Attendre, Sandrine Roudeix


couv-Attendre-GFPrésentation de l’éditeur

« Il est dix-huit heures. Je suis joueuse. J’ai le cœur qui cogne. Un bruit sec, rapide et répété comme un marteau sur une planche de bois. Les yeux humides, le chouchou de ma queue de cheval qui se défait, le dos droit. Je suis joueuse, curieuse mais anxieuse.

Il est dix-huit heures et neuf minutes. Je t’attends. On est le lundi premier mai. Hier, c’était mon anniversaire. J’ai fêté mes seize ans. Sans toi. Hier, j’ai décidé de te retrouver. »

Sandrine Roudeix a choisi d’écrire un roman à trois voix pour dire trois attentes à trois époques différentes autour d’un même événement : la naissance de Lola. Elle met en scène ces instants particuliers, solitaires et silencieux, ces cheminements fragiles, à la croisée les uns des autres, ce temps suspendu avant l’épreuve de vérité.

 

« Je suis votre fille. Si vous avez envie de me voir, je vous attendrai demain à dix-huit heures au Zinc. » Lola, 16 ans, attend et espère son père qu’elle n’a jamais vu. Elle l’a imaginé héros, vedette, puissant ; elle se demande si la réalité sera à la hauteur – et s’il viendra seulement.

Marie, mère touchante, tente de convaincre sa fille Lola, mais surtout de se convaincre elle-même, qu’elle a fait tout ce qui était en son pouvoir pour la protéger. Marie, indigne à ses propres yeux d’être aimée puisqu’elle n’a pas « refait sa vie » ; Marie qui se sent coupable et qui depuis toujours se rend aux rencontres avec le corps enseignant comme d’autres comparaissent devant un tribunal.

Enfin il y a ce père qui veut avoir « la possibilité, toujours, de remonter l’ancre et de [se] barrer », mais à qui on n’a peut-être pas donné tant que cela l’opportunité de jeter l’ancre, tout simplement, en choisissant son port d’attache.

 

Dans ce premier roman, Sandrine Roudeix joue avec les hypothèses, s’amusant à imaginer ce qui serait advenu « si les dés étaient tombés différemment sur le tapis ». Ce faisant, elle interroge ce qui fait une jeune fille, une femme, un père, une famille, au travers de trois monologues servis par une plume douce et mélancolique dans lesquels elle use et abuse des comparaisons.

Sandrine Roudeix met des mots sur la peine que l’on fait parfois aux autres pour soulager la sienne, sur la peur de l’abandon, « l’une des choses au monde les mieux partagées », et campe trois personnages perdus, dépossédés d’une part d’eux-mêmes, qui, chacun à sa manière, « repoussent l’échéance des mots inévitables » et des paroles définitives.

Un premier roman dont la structure en trois temps fait tout le charme. Une approche sensible du pourquoi et du comment vivre avec ses fantômes.

 

Flammarion, mars 2010 (et J’ai Lu, 2012), 124 pages, 14,20 €

La genèse du roman 

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Les petites mères

Pourquoi écrivez-vous, Sandrine Roudeix ?

Faire d’une nouvelle un roman

Tous les premiers romans

 

attendre pocheMorceaux choisis :

 

« Je suis votre fille. Si vous avez envie de me voir, je vous attendrai demain à dix-huit heures au Zinc. » (page 12)

 

« J’espère que je vais te plaire. » (page 17)

 

« J’aime bien l’idée que ce n’est pas la vie qui reproduit des scènes de cinéma, mais la vie qui invente le cinéma. » (page 23)

 

« Les histoires personnelles ne sont brûlantes que pour ceux qui les vivent. » (page 27)

 

« La multitude implique un manque d’exigence et une superficialité dans les relations que je ne comprends pas. Je préfère cultiver la fidélité. » (page 50)

 

« J’étais devenue adulte en devenant mère, je n’avais pas appris à être femme. » (page 53)

 

« De plus en plus, tu réduis l’écart de génération entre nous. » (page 66)

 

« On ne retient pas les gens près de soi. Ils restent, c’est tout » (page 75)

 

« On passe parfois à côté de sa vie à force d’attendre. » (page 82)

 

« L’absent aura toujours raison. Parce que l’absent n’a pas besoin de se justifier. » (page 82)

 

« C’est parce qu’on ne pense qu’à soi qu’on fait des enfants. » (page 95)

 

« J’ai l’impression que seule la mère décide de la place qu’elle veut donner au père de son bébé. » (page 122)

 



C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Carole Fives


dimanchePrésentation de l’éditeur :

Peintre de formation, Léonore a cessé de peindre pour enseigner. À plus de quarante ans, elle n’a pas créé la grande œuvre dont elle rêvait, n’a ni famille ni enfant. Du jour au lendemain, elle décide de s’envoler vers le Portugal, le pays de José, son premier amour, disparu tragiquement à dix-neuf ans, disparition dont elle se sent encore aujourd’hui responsable.

Dans ce récit raconté au jour le jour, Carole Fives parvient à retranscrire, avec humour et sensibilité, la fragilité de nos existences, tout en évoquant, avec beaucoup de pudeur, le destin ordinaire d’une famille d’immigrés, s’installant en France dans les années soixante-dix.

 

 

 

Léonore, quarantenaire, vit dans le souvenir de José Oliveira, qu’elle a aimé et qui est mort presque en même temps dans un accident de la route vingt-cinq ans plus tôt. Elle reste à jamais « la fille du dernier soir » et cela lui va bien. Elle se complaît dans cette condition de veuve qu’elle s’est imposée, ce veuvage qui, avec le poids de ce secret trop grave pour être partagé, l’empêche d’aimer à nouveau.

Peintre, Léonore a veillé à ne plus avoir de peintres parmi ses amis, personne qui lui renvoie qu’il est possible de s’obstiner là où elle a abdiqué ; son compagnon aimerait une famille mais Léonore a peur des enfants, « comme de tout ce qui bouge, tout ce qui vit ».

 

Il a fallu ces vingt-cinq années pour qu’elle se sente prête à refermer les portes du passé. Léonore s’envole pour Porto, le nord du Sud du Portugal, l’un de ces pays où « les morts sont bien plus importants que les vivants ». Mais le voyage suffira-t-il à faire s’écrouler les digues que Léonore a érigées autour d’elle, et que le temps a rendues si solides ? Comment revenir à la vie après tant d’années passées dans la mort ?

 

Carole Fives dépeint une narratrice qui se rêve héroïne de films, préférant la réalité qu’on fabrique à celle qui s’impose. Au Portugal, Léonore envisage un temps de rester, histoire « d’essayer une autre vie ». Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne l’existence, pas ainsi que l’on peut réparer la sienne.

 

En toile de fond, le roman brosse aussi le portrait de « ceux qui sont partis », Portugais de France ou Français du Portugal, étrangers partout, chez eux nulle part, et donc personne, pour qui il n’est pas question d’avouer que le nouveau pays ne ressemble en rien à l’Eldorado prévu.

 

Les morts ont-ils nécessairement quelque chose à nous dire ? Que devient le souvenir d’un être dont on ne peut parler avec personne, dont on ne peut raviver la présence avec personne ?

C’est dimanche et je n’y suis pour rien (après Quand nous serons heureux, Ça nous apprendra à naître dans le Nord et Que nos vies aient l’air d’un film parfait – l’auteur affectionne visiblement les titres longs) est un texte bref et sensible, servi par une écriture douce, toujours sur le fil. On avance avec Léonore dans cette quête dont on ignore l’issue mais dont on sait comme elle qu’elle bouleversera à jamais le cours de choses.

Un roman qui sonne juste, qui marque et qui interroge.

Il est si facile de trouver où il n’y en a pas une raison de ne pas vivre pleinement…

 

 

Gallimard, L’Arbalète, janvier 2015, 160 pages, 16,50 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Que nos vies aient l’air d’un film parfait

Quand nous serons heureux

Ça nous apprendra à naître dans le Nord

Pourquoi écrivez-vous, Carole Fives ?

5 questions à Carole Fives

 

 

Instantanés :

 

« Cela fait combien de temps que je n’ai pas pris une vraie décision ? » (page 21)

 

« Plus je prononce son nom et plus il existe. » (page 36)

 

« Je n’ai pas su choisir mon camp. J’erre dans cet entre-deux, entre oubli et mémoire, un no woman’s land. » (page 53)

 

« Tu es resté l’amour de ma vie puisque tu es mort.

Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros… » (page 67)

 

« Vivre de son art, quelle haute idée de soi-même faut-il avoir pour croire cela possible ? » (page 81)

 

« Ça veut dire quoi, veuve ? Ça veut dire seule ? » (page 86)

 

« La jeunesse conduit toujours trop vite. » (page 109)

 

« On ne peut pas traverser la vie sans personne à ses côtés. » (page 124)

 

« Les réponses du présent ne sont pas dans le passé. » (page 127)

 

« Je n’aime pas que le monde aille par paires. » (page 131)

 

« Rien n’a changé. J’ai seulement vieilli, mais je reste cette adolescente sidérée qui apprend l’amour et la mort au même moment. » (page 133)

 

« Les souvenirs, comme les tombes, s’entretiennent. » (page 143)

 

« Trop de joie c’est comme trop de douleur, ça peut tuer, surtout quand on n’est pas habitué. » (page 150)

 



La condition pavillonnaire, Sophie Divry


Divry - La condition pavillonnairePrésentation de l’éditeur :

La condition pavillonnaire nous plonge dans la vie parfaite de M.-A., avec son mari et ses enfants, sa petite maison. Tout va bien et, cependant, il lui manque quelque chose. L’insatisfaction la ronge, la pousse à multiplier les exutoires : l’adultère, l’humanitaire, le yoga, ou quelques autres loisirs proposés par notre société, tous vite abandonnés. Le temps passe, rien ne change dans le ciel bleu du confort. L’héroïne est une velléitaire, une inassouvie, une Bovary… Mais pouvons-nous trouver jamais ce qui nous comble ? Un roman profond, moderne, sensible et ironique sur la condition féminine, la condition humaine.

 

L’héroïne de La condition pavillonnaire est un archétype, celui de la provinciale, épouse, salariée et mère de famille.

En un long monologue découpé en grandes parties qui sont les chapitres d’une vie, elle raconte une existence banale autant qu’exceptionnelle dans sa banalité. N’omettant rien de ses rêves, de ses doutes, de ses espérances et de ses désillusions, elle développe ce que la société a établi comme étant les étapes obligées sinon du bonheur, du moins d’une vie digne de ce nom : « D’abord devenir propriétaire, puis aménager, puis se reproduire. »

 

Parfois l’on lâche la proie pour l’ombre. Et parfois aussi les désirs sont si forts qu’ils font se précipiter sur ce(ux) qui semble(nt) pouvoir mener à leur assouvissement. Et parfois encore le bonheur rêvé se révèle un mirage.

Elle franchit les étapes avec succès, pourtant l’héroïne ne parvient pas à y trouver complètement son compte – pour tenir viennent alors les stratégies de désennui qu’elle met en place, faute d’avoir trouvé « l’école pour devenir adulte », et afin de limiter la dévoration permanente de soi dans toutes ces choses à faire.

 

Une fois que la lumière des débuts s’est éteinte, il ne reste qu’une éblouissante blancheur dans une vie qu’on cherche à tout prix à colorer. M.-A., qui a tant rêvé de cette blancheur de papier glacé, saute désormais sur le moindre petit rien qui lui donne l’impression de vivre davantage. Aussi la possibilité de l’adultère qui pointe paraît un arc-en-ciel… Mais si l’adultère était « une bêtise » ? Et « l’échec du couple fertile et heureux que vous formiez, François et toi, sans compter le crédit » ? Qu’importe. A la maison le sexe, le fameux « devoir conjugal », donne à M.-A., épuisée par son travail et ses enfants, « le sentiment de faire un deuxième service ». Alors elle dit oui à l’adultère, au risque de se brûler les ailes. Puis ce sera le dépaysement temporaire de l’humanitaire, puis encore celui du yoga, et les mercredis repeuplés d’enfants et de tétines avec l’arrivée de la nouvelle génération qui viendront lui donner l’illusion de ralentir la course du temps qui la précipite vers l’inemploi, l’inutilité, la vieillesse.

 

Avec un vrai ton, un sens du détail fascinant et une lucidité troublante, Sophie Divry dit le pouvoir de l’habitude et comment le quotidien peut happer jusqu’à mener l’individu à la falsification de soi-même. Poisson qui tourne vainement en rond dans son bocal, dans le décor de ce pavillon qui, « après bien des épreuves, avait consolidé les murs autour de ta vie », qui écrase et enferme autant qu’il protège, l’héroïne se perd en croyant se trouver, accumule les renoncements en croyant collectionner des preuves tangibles de bonheur qui rempliront l’album-photos.

 

Au rythme des points-virgules qui allongent les énumérations ou atténuent la brutalité des phrases, Sophie Divry interroge magistralement cette obsession contemporaine qu’est réussir sa vie. La condition pavillonnaire est un roman du désenchantement et de la lassitude. Une formidable découverte. De quoi, aussi, provoquer quelque sursaut ou réveiller pulsions de vie et instincts de survie endormis. (non, il n’est pas trop tard pour quitter votre zone de confort, foncez !)

.
Mention spéciale du jury du Prix Wepler-Fondation La Poste 2014

Editions Notabilia, août 2014, 272 pages, 17 €

 

La page du livre avec un extrait

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Toute la rentrée littéraire 2014

 

Phrases échappées du bocal :

 

bocal« La peur elle-même était un plaisir. » (page 17)

 

« Ce n’est plus un garçon en particulier que tu cherches, mais l’onde chaude qui élargit ta poitrine et te rend si puissante. » (page 26)

 

« Il arrive un moment où le travail d’éducation est achevé. » (page 27)

 

« Il est difficile de s’endormir dans une maison où personne d’autre, dans aucune autre chambre, ne s’enfonce avec nous dans la nuit. » (page 33)

 

« Comme c’est injuste que demain les soleils espagnols continuent à se coucher sur les vagues sans toi. » (page 39)

 

« Comme la plupart des hommes François avait ce besoin enfantin, narcissique et vital de se voir dans les yeux de sa femme en deux fois plus grand qu’il ne l’était. » (page 51)

 

« A quoi bon rester si c’est pour croiser les filles du collège enceintes jusqu’aux yeux ? » (page 57)

 

« Cette maison était une ascension : on naît dans une vallée à vaches et on se retrouve après-guerre à faire partie de ceux qui peuvent séparer leur lieu de travail de leur lieu domestique. » (pages 77-78)

 

« Puisque c’était cela, fonder une famille : devenir reine et esclave à la fois. » (page 84)

 

« Il n’y aurait plus de passé, plus d’impôts, plus de biberons à faire chauffer, tu aurais à jamais les mains douces et les jambes épilées, tu ne perdrais plus tes clefs, tu ne grossirais pas, ce serait le bonheur. » (page 104)

« L’été suivant, au seuil de septembre, paraît toujours inaccessible. » (page 106)

 

« La vie semblait un long toboggan sur lequel tu glissais. » (page 119)

 

« Même les choses désagréables sont bonnes à prendre pour éloigner le vide. » (page 123)

 

« Elle était visible la pente que tu prenais, mais la pente t’attirait ; car ce n’est jamais seulement le désir qui pousse deux êtres l’un vers l’autre ni l’orgueil d’avoir plu à quelqu’un qu’on estime supérieur, mais une sorte d’attirance pour la nouveauté. » (page 135)

 

« Le plaisir s’oublie vite. » (page 138)

 

« Avec lui ce serait forcément mieux, puisque ce serait différent. » (page 138)

 

« On ne va pas à la pêche pour ramener des goujons. » (page 141)

 

« Combien de temps l’amour, combien de temps ? Quand la figure aimée disparaît de nos vies, combien de temps tout seul aimerons-nous ? » (page 173)

 

« Alors tu relevais la tête avec ce sourire que doivent arborer les mères quand elles contemplent leurs enfants. » (page 179)

 

« Si tu étais née dans cette campagne, ta vie se serait déroulée différemment, pensais-tu dans ces moments-là. Tes malheurs n’auraient pas été si violemment modernes. » (page 183)

 

« Elle était devenue une femme discrète qui semblait couver depuis la naissance de ses petits-enfants une satisfaction de mère ayant trouvé un second usage. » (page 230)

 

« Qu’est-ce que l’amour, sinon un homme qui vous prend la main dans le noir ? » (page 235)

 

« C’est une erreur de croire que les années apportent une amnistie ; jusqu’au bout les désirs, l’imagination et les angoisses continuent à creuser leur chemin dans le soubassement de nos vies. » (page 254)

 

« Tu te demandais où était passée ta vie, ce vibrant souffle d’aventure qui t’attendait hors de ta chambre de jeune fille. » (page 257)



Debout-payé, Gauz


Debout payé Gauz-CheeriPrésentation de l’éditeur :

 

Le livre que Franz Fanon n’a pas écrit sur la société de consommation.

Debout-Payé est le roman d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu vigile après avoir atterri sans papier en France en 1990.

C’est un chant en l’honneur d’une famille où, de père en fils, on devient vigile à Paris, en l’honneur d’une mère et plus globalement en l’honneur de la communauté africaine à Paris, avec ses travers, ses souffrances et ses différences. C’est aussi l’histoire politique d’un immigré et du regard qu’il porte sur notre pays, à travers l’évolution du métier de vigile depuis les années 1960 — la Françafrique triomphante — à l’après 11-Septembre.

Cette épopée familiale est ponctuée par des interludes : les choses vues et entendues par l’auteur lorsqu’il travaillait comme vigile au Camaïeu de Bastille et au Sephora des Champs-Élysées. Gauz est un fin satiriste, tant à l’endroit des patrons que des client(e)s, avec une fibre sociale et un regard très aigu sur les dérives du monde marchand contemporain, saisies dans ce qu’elles ont de plus anodin — mais aussi de plus universel.

Un portrait drôle, riche et sans concession des sociétés française et africaine, et un témoignage inédit de ce que voient vraiment les vigiles sous leur carapace.

 

Ce roman difficilement classable fait s’entremêler deux chants. Celui d’une africanité revendiquée d’une part, une certaine mélancolie, sinon une poésie de la négritude, et celui de la condition de vigile d’autre part, une forme d’hommage à une profession. Cliché raciste, négligence ou paresse intellectuelle – « pour les blancs, tous les noirs se ressemblent. ». Et personne ne ressemble plus à un vigile noir qu’un autre vigile noir, alors.

 

77La condition de vigile. Cette profession qui ne requiert aucun bagage, ce métier choisi par défaut, ces individus qu’on ne cesse de croiser sans les voir. En une série d’instantanés, l’occasion de presqu’autant de digressions, Gauz nous en donne à voir les coulisses, et c’est jubilatoire. Ainsi l’injonction de la sonnerie du portique sécurité, à laquelle presque tout le monde obéit, révélant des différences culturelles dont Gauz dresse le portrait (cf. image, cliquer pour agrandir).

 

Ce faisant, il nous fait découvrir son jargon (on apprend par exemple que « faire une pause » ne signifie pas se reposer quelques instants mais remplacer un collègue d’une autre boutique pendant sa pause à lui ; ou encore que « la théorie du PSG », loin de tout terrain de football, établit une liaison évidente entre les trois paramètres que sont la pigmentation de la peau, la situation sociale et la géographie).

 

L’ouvrage est aussi une peinture du quotidien de « ceux que le système exploite en les maintenant en vie juste ce qu’il faut pour qu’ils travaillent et consomment sans se plaindre. » d’une très grande lucidité, sans apitoiement aucun, doublée d’une réflexion sur le sort des immigrés, sur la société de consommation et sur la place des premiers dans la seconde.

 

Un roman vivifiant et coloré, une alternance de dialogues bruts ou de pensées comme tirées d’un petit carnet et de récits écrits dans une prose dense et abondante comme le lit d’un fleuve, une collection de saynètes qui prêtent à rire – mais que l’on fasse seulement un pas de côté et elles pourront aussi bien faire pleurer.

Un premier livre réussi, et qui n’a pas été remarqué par hasard.

 

Debout-payé a remporté le prix des libraires Gibert Joseph 2014.

Le Nouvel Attila, août 2014, 192 pages, 17 euros

 

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Toute la rentrée littéraire 2014

Tous les premiers romans

 

Pris sur le vif :

 

????????????????« Pour les blancs, tous les noirs se ressemblent. » (page 54)

 

« Champs-Élysées. Si cette avenue est la plus belle du monde, le vigile est fleuriste-frigoriste-thalassothérapeute chez les Inuits. » (page 61)

 

« Le pétrole fait voyager loin mais rétrécit l’horizon. » (page 68)

 

« Comprenez bien les enfants, les blancs sont comme nous. Ils ont juste un problème d’échelle mais ils sont comme nous. Comme nous, dans la chair et dans l’âme. Comme nous, dans la dévotion des dieux. » (page 90)

 

« La propagande du fort trouve toujours écho dans la soumission du faible. » (pages 91-92)

 

« On ne peut pas être indépendants quand même ce qu’on mange vient de ceux qui nous aliènent. » (page 97)

 

« Tout le monde voit le dos du nageur, sauf lui-même. » page 115

 



Trente-six chandelles, Marie-Sabine Roger


36Présentation de l’éditeur :

 

Allongé dans son lit en costume de deuil, ce 15 février, à l’heure de son anniversaire, Mortimer Décime attend sagement la mort car, depuis son arrière-grand-père, tous les hommes de sa famille sont décédés à onze heures du matin, le jour de leurs 36 ans.

La poisse serait-elle héréditaire, comme les oreilles décollées ? Y a-t-il un gène de la scoumoune ? Un chromosome du manque de pot ?

Que faire de sa vie, quand le chemin semble tout tracé à cause d’une malédiction familiale ? Entre la saga tragique et hilarante des Décime, quelques personnages singuliers et attendrissants, une crêperie ambulante et une fille qui pleure sur un banc, on suit un Mortimer finalement résigné au pire.

Mais qui sait si le Destin et l’Amour, qui n’en sont pas à une blague près, en ont réellement terminé avec lui ? Dans son nouveau roman, Marie-Sabine Roger fait preuve, comme toujours, de fantaisie et d’humour, et nous donne une belle leçon d’humanité.

 

 

L’on sait que faire des plans précis est un bon moyen, sinon le meilleur, pour que les choses se passent tout à fait autrement. Mortimer en fait l’expérience dès le début du roman. Lui qui s’était empêché de vivre au prétexte que la mort allait arriver tente alors de s’y mettre, avec 36 ans de retard.

Et il sait par où commencer : car peu de temps auparavant, sa route a croisé celle de Jasmine, une jeune femme qui a les yeux dans le futur. Et dans ses bras, Mortimer s’est découvert pour la première fois de son existence des envies d’éternité.

 

La prose de Marie-Sabine Roger regorge d’images et d’humour. Elle « écrit comme un mec », dit Jean Becker qui a adapté plusieurs de ses romans. Et elle écrit presque comme on parle, jouant de cette gouaille à laquelle elle nous a habitués avec ses précédents romans (dont Bon rétablissement, prix des lecteurs de L’Express 2012 – j’en étais, la preuve en vidéo). Qui peut lasser si l’on n’adhère pas.

Qui fonctionne bien ici et permet de rendre léger un roman que les thèmes auraient aisément fait verser dans le pathos sans cela.

 

On referme l’ouvrage après avoir bien ri, des bons mots, des situations cocasses, de la compagnie des personnages fort attachants qui entourent le héros. Et en réfléchissant à ce qu’on ferait si on devait mourir demain, ou à 36 ans.

 

Marie-Sabine Roger nous démontre joliment qu’il n’est jamais trop tard pour commencer à vivre.

En réalité, il n’est jamais trop tôt non plus.

 

 

La brune au Rouergue, août 2014, 277 pages, 20 €

 

Un roman lu dans le cadre de la 5ème édition des Matchs de la rentrée littéraire PriceMinister-Rakuten

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Bon rétablissement

La sélection du prix des lecteurs de L’Express 2012

Toute la rentrée littéraire 2014

A VOIR AILLEURS :

La remise du prix à Marie-Sabine Roger en vidéo

 

Phrases chocs :

 

« Décéder fait partie de ces moments intimes qui supportent assez mal les témoins importuns. » (page 11)

 

« Lorsqu’on vit dans le désert, on finit par aimer le premier cactus qui pousse. » (page 43)

 

« Est-ce que l’adversité est dans l’hérédité comme les oreilles décollées ? » (page 46)

 

« Par chance, il y eut la guerre. » (page 81)

 

« Rien n’est plus horripilant que les gens qui vont bien. » (page 178)

 

« Les secrets de famille sont de noires araignées qui tissent autour de nous une toile collante. Plus le temps passe, plus on est ligoté, bâillonné, serré dans une gangue. » (page 182)

 

« Tourner la page ne sert pas à grand-chose quand c’est le livre entier qu’on voudrait changer. » (page 202)

 

« Je suis paralysé par cette perspective : je suis toujours vivant mais, pour la première fois de ma vie, je ne sais pas pour combien de temps. » (page 221)

 

« Si les liens du cœur prenaient racine au fond des estomacs, on appellerait « maman » toutes les dames de cantine. » (page 230)



Le système Victoria, Eric Reinhardt


Le système VictoriaPrésentation de l’éditeur :

David Kolski est directeur de travaux de la future plus haute tour de France. Retards insurmontables, pressions incessantes : il ne vit que dans l’urgence. Alors qu’il s’apprête pour une fois à dîner en famille, son regard est happé par une femme à l’élégance austère, au rayonnement de reine. C’est Victoria, ambitieuse et intelligente, belle et indépendante. Directrice des ressources humaines d’une multinationale, elle dirige sa vie comme celle de ses salariés. Les amants sauront-ils faire face aux exigences de leur désir?

À travers le récit d’une passion dévorante, Éric Reinhardt poursuit avec brio l’étude de notre époque contemporaine. Chronique d’un monde du travail de plus en plus violent, Le système Victoria est une œuvre captivante, où la sensualité se mêle autant au plaisir qu’à l’assujettissement.

 .

.

La rencontre amoureuse, c’est la rencontre de deux fonctionnements. Deux « systèmes ». C’est une irruption réciproque, des interférences inévitables. Sans que cela soit forcément négatif pour autant.

 

Pour David Kolski, Victoria de Winter, DRH du puissant groupe Kiloffer, est « du côté de ceux qui fabriquent les problèmes ». Lui qui, marié, a pour habitude de ne jamais revoir une femme avec qui il passe une nuit, va pourtant entamer avec elle une relation suivie. Victoria est un aimant, et à son contact, David revit.

 

Mais l’aimant s’avère toxique. Victoria devient sa drogue, la plus pure à laquelle il ait jamais été donné à David de goûter. Elle est son héroïne. C’est elle qui mène le jeu. D’elle dépendent, outre leurs rendez-vous, les humeurs même de David. Le retard du chantier de la tour Uranus dont il est responsable augmente ou s’amenuise au rythme des montages russes que sont ses rapports avec cette femme insaisissable.

 

Et si la tour devenait son tombeau, ou du moins celui d’une certaine liberté ? A moins que ce ne soit cette relation, cette emprise qui sonne le glas définitif de l’insouciance ?

Et l’amour, a-t-il seulement sa place dans tout cela ?

 .

.

Eric Reinhardt a ce don de savoir ferrer son lecteur jusqu’à l’emprisonner. Il ne lui laisse pas le choix. Et c’est tout entier que le lecteur plonge dans l’univers des protagonistes, et les tréfonds de leur âme. De leurs histoires personnelle, familiale, sentimentale, Reinhardt ne lui épargne rien. Heureuse victime que ce lecteur. Les personnages deviennent des connaissances, leurs univers s’impriment pour longtemps dans le sien.

Ce qui, dans d’autres temps littéraires, faisaient que les personnages étaient personnages.

 

Eric Reinhardt propose un voyage fascinant dans les profondeurs d’une liaison amoureuse, d’un adultère intellectualisé, avec en toile de fond un monde dans lequel les nouvelles technologies alimentent les fantasmes et le capitalisme devient érotique.

Pour tout cela, ces 600 et quelques pages d’une grande densité ne sont pas de trop.

 

Folio, 2013 (et Stock, 2011), 624 pages, 8,40 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

L’amour et les forêts

 

Eclats de voix :

 

« Les femmes n’ont pas la possibilité, et c’est d’une grande injustice, d’aborder les hommes qui leur plaisent. » (page 108)

 

« Il avait ouvert les portes de son mental et les phrases qu’il prononçait résonnaient comme sous les voûtes d’une cathédrale. » (page 210)

 

« J’avais déjà commencé à avoir besoin d’elle. » (page 224)

 

« Le simple fait que je sois parvenu à rendre Victoria aussi dépendante de ma personne que je l’étais devenu de la sienne me suggérait l’idée que tout était possible désormais dans ma vie : être à ce point apprécié de cette femme-là m’avait rendu invulnérable. » (page 288)

 

« La perversité serait-elle l’unique destination, le seul apanage des passions parallèles ? » (page 475)

 

« Si j’avais eu l’assurance que ce projet d’architecture ne se ferait jamais, j’aurais rompu immédiatement. » (page 502)



L’amour et les forêts, Eric Reinhardt


REINHARDT Eric COUV L'amour et les forêtsPrésentation de l’éditeur :

À l’origine, Bénédicte Ombredanne avait voulu le rencontrer pour lui dire combien son dernier livre avait changé sa vie. Une vie sur laquelle elle fit bientôt des confidences à l’écrivain, l’entraînant dans sa détresse, lui racontant une folle journée de rébellion vécue deux ans plus tôt, en réaction au harcèlement continuel de son mari. La plus belle journée de toute son existence, mais aussi le début de sa perte.

Récit poignant d’une émancipation féminine, L’amour et les forêts est un texte fascinant, où la volonté d’être libre se dresse contre l’avilissement.

 

Un pervers narcissique ; un manipulateur, peut-être à son insu même ; mais finalement un criminel, coupable des souffrances qu’il procure, qu’il en soit ou non responsable. Cet homme, c’est celui de la vie de Bénédicte Ombredanne, son époux et le père de ses enfants. Celle-ci, faute de s’aimer assez pour oser croire mériter mieux, l’a suffisamment côtoyé pour se retrouver totalement prise à ce piège insoupçonnable par le monde autour.

Parfois il suffit d’un homme pour ouvrir les yeux sur ceux qui ont précédé. Parfois il suffit d’une étreinte pour admettre qu’autre chose existe et décider que l’on ne veut plus se laisser traiter de la façon dont on est traitée.

Bénédicte Ombredanne donc fera sa rencontre salvatrice – ou pas. Son dédommagement pour le sacrifice auquel elle a consenti, le cadeau qu’elle se fait prendra l’apparence d’un amant vivant dans les bois. Et de ce bonheur, comme du malheur qui le précède et en découle, elle fera le récit à cet écrivain dont elle aime tant les livres.

 

L’écriture d’Eric Reinhardt est une vague qui emporte et ne laisse pas de répit avant d’avoir recraché son lecteur incrédule et sonné sur la plage redevenue calme. Si le personnage de l’écrivain y est très présent, trop peut-être, puisqu’il n’est qu’un prétexte au propos, l’ensemble est cependant fascinant, foisonnant, et dramatique dans ce qu’il démontre : une réalité tangible où les prédateurs portent des masques d’individus irréprochables qui leur permettent de sévir en toute impunité.

 

Un roman fort, marquant, dont on ne sort pas indemne.

 

Comme les forêts, l’amour est profond, se peut pénétrer, l’on peut s’y engloutir, s’y dissimuler. Mais il arrive parfois que la forêt soit si touffue qu’on ne puisse jamais en sortir vivante – et que nulle part l’on n’y trouve trace d’amour.

 

Gallimard, août 2014, 368 pages, 21,90 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Toute la rentrée littéraire 2014

 

Passages choisis :

 

« J’ai compacté toutes les idées que j’avais, j’ai injecté dans l’organisme de ce roman vorace l’ensemble de mes carnets, mes sensations fondatrices, mes pensées les plus précieuses, toute ma substance intime, tout ce par quoi, depuis l’adolescence, je me sens écrivain ? » (page 29)

 

« Normalement, ce qu’on acquiert dans ses rêves, on le perd au réveil, malgré tous les efforts que l’on peut faire pour conserver dans ses mains le profit de ses pérégrinations oniriques. » (page 74)

 

« Notre vie est bel et bien le ciel des événements désagréables qu’on est amené à affronter, qui n’en sont que le sol, la terre, et les cailloux : les champs de bataille. » (page 124)

 

« Quel bonheur que d’écrire, quel bonheur que de pouvoir, la nuit, souvent la nuit, s’introduire en soi et dépeindre ce qu’on y voit, ce qu’on y sent, ce qu’on entend que murmurent les souvenirs, la nostalgie ou le besoin de retrouver intacte sa propre grâce évanouie, évanouie dans la réalité mais bien vivante au fond de soi, vivante au fond de soi et éclairée au loin comme une maison dans la nuit, une maison vers laquelle on laisse guider ses pas, seul, conduit par la confiance, l’inspiration, ses intuitions renaissantes, par le désir de rejoindre cet endroit qu’on voit briller au loin dans les ténèbres, attirant, illuminé, en sachant que c’est chez soi, que c’est là que se trouve enfermé, au fond de soi, ce qu’on a de plus précieux, son être le plus secret. » (pages 202-203)

 

« Les mots sont si gentils, étonnamment dociles et bienveillants, ils se laissent si facilement entrevoir et cueillir, je les ordonne sur le papier à la faveur de phrases que je trouve belles, qui se révèlent spontanément au fur et à mesure que j’avance, révélant à moi-même mon propre corps empli de sensations et de forces. Elles se révèlent à moi, ces phrases, comme un paysage le long d’un chemin, il me suffit d’ouvrir les yeux, les phrases sont là dans mes pensées et je les note, je les laisse s’inscrire d’elles-mêmes sur la page, il me suffit d’être en alerte, disponible, toute entière tournée vers ce qui se passe en moi quand je marche et écris, quand je marche en moi-même et laisse tomber les mots de cette cueillette sur le papier, comme si j’étais de nouveau la jeune fille que j’ai été jadis, pleinement dans mon corps, pleinement dans la langue, pleinement dans les mots, pleinement dans mon être : car je ne suis jamais autant moi-même et dans mon être, et dans ma vérité, qu’à travers les mots, les phrases, les livres, les grands auteurs et leur génie de la verbale et tranchante fulgurance. » (pages 203-204)



Trois enfants du siècle, Cyril Massarotto


Trois enfants du sièclePrésentation de l’éditeur :

Trois enfants du siècle pris au piège de leurs antagonismes et de leurs désirs

France a vingt ans, elle est belle et vit dans le XVIe. Sur les Champs-Élysées, elle fait la connaissance de Salim, une « racaille ». Elle l’invite à une soirée où elle doit retrouver Matthias, fervent adhérent d’un groupuscule d’extrême droite.

La rencontre entre les deux jeunes hommes est explosive. Surtout lorsqu’ils se rendent compte que pour France, il n’est pas question de faire un choix : elle veut coucher avec eux deux, ensemble, sinon rien. Un périlleux ménage à trois commence.

Salim et Matthias parviendront-ils à passer outre leurs convictions, leurs idées reçues, leur méfiance ? Et France, que veut-elle exactement ?

Dans ce roman au ton résolument provocateur, Cyril Massarotto dresse le tableau d’une société traversée par des aspirations contraires. Un texte ancré dans une réalité brute, décrite sans fard.

 

Le septième roman de cet écrivain à succès est court, cru, violent, percutant. Il fait s’alterner les voix de trois personnages que tout oppose a priori, des personnages au caractère caricatural renforcé par leurs différences de phrasé, de vocabulaire. Ils existent pourtant, ces personnages, la nature est pleine de caricatures ; la littérature cependant a ce pouvoir, sinon ce devoir, de se détacher de la réalité pour mieux nous y ramener.

 

Cyril Massarotto décrit sans tenter d’expliquer et c’est tout à son honneur. Son roman est tristement fascinant et se dévore. On n’aurait pas détesté toutefois qu’il délaisse l’oralité pour tendre davantage vers le romanesque. Son propos n’en aurait été que plus fort.

 

XO Editions, septembre 2014, 192 pages, 16,90 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Dieu est un pote à moi

Toute la rentrée littéraire 2014

 



Sous les couvertures, Bertrand Guillot


COUV-Sous-les-couvertures-270x395Présentation de l’éditeur :

Un samedi soir, une librairie de quartier. Comme toutes les nuits, sitôt le rideau tombé, les livres s’éveillent et se racontent leurs histoires… Mais ce soir, l’heure est grave : les nouveautés viennent d’arriver, et les romans du fond de la librairie n’ont plus que quelques jours pour trouver un lecteur !

Pour sortir par la grande porte, il leur faudra s’unir et prendre la place des best-sellers solidement empilés près de la caisse. Autant dire qu’ils n’ont pratiquement aucune chance…

Entre roman et conte iconoclaste, Sous les couvertures, quatrième livre de Bertrand Guillot, est une merveille d’humour et d’originalité. Où l’on découvrira, entre autres, à quoi servent les classiques, en quoi les livres ressemblent à leurs auteurs… et pourquoi, à l’habit des académiciens, on a ajouté une épée.

 

 

Bertrand Guillot met en scène un fantasme, celui d’être enfermé une nuit dans une librairie (si le fantasme n’en est pas un, remplacer librairie, au choix, par musée, magasin de mode ou tout autre commerce de son choix). Et un autre – savoir ce que les livres pensent. Les livres qui voient et entendent tant de choses… Les livres qui, s’ils pouvaient parler, diraient « cette espérance qui [les] soulève, le désespoir qui s’ensuit lorsque la main agrippe un de [leurs] voisins, et le cœur qui bat quand c’est enfin [eux] qu’elle saisit… ».

 

On les croit paisibles et stoïques, Bertrand Guillot nous les révèle enflammés, passionnés, jaloux, aigris, naïfs, bienveillants. Humains. Et la capacité de révolte n’est-elle pas le propre de l’homme ? Dans la librairie, le calme semble régner cependant que le feu brûle sous les couvertures… Car se faire une place sur la table du libraire, c’est se faire une place dans le monde des lettres, ce monde « où souvent l’expérience [passe] pour de l’intelligence ». Et vice versa. Et pour parvenir à l’un donc à l’autre, tous les coups sont permis et tous les moyens sont bons.

 

Sous les couvertures est un roman frais et plein d’esprit, malin et truffé de bons mots comme de références aux sixième et neuvième arts, drôle mais pas que. C’est aussi une déclaration d’amour à la littérature à l’heure où les livres se font la guerre – mais parle-t-on encore nécessairement de littérature quand on parle de livres ?

C’est enfin une réflexion sur la production littéraire actuelle – quantité et périssabilité. Sur ce qu’on fait des livres et ce que l’auteur, lui, attend et espère. Sur ce qui l’anime avant le maquettage, avant la promotion, avant les foires et salons (dont Guillot nous offre ici des tranches délectables).

 

Un roman vivant, rythmé, aussi coloré que sa couverture, et qui peut-être contient tous les romans de la rentrée dont on peut se dispenser.

 

Editions rue fromentin, septembre 2014, 184 pages, 16 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Pourquoi écrivez-vous, Bertrand Guillot ?

Hors jeu

Le métro est un sport collectif

Toute la rentrée littéraire 2014

 

 

Lignes choisies :

 

« Les livres portaient les espoirs démesurés et les doutes abyssaux de leurs auteurs, ce qu’ils avaient vécu et ce qu’ils auraient aimé vivre, ainsi que d’infimes morceaux d’âme dont ils n’avaient pas conscience. » (page 12)

 

« L’automne est impitoyable pour les oubliés de la rentrée littéraire. » (page 23)

 

« Est-ce l’auteur qui fait le grand livre, ou ce que les lecteurs en retiennent ? » (page 53)

 

« Et si le grand livre, c’était celui devant lequel le lecteur se sent tout petit ? » (page 54)

 

« La vie est dans le début des histoires. Les fins ne sont jamais que de la morale. » (page 57)

 

« Les livres sont comme les hommes : ils ont toujours moins d’hésitation à nuire à qui se fait aimer qu’à qui se fait craindre. L’amour peut se rompre ; la peur du châtiment, elle, ne vous abandonne jamais. » (page 67)

 

« Il n’est pas nécessaire de posséder toutes les qualités, mais il est tout à fait nécessaire de paraître les avoir. » (Machiavel, cité page 69)

 

« C’était l’une de ces nuits où sans le savoir on abandonne de vieilles lunes pour voir le monde sous un nouveau jour, une nuit où les idées progressent sans qu’on puisse encore les suivre. Une nuit où l’on grandit. » (page 74)

 

« Ce n’est pas au livre d’aller vers le lecteur ; c’est un chemin sur lequel tu ne peux que te perdre. » (page 79)

 

« La mythologie de la Nécessité pouvait se résumer ainsi : tout livre qui n’était pas nécessaire à son auteur était inutile pour le lecteur, et quiconque prétendait le contraire était relégué au rang de publicitaire. » (page 80)

 

« Les pires ennemis sont ceux du même bord. » (page 112)

 

« Beaucoup d’écrivains sont insomniaques, mais pas les auteurs à succès. C’est que ça demande de la discipline, d’écrire un best-seller. Et la discipline se couche tôt. » (page 115)

 

« Toute l’histoire du monde enseignait pourtant bien qu’il fallait savoir donner un peu pour prendre beaucoup à la fin. » (page 131)



Les hommes meurent les femmes vieillissent, Isabelle Desesquelles


Les hommes meurent

« On dit aux petites filles qu’il faut souffrir pour être belle, on devrait leur apprendre la volupté. Arrêter avec la petite sirène. Il y a d’autres moyens de trouver un prince qu’en y laissant ses écailles. » (page 159)

 

 

 

Dix femmes. La plus jeune est un bébé, la plus âgée a quatre-vingt-quatorze ans. Elles sont de la même famille mais ont un autre point commun : toutes passent ou sont passées entre les mains d’Alice, qui tient l’institut de beauté L’Eden. A L’Eden, on ne parle pas des clientes mais des « plus belles femmes », on ne parle pas de rendez-vous mais de rencontres. Alice, « pas complètement à l’aise avec l’existence », a fait de son commerce « un lieu pour oublier. » Après le premier soin, elle offre le champagne ; et elle refuse d’augmenter ses tarifs – pourquoi les moins aisés n’auraient-ils pas eux aussi droit à ses mains ?

Sur ces « plus belles femmes », Alice fait des fiches. Des portraits chinois très subjectifs, préludes à l’écoute des voix desdites femmes. Leurs confidences tissent aussi le fil d’une toile où évolue Eve, l’invisible, la grande absente, trop tôt partie, qui toutes les relie, et qu’Alice est la dernière à avoir vue vivante.

 

Il y a Lili, née Liliane, qui a « changé d’amants comme de culottes » et « avorté d’hommes sans visage et d’embryons de n’importe qui ». Lili qui a reçu le suicide de sa fille Eve comme une punition ; qui a couru, folle, au plus près, en découvrant son corps gisant dans la baignoire. Le plus près, c’était L’Eden, en face de chez Eve. Eve que Lili ne comprend que depuis qu’elle n’est plus là.

Il y a Barbara, quatorze ans, qui vient de commencer une « autobiographie graphique » dans laquelle elle se venge des souffrances que lui inflige la vie réelle.

Il y a Clarisse, pour qui « un massage avec Alice vaut tous les amants du monde ».

Il y a Yves, sur le point de se faire opérer pour changer de sexe et enfin « ne plus être quelque chose entre rien et rien, une fumée qu’on traverse », qui rêve d’avoir comme toute femme culotte de cheval et peau d’orange, et qu’Alice « a aidé à supporter [sa] carcasse d’homme ».

 

Par cette série de portraits, collections d’instantanés, tranches de vies au féminin, Isabelle Desesquelles interroge « le temps de naître et le temps de mourir », mais surtout tout ce qui entre les deux fait l’existence d’une femme. Les joies et les peines, ce que l’on reçoit et ce que l’on transmet, ce que l’on découvre seule. Le plaisir et la peur, le mariage et l’enfantement. La condition féminine et les regards portés sur elle, qui varient selon l’âge et l’expérience. Etre une femme se décline de mille façons. Le corps des femmes et les blessures invisibles qu’y laissent les maris et les amants – les blessures, et les marques de bonheur aussi. Les corps des femmes qui résonnent des cris muets des hommes partis. La douleur des femmes, qui « traverse les siècles ».

 

L’esthéticienne supposée ne s’occuper que de l’enveloppe fait parler les épidermes. Elle fait partir les tensions avec les peaux mortes. « Mon métier, c’est d’aider les gens à comprendre qu’ils sont leur plus belle rencontre. » Son salon de beauté, les femmes y viennent pour bien plus qu’une épilation ou une manucure. Et elles savent pourquoi elles y reviennent.

 

Le huitième livre d’Isabelle Desesquelles, auteur notamment de Fahrenheit 2010 et de Quelques heures de fièvre, est une invitation réussie à penser autrement le corps et à replacer l’amour au centre de l’existence.

Un roman choral qui, tout en donnant à entendre des voix singulières, tend à l’universel. L’éternel féminin, dit-on.

 

Cet article est paru dans la Revue littéraire n°55 (éditions Léo Scheer)

 

 

Editions Belfond, 14 août 2014, 224 pages, 18 euros

 

Citations choisies :

 

« C’est bavard, une peau. Elle révèle l’état d’une personne, où elle en est de sa vie, où je peux agir. » (page 11)

 

« Même mal en point ou en mille morceaux, il nous reste toujours quelque chose de la force qui naît avec nous. » (page 12)

 

« On essaie d’être la meilleure, et quand on n’y arrive pas on cherche à être la pire. » (page 35)

 

« La bouche la plus scellée n’empêchera pas un corps de révéler ce que l’on a fait de lui, ce qu’il fait de nous. » (page 35)

 

« Une femme est un livre ouvert lorsqu’elle se déshabille. » (page 35)

 

« Chacun de ses gestes me libère d’une tension. » (page 38)

 

« Savoir que l’on a une grande sœur protège de presque tout. » (page 55)

 

« La grande affaire de la vie d’une femme : trouver un mari et pondre. » (page 55)

 

« Le plaisir, quand on l’attrape, faut pas le lâcher. » (page 66)

 

« La vieillesse s’installait, et en ne la cachant pas je l’accueillais mieux. » (page 86)

 

« On dit que passé quarante ans une femme doit choisir entre son visage et ses fesses. » (page 86)

 

« Un homme m’avait épousée, il m’avait choisie et je me sentais complète. Aboutie. La cruche ! » (page 89)

 

« Est-ce qu’un enfant n’a pas aussi la mémoire que ses parents lui donnent ? » (page 92)

 

« Eplucher les légumes a été une issue. » (page 94)

 

« Certains virages, si on ne les prend pas, se transforment en reproches, et on les promène partout. » (page 100)

 

« On ne choisit pas le désespoir. » (page 103)

 

« La déchéance de nos parents, c’est un peu la nôtre. […] Tous, nous redoutons de devoir être un jour les parents de nos parents, parce que leur vie aura duré trop longtemps. » (page 109)

 

« Il faut parler des morts, c’est assez de les mettre dans une boîte. » (page 137)

 

« Il en est de certaines phrases comme de certains souvenirs : on ne veut pas les poursuivre. » (page 137)

 

« Ride. Tu changes une lettre et ça fait : rire. » (page 185)

 

« Un jour trop de jours tuent. » (page 185)

 

« Mon corps m’appartient mais je ne le sais pas. Il me faudra le brader pour le comprendre. » (page 185)

 

« Il paraît qu’on ne dit plus paysans mais travailleur pauvre. » (page 203)

 

« On meurt mais on continue à tenir les rênes de la mémoire de ceux qui nous ont aimées. » (page 209)

 

« Plus on vieillit, plus les absents nous occupent. » (page 210)

 

« Les réunions familiales ne sont pas pour se voir, mais pour tenter de retrouver ceux qui ne sont plus là. » (page 210)

 

« Un enfant qui grandit avec des parents amoureux, il pousse droit. » (page 215)

 

« A quel âge ça commence, la peur ? » (page 218)