me demande du regard, dès que la vendeuse a le dos tourné, si elle peut en voler un autre, pourquoi volerais-tu un sac, ma chérie, puisque nous avons les moyens de l’acheter ?

– Mais parce que je n’ai jamais cessé d’être la petite voyou que j’étais à treize ans, aurait-elle pu me répondre et je l’aurais aussitôt prise dans mes bras. » (page 266)

 

« Roubaix, la seule ville de France à offrir le visage de la guerre au milieu de la décennie 1990. » (page 266)

 

« J’ai besoin d’écrire sur ce qu’il y a d’infiniment douloureux dans une disparition, l’interruption, sans que rien ne soit formulé, de désirs et de sentiments qu’on imaginait éternels dans notre bêtise, ou notre ingénuité. Bien sûr, il y a la souffrance de ne plus pouvoir se toucher, de ne plus pouvoir s’embrasser ni faire l’amour, mais le plus cruel, le plus mystérieux aussi, c’est le basculement du souci permanent qu’on avait de l’autre dans un vide abyssal où l’on doit s’accoutumer à ne même plus savoir s’il est vivant ou mort. Huit jours plus tôt, on tremblait si l’autre avait une heure de retard en regardant par la fenêtre la pluie qui tombait dans le crépuscule hivernal, pourvu qu’il n’ait pas eu un accident, et maintenant on doit continuer de vivre, de manger et de dormir sans rien savoir de ce qu’il traverse. Est-ce que ça n’est pas la chose la plus stupéfiante qui soit ? Celle qui nous renvoie le mieux l’image de notre insignifiance, de la précarité de nos attachements, et sur laquelle nous n’aurons jamais fini d’écrire ? » (page 267)

 

« La mort nous humilie sans cesse – avant de nous anéantir, elle nous prend tout ce que nous avons vécu au fur et à mesure que nous avançons et je ne connais qu’un moyen de lui tenir tête, c’est de mettre en mots ce qu’elle nous vole car elle est impuissante face aux livres. » (page 268)

 

« On ne se refait pas du jour au lendemain, mais aujourd’hui je sais qu’à force d’autodiscipline et de volonté on parvient à corriger sa nature, à étouffer des mouvements de rejet, ou de colère, sur lesquels on s’appuyait autrefois pour garantir son intégrité, jusqu’à devenir petit à petit un homme de compromis. » (page 273)

 

« Ce n’est qu’en écrivant que j’en viendrai à me demander : mais pourquoi est-ce que je ne me suis jamais laissé aller dans ses bras, comme si la tendresse immense qu’elle avait au début représentait une menace ? » (page 274)

 

« Je ne veux pas lui dire combien je suis fatigué de moi, de mes livres qui tournent toujours autour du même désastre, et combien mettre en mots la vie des autres me fait du bien. J’ai soudain le sentiment d’être accueilli comme un on docteur, un homme capable d’apaiser les tourments en leur donnant du sens, d’apporter la sérénité à mon interlocuteur (que je suis tenté d’appeler mon patient), moi qui suis complètement détruit à l’intérieur, hérissé de barbelés, assiégé, inlassablement occupé à me reconstruire une maison avec les débris de mes propres ruines, livre après livre. » (pages 300-301)

 

« Un écrivain est un type qui décide un jour de monter sur la table pour dire une chose. La plupart du temps personne ne l’écoute dans le brouhaha ambiant, mais il peut arriver qu’à un moment certains tendent l’oreille et demandent aux autres de se taire pour pouvoir vous entendre. » (page 301)

 

« On ne peut jamais savoir comment un livre sera reçu. » (page 312)

 

« La tentation risque d’être grande de m’éloigner petit à petit de la véritable Esther pour en inventer une autre, certes mystérieuse comme son modèle, mais offerte et lisse, de sorte qu’elle n’éveillerait en moi aucune appréhension. » (pages 317-318)

 

« Tous mes livres se construisent ainsi, malgré moi, dans un mélange hasardeux de leurres et de vérités, comme si le trompe-l’œil était indispensable à la manifestation de la vérité. » (page 320)

 

« Il éprouve pour elle un désir insatiable et devine que derrière son assiduité à lui faire l’amour se cache l’obscur dessein d’atteindre son âme, de découvrir son mystère. » (page 327)

 

« Le type qui sera capable de l’enfermer dans un livre pour la posséder n’est pas encore né. » (page 333)

 

« Ce qui est étonnant, c’est que je ne m’étais pas vu fourrant mes pas dans les siens [Toto] et mettant ainsi Esther à la place de notre mère. A moins que je m’y sois vu, si, et que j’y sois allé avec la prétention de réussir là où il avait lamentablement échoué. » (page 348)

 

« Je lui appartenais, certes, mais elle était impuissante à me distraire de mon travail, de sorte qu’elle pouvait constater combien ce qui nous reliait demeurait fragile et changeant. » (page 351)

 

« Je vais me remettre à écrire, et je sais bien quel livre, celui qui tentera d’expliquer les ressorts secrets de nos vies, de quels héritages nous sommes faits et comment, nous débattant à tâtons pour inventer notre propre destin nous progressons si peu, si mal, quand nous ne disparaissons pas tout simplement, emportés par le poison des générations qui nous ont précédés, emportés par le poison des nôtres et n’ayant même pas eu le temps de laisser sur la terre une trace de notre passage. » (page 353)

 

« Nous avons toujours la même conversation au début, j’ai besoin qu’il sache que je démarre un livre pour avoir le sentiment de ne pas être absolument seul, mais je ne lui dis jamais rien du livre, ça ne nous intéresse pas d’en parler, il existera ou n’existera pas dans les cinquante premières pages, ce qu’on peut bien en dire avant n’a aucune importance. » (pages 355-356)

 

« Le livre ne tient qu’à un cheveu, ces trente lignes que je n’ai même pas relues, qui ne valent peut-être pas grand-chose, or il me semble qu’à partager mon secret j’ai affaibli la confiance qui me portait. » (page 357)

 

« Pour la première fois, je vais tenter de tout rassembler dans un livre, de dire l’indicible, d’où je viens, qui ils étaient, ce que j’ai fait de ce qu’ils nous ont donné à voir, à entendre, leur chagrin, leur folie, ce que j’ai fait de leur héritage, à tâtons dans les ténèbres, n’est-ce pas, sans cesse à tâtons comme nous allons tous, mais soucieux malgré tout de faire mieux qu’eux, d’être moins malheureux qu’eux. » (page 358)

 

« Il y a une grande différence entre soupçonner la vérité et la voir écrite, établie. Une fois les choses écrites, il n’y a plus d’échappatoire. » (page 385)

 

« Là, tout de suite, je me fiche bien de ne pas écrire, je me fiche bien de tout, d’ailleurs, je veux juste sauver ma peau, trouver quatre murs et un toit entre lesquels je pourrais me mettre à l’abri et laisser reposer mon cœur. » (page 390)

 

« Je songerais en m’endormant à mon tour à la pelote de nœuds qu’était devenue ma vie avec Esther et je me féliciterais de m’être enfui sans chercher à dénouer les fils. Et je recommencerais une autre pelote avec toi. » (page 406)

 

« Je vais peut-être mourir d’Esther mais je vais m’entêter à découvrir pourquoi je suis devenu l’ombre de moi-même en l’aimant. Je vais m’entêter, et plus tard j’écrirai ce que j’ai compris de nous. » (page 406)

 

« Pour ne pas m’avouer l’inavouable, qu’Esther est bien l’objet de ma peur, de ma phobie, oui (le mot n’est pas trop fort), je continue de m’accrocher à une prétendue maladie mentale que m’aurait léguée notre mère, à moins, me dis-je, que ma peur d’Esther soit l’écho dévastateur de la terreur que m’a inspirée notre mère au lendemain de l’expulsion et jusqu’à sa mort, mais ça revient à peu près au même. » (page 438)

 

« Il ne faut pas chercher à découvrir ce qui nous porte à nous enflammer, nous sommes si petits, si perdus à l’intérieur de nous-mêmes. Si décevants en vérité. » (page 445)

 

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Quand l’autofiction se fait romanesque / Entretien avec Eloïse Lièvre


« À partir du moment où l’on écrit avec une intention littéraire, on est forcément dans la fiction. »

 

Sophie Adriansen : Votre premier roman, « La biche ne se montre pas au chasseur », aborde le thème de la difficulté à concevoir un enfant. Pourquoi avez-vous eu envie d’écrire sur ce sujet ?

Eloïse Lièvre : Le thème de la difficulté à concevoir un enfant est en effet le sujet premier. Sur ce point de départ, d’autres thèmes se sont greffés. Je voulais notamment parler de ce moment où la jeune fille devient une femme, ce « passage ». Ce roman traite donc aussi de l’invention de la féminité, et de sa définition.

Biographiquement, j’ai toujours éprouvé la nécessité impérieuse d’avoir des enfants. Plus profondément, et sans doute avec une part d’inconscient, la question de l’enfantement me fascine.



Quand l’autofiction se fait romanesque / Entretien avec Harold Cobert


« Le fait de distendre le temps permet au récit de devenir roman. »

 

Sophie Adriansen : Votre dernier roman, « Dieu surfe au Pays basque », aborde le thème de la fausse-couche d’une femme au travers des yeux de son mari. Pourquoi avez-vous eu envie d’écrire sur ce sujet ?

Harold Cobert : L’idée ne m’en est pas venue parce que j’avais moi-même vécu cet évènement douloureux. Mais, parce que j’étais passé par là, j’en ai un peu parlé autour de moi ; et, assez simplement, les langues se sont déliées. La mère d’un des élèves à qui je donne des cours particuliers, par exemple, m’a raconté son expérience, m’expliquant qu’elle-même avait failli mourir. J’ai réalisé que les femmes, elles non plus, ne parlaient pas de cela. J’ai pu mesurer l’écart entre la banalité statistique, puisque deux femmes sur trois font au moins une fausse-couche dans leur vie, et les drames intimes, secrets, qui ont parfois des conséquences catastrophiques.

Depuis mon premier roman, je m’emploie à donner la parole à ceux que l’on ne veut pas entendre : les représentants de la génération X, une génération sacrifiée à laquelle j’appartiens, une sorte de ventre mou entre les soixante-huitards et la génération Y dont on parle beaucoup en ce moment, dans « Le reniement de Patrick Treboc », ceux qui vivent dans la rue dans « Un hiver avec Baudelaire », Mirabeau que l’histoire a plus ou moins bafoué dans « L’Entrevue de Saint-Cloud ». J’aime cette idée de me faire porte-voix.

On ne parle pas de la fausse-couche, et encore moins de la façon dont la vit le père, qui se retrouve dans une espèce d’angle mort. Lui, on ne lui donne jamais la parole.



Dit-il, Philippe Vilain


Dans Roland Barthes par Roland Barthes, le sémiologue émet un regret : ne pas avoir pu réaliser ce projet intitulé « le livre/ la vie » et consistant à « prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an ».

Les éditions Cécile Defaut proposent d’y remédier avec cette collection dirigée par Isabelle Grell, spécialiste de l’autofiction.

 

Y sont entre autres présents ou annoncés Philippe Forest, Camille Laurens, Philippe di Folco, Eric Pessan qui rendent notamment hommage à Georges Perec, Françoise Sagan, Lewis Caroll, Proust, Diderot ou Sylvia Plath.

 

Philippe Vilain, avec Dit-il, s’approprie L’été 80 de Marguerite Duras