Les hommes meurent les femmes vieillissent, Isabelle Desesquelles


Les hommes meurent

« On dit aux petites filles qu’il faut souffrir pour être belle, on devrait leur apprendre la volupté. Arrêter avec la petite sirène. Il y a d’autres moyens de trouver un prince qu’en y laissant ses écailles. » (page 159)

 

 

 

Dix femmes. La plus jeune est un bébé, la plus âgée a quatre-vingt-quatorze ans. Elles sont de la même famille mais ont un autre point commun : toutes passent ou sont passées entre les mains d’Alice, qui tient l’institut de beauté L’Eden. A L’Eden, on ne parle pas des clientes mais des « plus belles femmes », on ne parle pas de rendez-vous mais de rencontres. Alice, « pas complètement à l’aise avec l’existence », a fait de son commerce « un lieu pour oublier. » Après le premier soin, elle offre le champagne ; et elle refuse d’augmenter ses tarifs – pourquoi les moins aisés n’auraient-ils pas eux aussi droit à ses mains ?

Sur ces « plus belles femmes », Alice fait des fiches. Des portraits chinois très subjectifs, préludes à l’écoute des voix desdites femmes. Leurs confidences tissent aussi le fil d’une toile où évolue Eve, l’invisible, la grande absente, trop tôt partie, qui toutes les relie, et qu’Alice est la dernière à avoir vue vivante.

 

Il y a Lili, née Liliane, qui a « changé d’amants comme de culottes » et « avorté d’hommes sans visage et d’embryons de n’importe qui ». Lili qui a reçu le suicide de sa fille Eve comme une punition ; qui a couru, folle, au plus près, en découvrant son corps gisant dans la baignoire. Le plus près, c’était L’Eden, en face de chez Eve. Eve que Lili ne comprend que depuis qu’elle n’est plus là.

Il y a Barbara, quatorze ans, qui vient de commencer une « autobiographie graphique » dans laquelle elle se venge des souffrances que lui inflige la vie réelle.

Il y a Clarisse, pour qui « un massage avec Alice vaut tous les amants du monde ».

Il y a Yves, sur le point de se faire opérer pour changer de sexe et enfin « ne plus être quelque chose entre rien et rien, une fumée qu’on traverse », qui rêve d’avoir comme toute femme culotte de cheval et peau d’orange, et qu’Alice « a aidé à supporter [sa] carcasse d’homme ».

 

Par cette série de portraits, collections d’instantanés, tranches de vies au féminin, Isabelle Desesquelles interroge « le temps de naître et le temps de mourir », mais surtout tout ce qui entre les deux fait l’existence d’une femme. Les joies et les peines, ce que l’on reçoit et ce que l’on transmet, ce que l’on découvre seule. Le plaisir et la peur, le mariage et l’enfantement. La condition féminine et les regards portés sur elle, qui varient selon l’âge et l’expérience. Etre une femme se décline de mille façons. Le corps des femmes et les blessures invisibles qu’y laissent les maris et les amants – les blessures, et les marques de bonheur aussi. Les corps des femmes qui résonnent des cris muets des hommes partis. La douleur des femmes, qui « traverse les siècles ».

 

L’esthéticienne supposée ne s’occuper que de l’enveloppe fait parler les épidermes. Elle fait partir les tensions avec les peaux mortes. « Mon métier, c’est d’aider les gens à comprendre qu’ils sont leur plus belle rencontre. » Son salon de beauté, les femmes y viennent pour bien plus qu’une épilation ou une manucure. Et elles savent pourquoi elles y reviennent.

 

Le huitième livre d’Isabelle Desesquelles, auteur notamment de Fahrenheit 2010 et de Quelques heures de fièvre, est une invitation réussie à penser autrement le corps et à replacer l’amour au centre de l’existence.

Un roman choral qui, tout en donnant à entendre des voix singulières, tend à l’universel. L’éternel féminin, dit-on.

 

Cet article est paru dans la Revue littéraire n°55 (éditions Léo Scheer)

 

 

Editions Belfond, 14 août 2014, 224 pages, 18 euros

 

Citations choisies :

 

« C’est bavard, une peau. Elle révèle l’état d’une personne, où elle en est de sa vie, où je peux agir. » (page 11)

 

« Même mal en point ou en mille morceaux, il nous reste toujours quelque chose de la force qui naît avec nous. » (page 12)

 

« On essaie d’être la meilleure, et quand on n’y arrive pas on cherche à être la pire. » (page 35)

 

« La bouche la plus scellée n’empêchera pas un corps de révéler ce que l’on a fait de lui, ce qu’il fait de nous. » (page 35)

 

« Une femme est un livre ouvert lorsqu’elle se déshabille. » (page 35)

 

« Chacun de ses gestes me libère d’une tension. » (page 38)

 

« Savoir que l’on a une grande sœur protège de presque tout. » (page 55)

 

« La grande affaire de la vie d’une femme : trouver un mari et pondre. » (page 55)

 

« Le plaisir, quand on l’attrape, faut pas le lâcher. » (page 66)

 

« La vieillesse s’installait, et en ne la cachant pas je l’accueillais mieux. » (page 86)

 

« On dit que passé quarante ans une femme doit choisir entre son visage et ses fesses. » (page 86)

 

« Un homme m’avait épousée, il m’avait choisie et je me sentais complète. Aboutie. La cruche ! » (page 89)

 

« Est-ce qu’un enfant n’a pas aussi la mémoire que ses parents lui donnent ? » (page 92)

 

« Eplucher les légumes a été une issue. » (page 94)

 

« Certains virages, si on ne les prend pas, se transforment en reproches, et on les promène partout. » (page 100)

 

« On ne choisit pas le désespoir. » (page 103)

 

« La déchéance de nos parents, c’est un peu la nôtre. […] Tous, nous redoutons de devoir être un jour les parents de nos parents, parce que leur vie aura duré trop longtemps. » (page 109)

 

« Il faut parler des morts, c’est assez de les mettre dans une boîte. » (page 137)

 

« Il en est de certaines phrases comme de certains souvenirs : on ne veut pas les poursuivre. » (page 137)

 

« Ride. Tu changes une lettre et ça fait : rire. » (page 185)

 

« Un jour trop de jours tuent. » (page 185)

 

« Mon corps m’appartient mais je ne le sais pas. Il me faudra le brader pour le comprendre. » (page 185)

 

« Il paraît qu’on ne dit plus paysans mais travailleur pauvre. » (page 203)

 

« On meurt mais on continue à tenir les rênes de la mémoire de ceux qui nous ont aimées. » (page 209)

 

« Plus on vieillit, plus les absents nous occupent. » (page 210)

 

« Les réunions familiales ne sont pas pour se voir, mais pour tenter de retrouver ceux qui ne sont plus là. » (page 210)

 

« Un enfant qui grandit avec des parents amoureux, il pousse droit. » (page 215)

 

« A quel âge ça commence, la peur ? » (page 218)



Topologie de l’amour, Emmanuel Arnaud


topologie-de-lamour-HD-300x460Présentation de l’éditeur :

La mathématique, en particulier l’élégante topologie, peut-elle influencer toute une vie, un amour ? Comment Thomas Arville, la légende des prépas de Louis-le-Grand et de Normale sup, le successeur tout désigné de Cédric Villani, le futur lauréat de la médaille Fields, se retrouve-t-il à traîner sa peine comme prof de lycée dans une banlieue pourrie ?

Après être entré à l’École normale supérieure, au lieu de suivre la voie brillante toute tracée que lui permettait son génie des mathématiques, Arville est parti faire un stage au Japon. Là il a découvert l’amour d’Ayako, qui incarne la pureté qui le fascine tant et qu’il recherche avant tout dans le raisonnement mathématique.

Survient Fukushima. Impossible de laisser Ayako dont l’amour sans partage l’émeut. Il revient à Paris à la fin de son stage comme prévu, mais avec elle. Il doit donc chercher au plus vite un poste qui leur permette de vivre. Il finit épuisé dans un deux-pièces du xixe arrondissement, en butte au racisme ordinaire que subit sa femme qui ne parle pas français.

Dévoré par un quotidien harassant leur amour se défait. Sans relations sociales sa carrière scientifique avorte, tout rate.

Un roman dérangeant et brillant. Une vision lucide et désabusée de ce qui fait la réussite si on a les talents et les diplômes mais qu’on néglige les réseaux et les relations sociales. Une image troublante de la modernité.

 

 

« La topologie s’intéresse à des espaces, à des lieux, dans le sens le plus général du terme, et à leurs propriétés, quelles qu’elles soient. Elle permet de les classer, elle examine leurs déformations, selon telles et telles transformations, toutes plus formelles les unes que les autres. C’est une théorie très unificatrice, qui explique avec extrêmement peu d’axiomes un grand nombre de phénomènes. » (page 34)

 

Passionné de mathématiques, Thomas Arville exècre le calcul et vénère la topologie, cette forme de pureté qu’il décide d’étendre à son existence toute entière. En matière d’amour, il la rencontre en la personne d’Ayako, une Japonaise croisée dans un bus, une traduction des Illuminations de Rimbaud à la main, alors que lui est en stage au Japon. Comment renoncer à la pureté en amour quand la vie l’a placée sur son chemin ? La catastrophe de Fukushima le pousse à rentrer en France, mais il ne le fera qu’avec Ayako à son bras.

 

« Il avait transposé dans la vie réelle ce qu’il percevait en mathématiques. » (page 42)

 

De retour en France, le brillant Arville enseigne dans un collège de Goussainville et vit avec sa douce dans un logement social d’une cité du XIXème arrondissement où il ne fait pas bon sortir à la nuit tombée. Que reste-t-il dans tout cela de la pureté qui devait présider à l’existence de Thomas ? C’est dans le récit qu’il fait de son rapide parcours à Laurent Kropst, héros du précédent roman d’Emmanuel Arnaud qu’Arville croise au jardin du Luxembourg, que sa dégradation va éclater au grand jour. Et la dégradation enclenchée, par l’« effet de l’enchaînement mécanique des causes et des effets, lorsqu’ils ne sont contrés par aucune volonté un peu ferme », est-il possible d’éviter la chute ?

 

Dans ce bref roman, Emmanuel Arnaud interroge les choix qui se font pendant les études supérieures, dont dépend souvent toute la suite d’une existence, et questionne la façon dont on construit son ascension autant que sa chute sociale. Comment résiste-t-on contre ce que l’entourage attend de soi ? Qu’est-ce que la réussite ? Comment la société la mesure-t-elle ? A défaut de revenir en arrière, peut-on effacer un peu de son histoire et recommencer autrement ?

Un sujet tellement passionnant qu’on n’aurait pas détesté que lui soient accordées cent pages de plus.

 

Editions Métailié, septembre 2014, 140 pages, 15 € 

 

 

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Tout ce que je sais de l’amour, Michela Marzano


Tout ce que je saisPrésentation de l’éditeur :

Le titre de ce récit autobiographique, dans la lignée du précédent et magnifique livre de Michela Marzano, Légère comme un papillon, vient d’un vers d’Emily Dickinson :That Love is all there is, is all we know of Love.

Partant de sa propre vie autant que de ses lectures, l’auteur évoque la recherche du Prince Charmant – un objectif qui se révèle inaccessible –, le désir d’enfant, la maternité, l’absence d’amour qui fonde parfois nos bancales existences, l’acceptation des limites de cet amour. Tournant un regard compréhensif pour chacun mais souvent impitoyable envers elle-même, elle aboutit à un constat personnel, où se reflète toute expérience humaine : « On reste seule avec ses peurs. Seule avec une autre liste, elle aussi sans fin, pleine de questions sans réponses. Cette fois, c’est différent. Car même si je perds tout, je ne me perdrai pas moi-même. Ni cette envie de recommencer. Ni la certitude que personne ne peut plus me voler qui je suis, même si, ensuite, la nuit m’anéantit. »

 

 

Michela Marzano a 44 ans. Elle a connu des hommes. A été épouse, maîtresse. Pas mère. De son parcours sentimental et amoureux, elle tire les leçons. Sa dernière histoire en date, celle qui dure, l’actuelle, avec l’homme à qui elle dédie le livre, est esquissée avec pudeur entre des intermèdes plus théoriques sur l’amour, basés sur des textes d’autres.

 

Avec une plume très douce, Michela Marzano interroge des notions sinon qu’on a tendance à oublier, du moins auxquelles la société moderne fait qu’on attache moins d’importance – l’attachement, le renoncement. Elle partage ce qu’elle a appris, ce qu’elle a compris. Accepter l’inévitable altérité de l’autre, l’envisager comme un cadeau plutôt que comme une contrainte. Admettre l’incapacité à survivre à la perte. Tout sonne juste. J’ai l’impression que j’aurais pu écrire chaque ligne ou presque.

 

L’amour est la réponse, la quête, mais l’amour ne suffit jamais.

 

Dans ce beau roman, Michela Marzano livre tout ce qu’elle sait de l’amour et, brossant le portrait de l’amour à l’épreuve de cette vie si rapide que l’on mène au XXIème siècle, où l’on consomme de plus en plus les êtres, où l’on s’investit de moins en moins faute de temps ou de courage, nous invite à réfléchir à sa puissance, à sa magie, à son caractère merveilleux, à sa simple existence même. Et à y croire encore. Ouf.

 

Editions Stock, août 2014, 214 pages, 18,50 €

 

L’extrait :

« Ma relation avec Jacques a commencé sans grande conviction. Un soir de juin, un peu par hasard>.

J’ai beau chercher, je n’arrive même pas à me souvenir de ce qui m’avait incitée à me rendre à cette fête. Moi qui ne sors presque jamais. Moi qui, à cette époque, étais avec quelqu’un d’autre. Qui sait ?

Certes, je n’étais pas parfaitement heureuse. Mais qui peut se vanter de l’être ? Surtout en amour.

[...] Ce soir-là, pourtant, Jacques n’en avait rien à faire des bonnes manières. Au contraire. L’existence d’un autre homme dans ma vie, au fond, lui convenait parfaitement. Il venait de se séparer. Pourquoi aurait-il dû se lancer dans une histoire sérieuse ?

Une aventure parmi d’autres, juste avant de partir en vacances. Une histoire sans lendemain, bien à l’abri des remords et des justifications. Cela lui allait très bien. » (pages 16-17)

 

Le billet de Leiloona, qui m’a donné envie de découvrir le roman.

 

 

Passages choisis :

 

nous seuls« L’amour est ce qui reste quand on pense avoir tout perdu. » (page 24)

 

« Il ne faudrait jamais parler d’un projet de livre à ses amis avant d’avoir commencé à écrire. Leurs critiques et objections risquent de nous enlever le courage de poursuivre. » (page 40)

 

« L’amour est le seul risque qui vaille la peine d’être pris. » (page 42)

 

« Le monde de l’enfance est minuscule. » (page 56)

 

« L’amour ne commence qu’après la perfection. Lorsque l’ordre se brise et que l’on comprend qu’il nous faut repartir du désordre. » (page 62)

 

« Ce que nous n’acceptons pas de nous-mêmes est ce qui nous agace le plus chez l’autre. » (page 64)

 

« Quand on a grandi convaincu que, pour survivre, il faut payer la dette d’une faute qu’on n’a peut-être pas commise, la joie paraît étrange. » (page 70)

 

« A force de partager le présent, le bruit du passé devient moins assourdissant. » (page 70)

 

« Le vide ne peut jamais être comblé. On peut seulement le traverser avec un autre. » (page 83)

 

« Notre amour repose en grande partie sur ce que nous sommes seuls à connaître l’un de l’autre. Et qui exclut tous les autres. » (page 96)

 

« Si on aime une personne, on ne cesse jamais de l’aimer. » (page 162)

 

 



Fake, Giulio Minghini


FakePrésentation de l’éditeur :

Suite à une rupture douloureuse, un jeune Italien installé à Paris s’inscrit, sur le conseil d’une ancienne maîtresse, sur un site de rencontres fondées sur les affinités culturelles. Il va découvrir une sorte d’univers parallèle, où la prétention intellectuelle est de mise et dont il sera vite le prisonnier. Dans une langue limpide et nerveuse se succèdent des portraits de femmes crus ou poignants, des morceaux choisis, d’une lucidité grinçante ou d’un humour corrosif. Les innombrables faux profils, prothèses identitaires, sorte de double virtuel dont l’existence ne peut qu’être éphémère, fakes, dont le narrateur finira par se servir pour manipuler ses interlocutrices, achèveront d’usurper sa vraie identité. Spectateur impuissant de sa propre perdition, il sera embarqué dans une vertigineuse fuite en avant aux confins du virtuel et du réel. Succession hallucinante de mises en abîme littéraires et virtuelles, ce roman pourrait se lire comme une véritable odyssée contemporaine chorale. À la fois roman picaresque et vibrant «j’accuse» porté au système spectaculaire qui envahit désormais la sphère des sentiments, «Fake» est surtout une chronique politiquement déjantée du nouveau désordre amoureux.

 

On dénombre 100 millions de célibataires en Europe. En France, 12 millions de personnes vivent seules. La moitié d’entre elles s’est déjà connecté à un site de rencontres.

« Exilé érotique », le narrateur a « toujours préféré la fiction à la réalité ». En ligne, il est tout à son aise : sur la toile, ce vaste espace où tous les joueurs avancent masqués, il se vautre dans des sites aux allures de miroirs déformants – sur lesquels, cependant, des modérateurs veillent.

 

La drague sur Internet, c’est un « exercice d’équilibrisme psychique ». On vibre pour des inconnus aussi facilement qu’on les relègue à la catégorie des spams.

Mais à aller toujours plus loin, à vouloir toucher à tout(es), notre pauvre dandy virtuel ne risque-t-il pas de se prendre à son propre piège ? Et de se déconnecter pour de bon du réel ?

 

Fake est un roman de la déshumanisation des relations amoureuses et du marchandage du sexe. La facilité avec laquelle le narrateur obtient et consomme ses rendez-vous fascine autant qu’elle dégoûte. Un concentré de misère sentimentale et sexuelle sur fond de solitude des grandes villes – encore elle-, qui jaillit par salves et laisse des traces sales. Un anti mode d’emploi écrit dans une prose nerveuse, agitée, pressée, où l’on entrevoit parfois, comme une éclaircie, un peu de poésie. L’amour alors n’est pas totalement mort, ose-t-on rêver.

 

Le premier roman de Giulio Minghini est tristement contemporain. Il sonne le glas de l’implication amoureuse et l’entrée dans l’ère du plaisir solitaire à deux. Lucide mais pas désespéré : il reste toujours la possibilité de débrancher.

 

Editions Allia, 2009, 144 pages, 9 euros

 

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Messages instantanés :

 

« L’espace est rempli de nos mouvements invisibles. » (page 29)

 

« Devant l’écran, j’apprends les rudiments de l’art de la manipulation, qu’avec le temps j’affinerai jusqu’à la maîtrise. » (page 31)

 

« L’invisibilité réciproque favorise la procréation immodérée de fantasmes. » (page 32)

 

« Le discutable avantage de vivre plusieurs histoires parallèles consiste à n’en vivre aucune pleinement. » (page 55)

 

« L’immense fatigue que représente le fait d’entrer, ne serait-ce que le temps d’une nuit, dans la forêt psychique de quelqu’un d’autre. » (page 58)

 

« Et si chaque nouvelle rencontre n’était exactement que cela, un petit suicide ? Un acte irréfléchi d’abdication de soi ? » (page 63)

 

« L’abondance comme dimension paradoxale de la solitude. » (page 69)

 

« Je peuple ma solitude d’autres solitudes. » (page 71)

 

« Aucune rencontre ne peut se suffire à elle-même. Chacune est le maillon d’une chaîne. Ou le grain d’un chapelet de désespoir. » (page 72)

 

« Des cœurs et des sexes qu’on réchauffe au micro-ondes virtuel des sites de rencontres. » (page 80)

 

« Aucun raffinement intellectuel n’est requis pour pousser la porte d es Chandelles. » (page 82)

 

« Il est plus facile de multiplier le mirage de la découverte, beaucoup plus simple d’exploiter la source intarissable des possibles, plutôt que d’essayer d’épuiser le regard d’un seul être aimé, infiniment proche et lointain. Partie de nous qui nous complèterait en nous transformant. » (page 88)

 

« Pourquoi être soi si l’on peut être un fake ? » (page 128)



Six mois au fond d’un bureau, Laurent Laurent


6 mois au fond d'un bureauPrésentation de l’éditeur :

A force d’être libre, on se réveille un jour avec un désir fou d’activité salariale. On rêve de logistique, d’horaires débordés et de rapports sociaux intimes. C’est ainsi que Laurent Laurent débusque un poste dans une entreprise moderne. Mais faire son chemin dans un tel marigot n’est pas une mince affaire. Il faut dompter les photocopieurs et maîtriser les bruits de couloirs, réfréner d’incontrôlables pulsions sexuelles et imposer une démarche constructive sur les problèmes d’armoires métalliques… La mécanique libérale est fragile… Un grain de sable peut bloquer ses rouages et provoquer une implosion. Ce grain de sable s’appelle Laurent Laurent. Et il est devenu en quelques mois le meilleur cauchemar de son P-DG, M. Falstaff…

 

Réunions servant essentiellement à planifier les suivantes et batailles rangées d’élastiques, objectif zéro-fournitures fixé par la hiérarchie, rien n’est épargné au pauvre Laurent Laurent. Et lorsque le mécontentement se fait sentir parmi les employés revendicatifs, Laurent Laurent décide de prendre la tête du mouvement, se sacrifiant au nom du « dernier arrivé, premier parti ».

 

Parfois facile mais souvent drôle, ce très court roman en forme de farce fait ressortir les aberrations qui régissent les entreprises.

De quoi s’amuser avant la reprise.

 

Seuil, 2001 (et Points, 2003), 125 pages, 10,80 euros

 

Post-it :

 

« Il ne sera pas dit qu’on laisse un Français seul devant une photocopieuse. » (page 32)

 

« Le bureau offrait l’avantage de faire vivre ensemble, par le hasard des CV, des gens qui se seraient repoussés en d’autres circonstances. » (page 54)

 

« L’autocuiseur social était sur le feu et la soupape bouchée. » (page 87)

 

« Une arme était braquée sur les employés à chaque instant. » (page 88)

 

« Gouverner, c’est prévoir ce qui va se passer dans dix ou quinze ans. » (Alain Juppé, cité page 99)

 

« Je suis suspendu comme mes dossiers. » (page 108)



La battue, Gaël Brunet


La battuePrésentation de l’éditeur :

Le chalet est perdu dans un paysage magnifique, avec le Mont-Blanc à l’horizon. Olivier est né et a grandi là, sur l’exploitation familiale. Pourtant, cela fait des années que ce trentenaire devenu parisien n’est pas revenu au village natal. Mais, cet été-là, sur l’insistance de sa mère et celle de sa jeune compagne, il se décide enfin à renouer les liens avec les siens. Sous l’ombre imposante des montagnes, arriveront-ils à desserrer les tenailles du passé ?

 

 

Olivier n’a plus parlé à son père depuis 17 ans. La chèvre Caramel, qui appartient au trentenaire désormais Parisien, et dont s’occupe le patriarche, est le seul lien qui subsiste entre eux.

La montagne, c’est plus près du ciel et l’on y respire mieux qu’en ville. Mais dans le chalet, l’atmosphère est suffocante des non-dits apparus avec le drame familial qui a creusé entre les membres de la famille d’infranchissables fossés. Marc, l’aîné, et mort accidentellement des années auparavant. L’absent est au cœur de tous les silences ; l’absent prend toute la place.

Le passé est un volcan, explosif et menaçant, dont chacun veille à se tenir éloigné.

 

Comment se faire sa place dans un tandem père-fils si fusionnel ? Comment exister dans l’ombre du frère prodigue ? Comment rompre un silence installé depuis trop longtemps ? Faut-il seulement le rompre ? Autant de questions que pose Brunet dans son deuxième roman. Il dresse le portrait de deux frères aussi dissemblables que le sont les chevreaux, et entraîne le lecteur dans une famille banale qui n’a jamais surmonté la perte de l’un des siens.

 

L’on devine rapidement ce qui va se passer ; mais cela n’empêche pas la tension de s’installer entre les pages et d’aller crescendo. Gaël Brunet dépeint à merveille les atmosphères pesantes, rendant très réaliste ce presque huis clos. Malgré un style parfois ampoulé, les images sont fortes et marquent durablement.

Il campe des personnages attachants, en particulier ce narrateur qu’on a envie de secouer, comme le fait à sa façon sa compagne, plus effacée et moins incarnée.

Et de même que les combats les plus violents peuvent se mener sans que ne coule le sang, la battue ne sera pas forcément celle qu’on croit.

 

La battue a reçu le prix Alain-Fournier 2014.

 

Le Rouergue, collection La brune, 2013, 216 pages, 19 euros

 

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Phrases choisies :

 

« Le temps défait les liens, même les plus étroits. » (page 14)

 

« Je vais retrouver la montagne comme on plonge dans un bain d’eau glacée. Sans un bruit, en aveugle, la respiration presque coupée. » (page 15)

 

« J’aurais aimé être l’aîné ou bien fils unique, pour vivre autre chose et ne pas connaître ce rôle du cadet, un rôle de figurant, loin de la lumière et des paires d’oreilles attentives. » (page 76)

 

« Comme si la vie n’était finalement qu’un épuisement des ressources affectives dont chacun semble doté à la naissance. » (page 76)

 

« Nous ne sommes pas venus ici pour en arriver là. » (page 86)

 

« Mon existence ne suffit pas. Et elle ne suffira jamais. Je le sais et cela me dévore. » (page 104)

 

« Je suis né second, dès le départ un handicap dont il est impossible de se défaire, une tare pour la vie. » (page 106)

 

« La souplesse garantit toujours la finesse. » (page 108)

 

« Je ne faisais rien d’autre que cela, rêver et observer le monde autour de moi, attendant en somme que la vie choisisse pour moi. » (page 113)

 

« Pour l’avoir longtemps cherchée, je sais que la fonction reset n’existe pas. On n’oublie jamais. » (page 160)

 

« Dans la vie, il y avait deux espèces bien distinctes : ceux qui apparaissaient toujours sur le papier glacé et puis les autres, derrière les appareils. » (page 169)

 

« J’en suis venu à penser qu’il valait parfois mieux vivre en l’absence de réponses qui peuvent faire plus de mal que de bien. Et avec le temps, on oublie tôt ou tard les questions. » (page 177)

 

« Elle est aujourd’hui mon unique monde connu. » (page 178)

 

« L’hiver ne me semble pas être la seule saison. Au fond de moi, je sais qu’il y a aussi l’été. » (page 184)

 

« Un mouvement, quelques pas sur le quai, deux marches et c’était toute la vie qui changeait. » (page 189)



Mon nom est Dieu, Pia Petersen


Mon nom est DieuPrésentation de l’éditeur :

Jeune journaliste à Los Angeles, Morgane devrait a priori se méfier de ce SDF dépressif et bougon, peut-être dangereux, qui se place obstinément sur son chemin… Surtout quand il lui annonce qu’il est Dieu et qu’il l’a choisie pour écrire sa biographie ! Contre toute raison, Morgane, résolument incroyante, va se laisser captiver par ce personnage improbable. Un Dieu amer, découragé, qui ne comprend pas pourquoi les hommes se détournent de lui – à l’exception de Jansen, fondateur d’une Église aux allures de secte, qui a décidé d’en faire son icône.

À cette fable, Pia Petersen parvient à donner une étonnante réalité. Comme Morgane, le lecteur finit par se demander s’il n’a pas réellement affaire à Dieu. Et se laisse prendre au miroir d’une fiction qui en dit assez long sur notre modernité si incertaine d’elle-même…

 

Etrange roman que voilà. Le lecteur est sceptique. Dieu, vraiment, sous les allures de ce mendiant ? Un imposteur, oui ! De ce qu’il dit, le lecteur ne croit rien. Tout comme Morgane. Affabulateur. Pourtant, cet homme qui se fait appeler Dieu et qui veut vivre comme un homme pour enfin les comprendre insiste. Reste. Se fait attachant. Devient humain.

 

Et Morgane, qui avait hésité à accepter le projet de biographie par lequel il l’a abordée, propose à celui qui se fait appeler Dieu de s’installer dans le studio en face de son appartement. Pour une durée indéterminée. Alors même qu’elle ne sait pas à qui elle a affaire.

 

Avec un rythme saccadé, Mon nom est Dieu nous en dit finalement plus sur les hommes que sur Dieu. Nos peurs et nos freins, nos faiblesses et nos espoirs. Ce qui nous fait hommes, ce qui en nous parfois confère au divin.

 

Cette fable en forme de roman est aussi celle de la manipulation des hommes par d’autres hommes qui agissent au nom de Dieu.

 

En 300 pages pleines de rebondissements, l’ouvrage de Pia Petersen nous renvoie à nos croyances individuelles.

 

Editions Plon, janvier 2014, 300 pages, 19 euros

 

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Pourquoi écrivez-vous, Pia Petersen ?

Phrases choisies :

 

« Morgane croit au coup de foudre et pense que ça va finir par lui tomber dessus un jour et qu’il faudra qu’elle soit libre ce jour-là. » (page 28)

 

« Ce n’est rien, mourir. Pourtant les gens prennent ça pour de la générosité. » (page 49)

 

« C’est étrange que le monde soit incapable de se passer d’un dieu. » (page 77)

 

« Les livres portent chance. » (page 116)

 

« Ces jouisseurs d’exotisme qui parcourent la planète pour trouver de la pauvreté et du sang afin d’avoir la sensation de vivre. » (page 116)

 

« Elle se trouve ridicule, elle ne croit pas en Dieu et devant elle, Dieu, sans aucun doute. Peut-être qu’il correspond juste à l’idée qu’elle a de lui. » (page 112)

 

« La Bible comme preuve ne suffit pas. » (page 153)

 

« Ce n’est pas une vie au sens propre mais appelons-la ainsi pour simplifier. » (page 157)

 

« Les super-héros paraissent beaucoup plus crédibles que Dieu. » (page 169)

 

« Tout est fondé sur l’idée de la foi et la foi ne s’interroge pas. » (page 170)

 

« Maintenant que j’ai la possibilité de savoir ce qui se passe dans le monde, je peux éteindre les voix dans ma tête. » (page 187)

 

« Il ne faut pas forcément résister. » (page 192)

 

« Elle se dit que c’est inévitable de s’attacher à quelqu’un qui vit sous son toit et tant pis si son nom est Dieu. » (page 207)

 

« La biographie de Dieu. Sujet dépassé, ringard, trop exploité, ou pas. A priori, plus personne ne s’y intéresse, sauf, bien sûr, les croyants mais ils sont tellement aveuglés par leur croyance, ils n’ont pas d’humour alors de toute façon ils n’adhéreront probablement pas à une biographie de Dieu. » (page 233)

 

« Pour qu’il puisse accéder au divin en lui, il doit d’abord être conscient de ce qu’il est. » (page 235)



La traversée du chien, Pierre Puchot


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Quatrième de couverture :

« Elle se tient là, à trente kilomètres de Paris, cette immense ville-cité de la Grande Borne, fleuron architectural des années 1970, projet unique au monde tombé en lambeaux sous le poids des ans, des absences de politiques publiques et de l’errance sociale. Pourtant, quinze mille personnes y habitent, et la vie y bouillonne.

Pour les beaux yeux d’une jeune journaliste, Bruno, mécano du quartier des Radars, entend ranimer la flamme des origines, les espoirs d’un architecte qui voulait enchanter le quotidien en construisant des nouilles géantes de béton, des pigeons de pierre hauts de deux mètres pour les enfants et des labyrinthes, surtout des labyrinthes, comme autant de lignes de fuites par lesquelles les braqueurs sèment désormais les policiers à travers la cité.

Dans la ville-Basse, quartier pavillonnaire de la Borne, Bruno trouve l’espoir d’une séduction, et d’un accès rapide à sa propre permanence. Mais lorsqu’il s’envole pour Berlin, ville dont les plaies béantes de l’histoire ont façonné une nouvelle douceur de vivre, Bruno perd pied, tout nu sans sa carapace de pâte de verre et de béton. Il échoue finalement à Tunis, ville démembrée qui s’éveille elle aussi à l’histoire, où il s’accomplit le temps d’une révolution. » – Pierre Puchot

 

Ce roman est un petit OLNI. L’on croit lire un roman sur une cité, celle de La Borne, « quinze mille personnes, une presque-ville rattachée à la terre par une longue étendue d’herbe molle, une avancée urbaine irrémédiable, un îlot dans le flot massif de véhicules en perpétuel transit. », et puis ça n’est pas vraiment ça. L’on croit lire une histoire d’amour, d’un amour qui se fonde aussi sur une certaine admiration professionnelle, et puis ça n’est pas vraiment ça. L’on croit lire le récit partial des débuts du printemps arabe, et puis ça n’est pas vraiment ça non plus.

Ou peut-être est-ce tout cela à la fois.

 

Pierre Puchot, en tout cas, nous emmène là où l’on ne s’y attend pas. Journaliste de profession, il fait aussi le récit de la rencontre d’un individu avec un métier. Presque une déclaration d’amour à un art, alors que dehors sonne une déclaration de guerre.

Un premier roman curieux et inclassable, à l’écriture aérée, extrêmement court, très fluide, qui laisse un arrière-goût de pas assez.

 

Editions Galaade, mars 2014, 124 pages, 14 euros

 

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Quatre extraits :

 

« Ça rassure tout le monde de savoir que l’on souffre ailleurs, pas trop près de chez soi mais pas trop loin non plus. » (page 23)

 

« L’architecte a construit une œuvre, un empilement d’œuvres, un musée en plein air, pour nous faire vivre dedans. Mais les pierres, les dalles et les façades en pâte de verre s’usent, comme les gens. » (page 51)

 

« Même en dictature, surtout en dictature, il y a un rapport personnel entre les gens et le chef de l’Etat. Toute la société, tout repose sur cela, sur cette relation à deux. » (page 99)

 

« On dit qu’un chien ne traverse jamais la route tout droit, jamais de la même façon, mais qu’il arrive toujours sur l’autre trottoir. » (page 111)



Le bomeur, Nathanaël Rouas


Le bomeurPrésentation de l’éditeur :

« Quand Lola m’a ajouté sur Facebook, elle a checké mon profil.
En 586 photos, 320 statuts et 1780 friends, elle en a déduit que j’étais un connard.
Un connard prétentieux.
Pour mes 1780 friends, j’ai une vie cool. Ils ne me voient pas bader le dimanche soir, seul chez moi devant mon ordinateur, une rediffusion de « Zone interdite » en fond sonore, et mon paquet de clopes vides sur la table basse. Je ne vais pas poster de photos de mon rendez-vous Pôle emploi à 9h30 à Belleville en plein hiver et de mon arrivée en scoot sous la pluie.
En fait, j’ai un statut social virtuel cool.
Et un vrai statut social de merde. »

Un portrait romanesque des 20-35 ans, génération qui n’a connu que la crise, mais qui n’a pas renoncé pour autant à la désinvolture.

 

 

Le narrateur est chômeur. Comme trois millions de personnes. Mais avec des indemnités supérieures à ce que gagnent 80% des Français qui travaillent. Du temps et de l’argent, donc. De quoi mener la belle vie. A condition de savoir s’occuper.

 

Et c’est bien là le problème. Notre bobo chômeur se connecte 4h52 par jour sur Facebook et enchaîne les apéros. Avant Pôle Emploi, il officiait dans la pub. Alors avec/devant les potes, les idées de projets fusent – mais pour les mettre en œuvre, on verra plus tard. Après sa soirée avec Anouk, par exemple. Qui lui plaît vraiment. Mais qu’il ne fait pas tellement rêver. Qui un bomeur peut-il faire rêver, en réalité ?

 

Quand on est au chômage plus que dans n’importe quel autre cas de figure, on sait ce qu’on a été mais pas ce qu’on va devenir. Comment exister aux yeux de l’autre quand on ne parvient plus à le faire aux siens ? Comment avoir le sursaut salvateur quand la confiance en soi est sacrément entamée ?

 

Sur un ton ultra léger, dans une langue plus orale qu’écrite, et avec des hein qui scandent un récit au rythme déjà rapide, Nathanaël Rouas pointe des situations absurdes qu’il saupoudre de réflexions bien senties sur ce que l’on peut et veut faire de sa vie. Ce livre, son premier et – est-il promis – aussi son dernier, dédramatise le chômage tout en incitant à donner quelques bons coups de pied au c*l. C’est drôle, et ça a aussi le mérite de rappeler qu’entre le chômage et le salariat, les alternatives existent. Un instantané de société et évidemment pas un objet à considérer sur le plan littéraire.

 

Même que le bomeur a un blog.

 

Robert Laffont, mars 2014, 264 pages, 18,50 euros

 

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Flashs :

 

« A Paris, c’est comme ça que ça se passe. Si t’es rentré dans le bon cercle, t’as accès à tout. » (page 14)

 

« Si on a confiance en moi, alors j’ai confiance en moi. Et je deviens un tueur. » (page 17)

 

« On ne se rend jamais compte de l’attachement des gens à leur job. » (page 35)

 

« Le dimanche soir, c’est pas un soir à plan cul. Le dimanche soir, c’est trop personnel. » (page 45)

 

« Une fille mignonne, faut toujours lui montrer que tu t’en bats les couilles d’elle pour qu’elle se mette à faire attention à toi. Sinon, t’es juste un chien de plus dans la meute. » (page 47)

 

« Pôle emploi devrait financer mes tickets resto, bah ouais, c’est comme ça que j’entretiens mon réseau. » (page 60)

 

« Tout est toujours plus beau quand c’est de l’imprévu. » (page 64)

 

« Rendre cool le fait d’être au chômage, c’est ça être un bomeur.

En fait, c’est surtout réussir à faire croire à l’autre que c’est cool d’être au chômage. » (page 81)

 

« Quand on ne connaît pas le chômage, on en a peur. » (page 109)

 

« Mon problème, c’est que je veux tout donner direct par peur qu’elle me donne rien. » (page 132)

 

« Je suis la flemme poussée à son paroxysme. » (page 137)

 

« J’ai toujours pensé qu’on a les amis qu’on mérite. Quand je vois les miens, je me dis que je suis un mec bien. » (page 145)

 

« Dans ma vie professionnelle, j’avais toujours une date butoir. Maintenant, je n’ai aucun dernier moment. » (page 157)

 

« J’ai toujours pensé que la créativité n’était pas réservée aux créatifs. Tout le monde peut avoir la bonne idée au bon moment. » (page 165)

 

« Quand quelqu’un de proche réussit, ça donne l’impression que nous aussi nous aurions pu réussir. Alors que ça n’a aucun lien. » (page 167)

 

« Peu de gens sont vraiment heureux pour le succès de leurs proches. Justement parce que ça les renvoie à leur condition personnelle. » (page 167)

 

« L’actualisation Pôle Emploi, c’est les cinq clics les plus chers du web. » (page 170)

 

« J’arrive à me faire virer de Pôle Emploi. C’est dur quand même de se faire virer d’un truc pour des gens qui n’ont pas de travail. C’est surréaliste comme situation. » (page 175)

 

« Quand tu n’as aucune raison de te lever, tu ne te lèves pas. » (page 218)



Ferdinand et les iconoclastes, Valérie Tong Cuong


ferdinandPrésentation de l’éditeur :

Avancer, progresse, toujours faire plus, toujours faire mieux pour ne pas rejoindre les ombres… Ferdinand est parfait. Beau, intelligent, récemment diplômé des plus prestigieuses écoles, c’est une recrue de choix pour le grand groupe de cosmétiques HBM. Esprit d’initiative, sens du management, force de travail, exceptionnelle, Ferdinand gravit les échelons à une vitesse vertigineuse. Et pourtant, petit à petit, il étouffe et commence à rêver de liberté pour tous. Le businessman utopiste ne se doute pas que la chute peut être terrible…

 

Ferdinand est un être hors du commun. Une graine de génie poussée sans crier gare. Sa carrière démarre sur les chapeaux de roues, son salaire comme les bénéfices qu’il engrange pour le compte de son employeur décollent, Ferdinand bientôt s’envole et évolue dans les plus hautes sphères. Mais, rattrapé par la quête de sens, il « passe des nuits entières à traquer toutes les formes de progrès susceptibles de rendre le monde meilleur. » Car Ferdinand est « l’instrument complaisant de ce [qu’il] exècre ».

 

Comment compose-t-on quand son existence toute entière est une contradiction ? Comment survivre à l’impossible équilibre d’une vie construite sur des mensonges ? Combien de temps tient-on avant l’implosion – ou l’explosion ?

Avec une écriture percutante, Valérie Tong Cuong dresse le fascinant portrait de quelques-uns de ces êtres inadaptés au monde – et ô combien aimables pour cela – tout en posant des questions fortes et essentielles. C’est aussi une plongée vertigineuse dans l’univers du marketing. Et le début d’un chemin…

Découvert dix ans après sa parution, ce roman est un vrai coup de cœur.

 

J’ai lu, 2009 (et Grasset, 2003), 254 pages, 5,60 euros

 

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Morceaux choisis :

 

« Il ne s’autorisait aucune pause. Lorsqu’il disparaissait aux toilettes, il en revenait avec une idée ; au déjeuner, il mangeait en lisant, ingurgitant plus de connaissances que de protéines. » (page 33)

 

« A aucun moment elle n’imagina qu’il posait entre eux ces barrières pour se protéger de ses propres sentiments. Pour cela, il aurait fallu qu’elle soit une de ces petites filles gâtées par la vie, sur lesquelles se penchent des mères disponibles et tendres. Une de ces petites filles que leurs pères juchent sur leurs épaules en leur jurant qu’elles sont les plus jolies merveilles du monde. » (page 60)

 

« Elles savaient ce que coûtaient à leurs parents la volonté farouche de leur offrir une autre condition. » (page 60)

 

« Combien, le prix de la liberté ? » (page 66)

 

« Ferdinand se souvient brusquement qu’il ne s’est plus autorisé de rêve depuis qu’il a cinq ans. » (page 66)

 

« La plupart des gens sont des inconscients qui marchent au bord d’un gouffre avec des talons hauts. » (page 67)

 

« S’enrichir, n’était-ce pas se protéger de l’avenir ? » (page 71)

 

« Le coton de sa peau traîne encore dans ma tête. » (page 80)

 

« Allons Ferdinand, ne réfléchis pas et avance. N’oublie pas, ce qui compte, c’est de ne jamais s’arrêter. » (page 85)

 

« Il y a matière à réflexion.

D’un côté, délices de la solitude et désespoir de la masturbation.

De l’autre, frénésie sexuelle et contrainte du partage. » (page 95)

 

« Je suis seule à me punir. Je suis seule à vomir, c’est ainsi, la vie tourne à l’envers mais je n’en dirai rien. » (page 109)

 

« Il aimerait oublier que sa vie entière s’est construite sur la peur et la raison. Qu’il a grandi sans enfance, s’est marié sans amour et survit sans plaisir. » (page 111)

 

« Il faut parfois couper le bras pour sauver le reste du corps. » (page 119)

 

« Je n’aurais pas fait la moitié de ce chemin sans toi. » (page 143)

 

« Comment avancer encore puisqu’il était arrivé au sommet ? » (page 157)

 

« C’était une convention : entre personnages importants, on utilisait les prénoms, y compris lorsqu’on se connaissait à peine. On signifiait ainsi son appartenance à la petite bande des maîtres du monde. » (page 162)

 

« Tout change lorsqu’on travaille pour soi. […] Diriger une entreprise qui n’est pas la vôtre, c’est comme élever l’enfant du voisin. » (page 163)

 

« La terre s’écroule, mais ce n’est pas si grave. » (page 164)

 

« On ne court jamais si vite que lorsqu’on a un revolver pointé sur soi. » (page 169)

 

« Nous ne demandons même plus d’être heureux, seulement de ne pas se noyer. » (page 170)

 

« Ma conscience est une tumeur ouverte. » (page 171)

 

« Nous naissons pour travailler. Nous méprisons ceux qui n’ont pas de travail ou bien nous les fuyons comme des pestiférés. Nous épuisons notre existence dans le travail, au mépris de notre épanouissement, de notre créativité, de nos affects. » (page 176)

 

« La plupart des hommes ont besoin de travailler pour exister socialement et s’aimer eux-mêmes. Le travail nous structure et nous guide depuis des siècles. » (page 176)

 

« Le malheur survient chez ceux qui en ont peur. » (page 199)

 

« Les corps étrangers qui m’ont écrasée surgissent en bataillons serrés. D’abord les enterrer, puis m’autoriser à aimer. » (page 204)

 

« L’entreprise est un organisme vivant qui s’adapte parfaitement au rythme de celui qui la dirige et aux contraintes qu’on lui fournit. » (page 207)

 

« Peu importe l’avenir, peu importent les échecs, peu importe l’injustice. Nous sommes vivants ! Nous pouvons encore être heureux. » (page 239)

 

« C’était dans la nature des femmes de vouloir absolument sauver les hommes malgré eux. » (page 245)