Mon amour, Julie Bonnie  


Mon amourPrésentation de l’éditeur :

« Nous ne nous sommes rien dit. Tess a pris toute la place. Puis tu es parti en laissant entre nous un vide silencieux. Tu sais bien faire ça. Ce que tu choisis d’ignorer disparaît. Si on n’en parle pas, ça n’existe pas. Tu dis qu’il ne faut pas se gâcher l’existence. Tu as raison. Nous gardons la tête haute en nous aimant sans parasites.   La trotteuse tremblote, sautille, et continue de tourner en rond. Je suis immobile. Au moindre mouvement, quelque chose va commencer et j’ai l’intuition qu’il vaudrait mieux que tout s’arrête. » J. B.

 

Un homme et une femme s’écrivent. Ils s’aiment, elle vient d’accoucher de leur enfant et lui, pianiste, est parti en tournée. Passion amoureuse, fusion maternelle, engagement artistique s’entremêlent et s’entredévorent tandis qu’un autre homme entre en jeu. Au fil des lettres et de l’inéluctable chassé-croisé amoureux, chacun se découvre livré à sa solitude.

Julie Bonnie saisit avec une extrême sensibilité une histoire qui s’écrit autant dans les mots posés sur le papier que dans les marges d’échanges impossibles. Un regard bouleversant sur la fugacité des rencontres, la transmission et la force des silences.

 

 

La narratrice est la femme d’un marin restée au port : son homme, pianiste de jazz, s’est envolé pour jouer ailleurs, quatre jours seulement après qu’elle a accouché de leur fille, Tess. A lui les paillettes de la tournée – croit-on-, à elle une vie qui « se résume à un bébé, du lait, du sang » – croit-on encore.

 

page 58Ils n’ont pas eu le temps de devenir une famille, il faudra attendre la fin de la tournée pour cela. Entre eux, Tess prend toute la place. Ou pas. Car il y a aussi le monde autour d’eux, le monde qu’ils offrent à leur fille, la pluie qui soulage Paris et le début de l’effacement de la réalité.

 

Ils (s’)écrivent ce qu’ils ne peuvent se dire. Pendant que le père se raccroche aux photos reçues via son téléphone, sa messagerie, pour ne pas oublier le visage de l’enfant qu’il a entraperçue avant de filer, le corps de la mère devient sanctuaire, en attendant que les sensations reviennent. Mais les amants sauront-ils se retrouver, de n’avoir pas vécu ensemble cette période consécutive à tant de bouleversements, cette période qui en contient tant de nouveaux ?

 

Parfois, des tiers interviennent dans cette non-correspondance. Un ami, un parent – ou alors une lettre s’adresse à Tess. Il y a parmi ces morceaux d’autres la bouleversante missive de la mère de l’homme qui, écrivant à sa bru, confesse qu’elle ne peut se réjouir de la naissance de Tess, ni ne veut se lier à la fille d’un fatalement mauvais père, à la femme d’un fatalement mauvais conjoint. Le malheur, la défection, l’abandon en forme de fatalités.

 

Les placards sont vides, les corps sont pleins, mais que devient le couple qui a voulu se multiplier ? « Nous étions heureux, parfaitement, mais nous ne pouvions pas nous contenter de ça. », écrit Julie Bonnie. Le mieux est parfois l’ennemi du bien.

 

Mon amour,, c’est l’histoire de l’apprentissage par une femme d’une autre forme de solitude, puisqu’elle est désormais deux, et l’histoire d’une réconciliation avec son corps bouleversé. Mais ce n’est pas seulement cela. Il y a des sanglots longs et la musique, des couleurs pâles et la peinture.

C’est l’histoire d’une transformation. D’une virgule, et de tout ce qu’il y a après.

 

Après Chambre 2 que j’avais tant aimé, voici un livre à la construction tout aussi maîtrisée, et au style qui confirme le talent de son auteur.

Mon amour, est un roman qui dit ce que d’autres n’osent pas – que de la vie, on ne se remet pas.

Et que ce n’est pas si grave.

 

 

Grasset, mars 2015, 224 pages, 17,50 €

 

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En marge :

 

« Quand tu n’es pas là, je me mets à t’aimer comme une folle. » (page 12)

 

« Ce que tu choisis d’ignorer disparaît. » (page 20)

 

« Maintenant, je suis la mère de ton enfant. Je suis la femme qu’on trompe. » (page 27)

 

« Je suis passée de l’autre côté d’une barrière dont j’ignorais l’existence. » (page 40)

 

« C’est ça mon talent. Un père qui ne croit pas en moi et qui m’ordonne d’être meilleur que lui. » (page 44)

 

« Tu es loin et je ne veux pas t’aimer au téléphone. » (page 46)

 

« C’est fou ce que le corps traverse. » (page 53)

 

« Nous étions heureux, parfaitement, mais nous ne pouvions pas nous contenter de ça. » (page 69)

 

« Les pavés me rappellent comme le monde est vieux et j’aime ça. » (page 71)

 

« Rien ne se peut qui ne soit pas sorti d’une femme. » (page 71)

 

« Je me débrouille comme je peux avec ma trahison. » (page 74)

 

« Je cherche la couleur de cet instant. » (page 108)

 

« On ne s’inquiète pas si quelqu’un meurt de peindre, il n’a qu’à arrêter. » (page 120)

 

« Nous voilà à mi-parcours. Plus qu’à redescendre vers ton retour. » (page 122)

 

« Les femmes pleurent, les hommes disparaissent. » (page 131)

 

« Je n’ai plus de larmes, je les ai toutes pleurées. » (page 131)

 

« La couleur peut rendre fou, elle n’est jamais juste, et profonde comme un puits. » (page 142-143)

 

« Si le sol tremble sous nos pieds, c’est pour tester notre équilibre, pas pour que l’on se jette à corps perdu dans la première faille tectonique. » (page 152)

 

« Je voudrais que ma maison, ce soit toi. » (page 179)



L’homme qui aimait trop travailler, Alexandre Lacroix


L'hommequicouvQuatrième de couverture :

Sommer a un problème, mais il est le seul à l’ignorer : il travaille sans cesse. Directeur de la chaîne logistique d’une grande entreprise, il a oublié qu’une autre vie était possible. Il jongle entre les réunions commerciales, les coups de fil et les manœuvres malveillantes de son supérieur hiérarchique, et se targue de maîtriser son emploi du temps à la perfection. Bien sûr, il y a comme un paradoxe entre son engagement, à corps perdu, dans son métier et la dimension parfaitement dérisoire de celui-ci: vendre toujours plus de biscuits à toujours plus de clients. Mais il continue. Jusqu’à ce qu’un grain de sable vienne gripper cette machine bien huilée.

En mettant en scène l’homo faber des temps modernes, Alexandre Lacroix nous offre un roman percutant sur notre relation au travail quand elle est vécue comme une servitude volontaire. L’homme qui aimait trop travailler s’ouvre comme une comédie mais pourrait bien se muer en tragédie contemporaine.

 

Nombreux sont ceux qui se reconnaîtront dans le portrait que fait Sommer de lui-même, de la permanente actualisation de ses messageries, et ce dès la première heure de la journée, à son rapport aux listes, et le plaisir inouï, presque jouissif, qu’il ressent quand il en raye les lignes.

Pour ce supply chain manager, le travail est « la clé de la construction de soi ». Hélas, la reconnaissance n’est jamais à la hauteur, et c’est ce qui conduit à l’inévitable : le burn out.

 

L’homme qui aimait trop travailler est un roman bref et rythmé sur l’un des grands maux de notre siècle. Alexandre Lacroix a la bonne idée d’émailler le monologue du narrateur de ses regrets qui prennent la forme de sujets d’études touchés du doigts et laissés de côté – des sujets d’études qui sont aussi des leçons de vie et de philosophie, des enseignements tirés de comportements animaux, végétaux, ou de peuplades plus ou moins lointaines qui valorisent le présent et dont les coutumes permettent de relativiser bien des choses à l’heure, sous nos latitudes, de l’immédiateté et de l’accumulation (des points de retraite, mais pas que).

L’ampleur du sujet aurait cependant mérité davantage de développements.

 

Flammarion, mars 2015, 174 pages, 17 euros

 

A LIRE AUSSI SUR SOPHIELIT :

Fabienne Swiatly, Gagner sa vie

Frank De Bondt Le bureau vide

Laurent Laurent, Six mois au fond d’un bureau

Delphine de Vigan, Les Heures souterraines

Thomas Zuber et Alexandre Des Isnards, L’open space m’a tuer

Tous les romans français

 

Un extrait :

« J’aime, j’adore travailler en open space. Eh oui, je sais ! Il est de bon ton de se lancer dans de longues jérémiades, dans de complaisantes complaintes au sujet de l’organisation décloisonnée des espaces de bureau. Adieu, la belle intimité d’antan ! L’open space soumettrait chacun à la surveillance de tous, ce serait une sorte de dictature inventée par les architectes d’intérieur. Pire, il créerait une source de distraction et de tension nuisant gravement à l’équilibre psychique. Voilà ce qu’on répète à l’envi – rien de plus faux, selon moi. Bon, évidemment, je n’irai pas jusqu’à prétendre que j’apprécie d’entendre tel collègue pianoter avec nervosité sur son bureau ou tel autre faire cliqueter son stylo-bille, et je reconnais que certaines conversations téléphoniques extraverties neutralisent l’étage pendant plusieurs minutes. Pourtant, j’aurais du mal à me passer de l’open space, auquel je me suis accoutumé comme à une drogue. Si je me retrouvais seul dans un bureau parallélépipédique, les symptômes du manque ne tarderaient pas à se manifester, j’aurais la sensation de manquer de liberté comme un hamster trottinant dans sa roue ; je serais moins en forme, aussi, car j’ai remarqué que les bureaux paysagers permettaient une circulation invisible de l’énergie : quand tout va bien, c’est-à-dire lorsque le brouhaha de l’étage est maîtrisé, régulier comme le ronronnement d’un vieux matou sympathique, il y a une sorte d’électricité palpable dans l’air, chacun est porté par la présence des autres, nous ne faisons plus qu’un seul corps, nous participons à une dynamique unique. Et c’est encore mieux que dans les sports d’équipe. Au volley ou au foot, on n’a la balle que pour de courtes apogées, et l’on est obligé de la repasser rapidement à un partenaire, sous peine d’être houspillé ; les vrais moments d’intensité sont rares. Travailler en open space, c’est pratiquer un sport collectif où il serait possible de jouer perso à l’infini, d’être sans cesse à l’attaque face aux cages. Qui dit mieux ? »

 

Post-it : 

« Un mail est infiniment plus propre qu’une poignée de main. » (page 25)

« On ne peut jamais comprendre ce dont on n’a pas joui. » (page 40)

« Jamais les bonnes manières ne s’affichent de façon aussi éclatante chez un être humain que lorsque la supériorité lui est acquise. » (page 68)

« J’ai compris qu’on pouvait parler en se jetant pour ainsi dire au milieu du silence qui nous sépare de nos interlocuteurs, comme sur un ring. » (page 91)

« Il y a des êtres qui ne peuvent devenir humains que s’ils en bavent. » (page 120)



Un hiver à Paris, Jean-Philippe Blondel


Un hiver à ParisPrésentation de l’éditeur :

Jeune provincial, le narrateur débarque à la capitale pour faire ses années de classe préparatoire. Il y découvre une solitude nouvelle et un univers où la compétition est impitoyable… Confusion des sentiments, attirance pour la mort et pour la vie, succès gagné sur un malentendu, amertume et plaisir… On retrouve dans Un hiver à Paris tout ce qui fait le charme des romans de Jean-Philippe Blondel.

 

 

Victor, pas encore vingt ans, démarre sa deuxième année de classe préparatoire à Paris. Invisible, il se laisse porter et regarde la vie passer. Un jour, Mathieu saute, et l’ordre du monde s’en trouve bouleversé.

Pour Victor, le temps s’arrête alors que pour tant d’autres, la vie continue normalement.

Cependant que ne pas s’être tué ne signifie pas nécessairement rester vivant.

 

Mais Victor qui était transparent la première année, parce qu’il a vu la chute de Mathieu, parce qu’il lui avait déjà parlé, devient soudain l’objet de l’attention collective. Tout le monde s’intéresse à celui qui a connu le suicidé, qui était son ami. Peu importe que ce ne soit pas tout à fait exact : Victor ne parvient pas à refuser le beau rôle qui tout à coup s’offre lui, lui qui n’en cherchait ni n’en attendait aucun. Il choisit d’en profiter pour vivre enfin.

 

Jean-Philippe Blondel raconte les classes prépa, ces rites de dévalorisation qui perdurent chez les professeurs, tout comme les profils-type de certains élèves. Lui qui sait si bien saisir les instants minuscules, les silences et les attentes, lui qui met du Véronique Sanson dans ses romans, raconte aussi cette impression de décalage horaire quand l’étudiant revient en terres familiales et retrouve les camarades d’hier déjà entrés dans cette vie que l’on dit active.

 

Ce roman dit cet instant précis, précieux, où l’on découvre que l’on est un individu à part entière. Pas seulement un fils, une fille. Un individu à part entière. Apte à décider de la couleur à donner à son existence, et du chemin à prendre. Apte à désobéir, le cas échéant. Décevoir, si c’est nécessaire. Le poids et la culpabilité de la transgression sociale.

Etre adulte et vacciné ne suffit pas toujours pour être un individu à part entière.

 

Et si les meilleures décisions étaient celles qu’on prenait sur un coup de tête ?

Tandis que le père de Mathieu fait de Victor le suppléant du fils disparu, plane au-dessus de l’étudiant le fantasme de disparaître pour se réinventer une existence différente ailleurs. Certains l’ont fait, et il n’est jamais trop tard pour changer d’existence.

Il s’agit de penser au présent et pas seulement à l’avenir

 

Un hiver à Paris pose la question de sa place dans l’existence – celle qu’on se fait, éventuellement différente de celles que les autres envisagent pour soi. Il met des mots sur un rapport familial qui change, dépeint l’étudiant qui soudain a honte de ses parents, qui prend conscience de tout ce qui sépare les deux mondes – le sien et le leur -, du fossé qui se creuse irrémédiablement.

Les regrets des possibles sont lourds à porter. Et il y a mille façons de sauter par-dessus la rampe.

 

Ce roman doux-amer est aussi le portrait d’un jeune homme qui découvre son penchant pour le monde des vivants. Ecrire est le moyen qu’il a trouvé pour ne pas sauter. A chacun, à tout âge, d’inventer le sien.

 

Editions Buchet/Chastel, janvier 2015, 272 pages, 15 euros

 

 

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Et rester vivant

Le baby-sitter

5 questions à Jean-Philippe Blondel

 

Instantanés :

 

« Nous sommes beaucoup plus résistants que nous ne le croyons. » (page 13)

 

« Vomir la jeunesse pour son inculture n’est qu’une ultime preuve de la détestation de soi. » (page 50)

 

« Au fond d’eux-mêmes, la sélection naturelle, ils y croyaient ; et ils étaient contents que quelqu’un d’autre se charge du sale boulot. » (page 53)

 

« Dehors, c’était jeudi. » (page 61)

 

« Je n’étais peut-être pas très sain, mais j’étais sauf. » (page 72)

 

« La vie d’un étudiant de classe préparatoire se résumait à une série d’anecdotes décalées. » (page 81)

 

« Je me suis entendu me taire. » (page 117)

 

« Un peu plus et je me serais cru vivant. » (page 143)

 

« Je ne pouvais pas changer d’existence. » (page 144)

 

« Est-ce qu’on pourrait passer une vie comme ça, à l’écart du monde, dans un no man’s land de confort et de chaleur, à regarder les autres s’échiner à trouver un sens à leur existence ? » (page 165)

 

« Les langues étrangères, vivantes ou mortes, apaisent la réalité. » (page 170)

 

« Parfois, on ne voit dans les promesses des autres que le chemin qu’on a fait soi-même. » (page 189)

 

« Mieux vaut devenir le maître des illusions que le jouet de ceux qui vous entourent. » (page 194)

 

« J’étais comme le milieu dont j’étais issu – populaire. » (page 200)

 

« Dans les familles où les sentiments s’expriment, les enfants doivent être moins enclins à escalader les rampes et à se jeter dans le vide. » (page 224)

 

« Vivant ou mort, cela ne faisait aucune différence. Alors autant vivre. » (page 226)

 

« Pourquoi se jeter dans la fiction quand on a la réalité en face de soi ? » (page 226)

 

« Le monde bouge imperceptiblement, la Terre tourne et ses habitants ne s’en rendent pas compte ; c’est la même chose, parfois, pour les êtres humains. » (page 251)

 

« Les Etats-Unis, ce pays où les couleurs sont si vives qu’elles délavent automatiquement les souvenirs européens. » (page 256)

 

« C’est le propre du roman d’amener le lecteur à renoncer au sommeil. » (page 261)



Je suis un dragon, Martin Page


Je suis un dragonPrésentation de l’éditeur :

 

« On s’habitue à être surhumain, et très vite on comprend que ce n’est qu’une des multiples façons que la vie a trouvées pour nous dire qu’on est un inadapté. »

Margot est une jeune orpheline timide et solitaire. Un jour, elle découvre sa véritable nature : elle est douée de capacités extraordinaires. Ces pouvoirs la terrifient, elle les dissimule jusqu’à ce qu’un événement tragique la contraigne à se dévoiler. On lui demande alors de mettre ses dons au service de l’humanité. Sa vie se partage désormais entre son quotidien de jeune fille espiègle et des missions d’une grande violence. Adulée et crainte, elle devient une icône. Mais peut-on sauver le monde si l’on s’y sent étranger ?

En s’inspirant de l’univers des superhéros, Martin Page se réapproprie les codes habituels du genre. Captivant, bouleversant, Je suis un dragon est un roman sur la puissance de la fragilité et sur la possibilité de réinventer sans cesse nos vies.

 

 

Comme tous les adolescents de son âge, Margot, objectivement dotée de qualités nombreuses, se sent différente. Elle l’est plus que d’autres.

Comme tous les adolescents de son âge, Margot attend l’avenir avec impatience. Arrive un moment où la jeune fille ne peut plus faire comme si elle était normale. Un massacre dans le collège où elle est élève lui permet de découvrir sa vraie nature.

Dès lors, tout s’enchaîne. Margot est indestructible. Et elle intéresse fortement les services secrets des grandes puissances mondiales. Car Margot est une arme – une arme « sensible, fragile, perdue, et en pleine croissance » – mais une arme tout de même. Margot devient Dragongirl, elle est entourée de chaperons bienveillants et d’individus intéressés – dont le docteur Poppenfick, qui a la réussite pour seule morale – et elle se met à baby-sitter l’humanité. C’est qu’elle a une dette à payer…

 

Dans ce roman-parabole en forme de conte fantastique (et vice versa), Martin Page met en scène une inoubliable héroïne dont la force est aussi la principale faiblesse (et réciproquement). Cette Margot, qui a le bon goût d’écouter Nina Simone, voudrait bien guérir alors qu’elle n’est pas malade. Ce n’est pas parce qu’elle est condamnée à ne pas mourir qu’elle sait vivre. Il va lui falloir apprendre. Comme tous les adolescents de son âge – sa différence en plus. La vie quotidienne est déjà une guerre. Une déception amoureuse fera abandonner à Margot sa naïveté. La voilà devenue adulte…

 

 

« Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs. » disait Cocteau dans Les mariés de la Tour Eiffel.

Martin Page décrit de façon fascinante la convoitise dont Margot devient rapidement l’objet, de même que tous les espoirs qu’elle génère, les fantasmes qu’elle véhicule, les polémiques qu’elle fait naître. Ce faisant, il interroge les rapports au pouvoir, à ceux que la société érige en héros, ainsi que l’acceptation de la différence et la peine de mort.

Et si, comme le pense le docteur Poppenfick, ce n’étaient pas les surperhéros les surhommes, mais plutôt les « gens normaux » qui seraient des sous-hommes ? Toutes les hypothèses sont permises.

 

Un roman contemporain autant qu’atemporel, truffé d’humour et qui a la portée et la puissance d’une fable.

 

Editions Robert Laffont, janvier 2015, 288 pages, 18,50 euros

 

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Morceaux choisis :

 

« Margot était vivante, mais dans ses yeux la mort était entrée. » (page 17)

 

« Elle aurait voulu résister à leur amour, mais ils ne donnaient rien. » (page 20)

 

« Son invulnérabilité était une tare à ne surtout jamais révéler. » (page 31)

 

« Quand elle lisait, dessinait ou étudiait, elle n’était pas différente des autres enfants, et pour autant elle n’abandonnait rien de sa vraie personnalité. » (page 31)

 

« On n’échappe pas longtemps à ce que les autres devinent de nous. » (page 32)

 

« La haine est la seule véritable communauté possible. » (page 34)

 

« Le public désirait la vérité, c’est-à-dire que la vérité soit ce qu’il désirait. » (page 50)

 

« Les sentiments sont un piège et une faute professionnelle, ils diminuent la vigilance et la rationalité. » (page 59)

 

« Leur vie intime avait fondu au soleil des missions et des réunions. » (page 64)

 

« On n’y croyait pas vraiment, mais on se disait que Margot était peut-être radioactive. » (page 70)

 

« Comment une fille normale pouvait être si anormale ? » (page 74)

 

« A quoi bon fuir si personne n’est capable de me rattraper ? » (page 92)

 

« On s’habitue à être surhumain, et très vite on comprend que ce n’est qu’une des multiples façons que la vie a trouvées pour nous dire qu’on est un inadapté. » (page 92)

 

« Le désir de contrôle des adultes les pousse à mettre des verrous même aux endroits où ils ne sont pas nécessaires. » (page 93)

 

« Si ses forces physiques étaient exceptionnelles, ses capacités psychologiques n’étaient pas supérieures à la moyenne. » (page 109)

 

« Les monstres ont leur place parmi les hommes. » (page 113)

 

« Elle n’avait jamais aussi bien dormi que depuis qu’elle savait qu’elle aiderait l’humanité. » (page 119)

 

« Les règles et les codes humanistes nuisaient à l’esprit scientifique. » (page 119)

 

«  [Il n’y a] pas de meilleur anxiolytique que la vie dans un quartier populaire. » (page 123)

 

« Les êtres puissants ont toujours des manières enfantines. » (page 139)

 

« Le monde ne pardonne pas le bien qu’on lui fait. » (page 146)

 

« C’est l’obstination qui fait le génie, c’est l’acharnement qui sépare le commun des mortels des grands hommes. » (page 148)

 

« Et si le surnaturel était l’explication ? » (page 148)

 

« Poppenfick avait davantage d’admiration pour les plantes que pour les hommes : les plantes ne fuyaient pas. » (page 149)

 

« Elle avait compris que sa fragilité n’était pas de la faiblesse. » (page 168)

 

« Dès qu’on quitte l’ombre, on doit se compromettre. » (page 175)

 

« L’amour, c’était encore mieux que de voler : les frissons ne venaient plus du vent et de l’altitude, mais de l’intérieur de son corps. » (page 183)

 

« Elle avait compris que tous les gens importants étaient juste des gens. » (page 198)

 

« On ne se venge pas du hasard. » (page 206)

 

« L’imagination est parfois ce qui rend le mieux compte de la réalité. » (page 249)

 

« Elle était libre. C’était un crime. On ne le lui pardonnerait pas. » (page 272)

 

« La démocratie, c’est de la contrebande. » (page 275)

 

« Les pouvoirs ne peuvent pas s’utiliser au grand jour. » (page 278)



Un tout petit rien, Camille Anseaume


couv_anseaume_hdPrésentation de l’éditeur :

 

« On n’a ni projets ni même le projet d’en avoir. Le plus gros engagement qu’on ait pris ensemble, c’était de se dire qu’on s’appellerait en fin de semaine. C’était quand même un mardi. On s’aime surtout à l’horizontale, et dans le noir, c’est le seul moment où on n’a plus peur de se faire peur, où on ose mélanger nos souffles sans redouter que l’autre se dise que ça va peut-être un peu vite. C’est beaucoup plus que sexuel, c’est beaucoup moins qu’amoureux. C’est nos culs entre deux chaises, c’est suffisant pour faire semblant de faire des bébés, pas pour en avoir. »

Avec un humour et une justesse remarquables, Un tout petit rien raconte l’histoire d’un choix. Le choix que fera une jeune femme enceinte de l’homme qui partage ses nuits, mais pas beaucoup plus. Un très joli roman, aussi intime qu’universel, sur le passage mouvementé d’une existence à une autre.

 

 

Ça n’était pas voulu, ça n’était pas prévu. Pourtant c’est là. Un clandestin. « Une tumeur », dit aussi Camille, la narratrice. Que faire ? Il n’y a pas trente-six solutions ; à vrai dire, il n’y en a même que deux. Or l’une la terrifie, et l’autre la panique.

 

D’après la loi, « la femme est seule juge de la situation de détresse » qui peut mener à la décision de l’IVG. La narratrice n’est pas certaine que cela l’arrange. Il n’y a rien de pire que d’avoir le choix. Elle voudrait pouvoir rompre avec ce qui grandit en elle comme on rompt avec un amant, et se prend à envier ceux qui sont contre l’avortement. Eux au moins n’ont pas à décider.

 

photo(2)Ce n’est pas le bon moment, se persuade Camille qui tente de réfléchir de façon pragmatique et se perd en tableaux comparatifs et autres rationalisations. « Noël en été ça n’a pas d’intérêt. » Mais qu’est, au fond, le « bon moment » pour avoir un enfant ? Existe-t-il seulement ?

 

La narratrice traverse comme elle peut « l’embargo des douze semaines », jalousant celles qui ont « le ventre plat et la vie devant elle ». Chez ses parents, son état est tabou – mais tout le monde s’affaire malgré tout pour prévoir les pyjamas nécessaires, tandis que Camille confie ses secrets d’adulte à sa chambre d’adolescente hélas sous dimensionnée pour les recevoir.

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Dans ce journal plein de tendresse et d’humour, Camille Anseaume dit les doutes, les refus, la colère et le bonheur qui accompagnent sa narratrice obligée de faire un choix lourd de conséquences. Elle raconte tout ce qui change, tout ce qui se rompt à jamais. C’est frais et juste, sincère et rythmé,drôle et imagé, et on s’attache très vite à cette pétillante narratrice pétrie de contradictions, petite sœur de Bridget Jones, héritière de valeurs judéo-chrétiennes ancestrales et fille de son époque.

 

Un très joli premier roman, et une belle promesse : car s’il est bien une naissance à laquelle on est certain d’assister dès le premier quart du livre, c’est celle d’un écrivain.

 

Éditions Kero, février 2014, 252 pages, 17 euros

 

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Échos :

 

rien« On n’a ni projets ni même le projet d’en avoir. » (page 14)

 

« Les seules choses très graves, c’est celles sur lesquelles on ne peut plus agir. » (page 42)

 

« En me réveillant je ne veux pas le garder. Dans la salle de bains j’ai changé d’avis. Une chance que je n’aie que deux pièces. » (page 58)

 

« Je le connais comme si je l’avais aimé. » (page 105)

 

« Le monde est plus gai depuis qu’il te connaît. » (page 114)

 

« Je rattrape en quelques heures les mois d’amour que je te devais. » (page 115)

 

« Le bon moment n’est pas toujours celui qu’on croit. » (page 119)

 

« Tu es toujours mieux là que dans les couilles de ton père. » (page 150)

 

« Je suis devenue une chose divine, intouchable, une dépressive malgré elle, une malade imaginaire, une qu’on console, qu’on écoute et qu’on rassure, à qui on colle des pansements partout sur les mots. » (page 171)

 

« Ce qui est à la fois le plus beau et le plus fatigant quand on est enceinte et seule, c’est la conscience de la nécessité absolue de se souvenir pour deux. » (page 189)

 

« Tant d’amour qui se croise dans une si petite cage d’escalier, je n’aurais jamais pensé que ça pourrait rentrer. » (page 194)

 

« On ne peut avoir envie de fraises qu’avec quelqu’un près de soi pour nous les refuser ou aller les chercher. » (page 201)



Le meilleur du monde, Virginia Bart


le meilleur du mondePrésentation de l’éditeur :

Jeanne a bientôt quarante ans. Elle est mariée avec Nicolas depuis presque vingt ans et vit à Paris où elle est journaliste. Elle est cérébrale, rationnelle, ambitieuse, soucieuse des apparences et impassible. En réalité, elle souffre et elle s’ennuie. La vie lui paraît fade et le vrai bonheur hors d’atteinte. Un soir d’été à Sète, elle retrouve Christophe, son amour de jeunesse. Instinctif, sensuel, dilettante, rebelle, insouciant, il est son contraire.

Pourtant c’est le coup de foudre. Pendant quelques mois, Jeanne vit enfin en osmose avec elle-même et avec le monde. Au nom de la promesse d’une vie enfin rayonnante et vibrante, elle décide alors de tout quitter. Mais le merveilleux peut-il durer ?

 

 

Jeanne est une femme comme il en est beaucoup autour de nous. Elle affiche les apparences d’une vie où tout va bien, pourtant elle s’est toujours sentie vide, une ébauche d’elle-même ; vivre ne lui a jamais été évident, elle fuit le présent en se défonçant à ce qu’elle peut, et c’est groggy qu’elle espère un futur différent ; depuis toujours elle attend qu’il se passe quelque chose dans son existence. Cela va finir par arriver. Jeanne recroise Christophe, son premier amour, celui d’avant la vie qu’elle s’est choisie.

Pour l’héroïne, la fonction fait l’individu. La carriériste, qui évolue dans un milieu dont Christophe ignore tout, n’impressionne nullement ce dernier. Cet homme qui la connaissait avant est peut-être le seul à la voir pour ce qu’elle est davantage que pour ce qu’elle fait. Comment résister ? Comment ne pas vouloir raviver une flamme qui a brûlé si fort ?

 

Jeanne s’est acclimatée aux codes du monde sans surprises qui est le sien. Ces codes, Christophe les fait voler en éclats. Christophe la ramène à la vie, la régénère, lui donne tout son amour. Cet amour est inconditionnel et réciproque. Mais Christophe exècre le monde dans lequel s’est construite Jeanne, et ce paradoxe au cœur de ses propres sentiments la ronge de plus en plus. Au bout d’un temps, les non-dits viennent gripper la fluide mécanique de l’amour.

 

Virginia Bart met des mots sur ces parenthèses que sont les vacances, l’été, ces périodes de respiration – voire de rupture, de rythme du moins – qui invitent à un recommencement auquel on renonce au retour. Elle dépeint avec beaucoup de finesse la fatalité du quotidien, la beauté des sursauts qui en sont le sel, la résignation des plus exigeants. Elle dit combien il peut être difficile de se soustraire aux attentes des autres, si insistantes qu’elle devienne parfois les siennes. Combien il peut être vertigineux de vivre en dehors de leur regard.

Les exigences sont nécessaires, en amour en particulier, mais les exigences ont leurs limites…

 

Un beau petit roman sur la volonté de changer et de vivre, sur la capacité à saisir la chance de bonheur lorsqu’elle se présente, et une intellectualisation de l’amour à l’épreuve de la vie moderne et du quotidien d’une grande justesse.

Il est cependant encore permis de croire que l’amour extraordinaire, sans concession ni renoncement, peut durer…

 

Editions Buchet/Chastel, janvier 2015, 160 pages, 13 euros

 

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Fragments choisis :

 

« Cette perception diminuée de l’existence ne m’avait laissé à ce jour presque aucun moment de répit. » (page 27)

 

« A cette époque, l’emportement de corps coûtait cher. Parce qu’on s’aimait, ou juste pour le plaisir, on cédait à la tentation et on devait après coup donner la preuve que derrière ce désir fou, il y avait de la morale, du sérieux, de l’engagement. Alors on se mariait sans rien savoir l’un de l’autre, sans rien connaître de la vie. » (pages 38-39)

 

« Je planifiais sans relâche le moment où tout irait mieux, où ma vraie vie, sans problème et sans souffrances, commencerait enfin. » (page 55)

 

« Il m’a ramenée à la vie. Il est maintenant l’heure que je retrouve la mienne. » (page 88)

 

« Un enfant se faisait avec « la bonne personne », au « bon moment », une fois que l’on « avait reglé ses problèmes personnels », « quand on était installé dans l’existence ». En vertu de quoi, j’avais toujours remis l’enfantement à plus tard. Nous n’avions, selon mes critères, pas assez de temps, d’argent, de sérénité, de force, de distance avec l’histoire de nos parents, de maîtrise de nos folies et de nos faiblesses. » (page 94)

 

« Pour la première fois, je suis la seule femme sur terre et Christophe est le nom et le visage du meilleur du monde. » (page 99)

 

« Jusque là, j’avais toujours pensé que le plaisir, le divertissement, la beauté avaient un prix et Paris, où tout est à vendre, m’avait confortée dans cette opinion. » (page 107)

 

« Il ne voulait pas changer. Alors j’ai décidé que je ne changerais pas non plus. » (page 119)

 

« Je veux redevenir un petit animal que l’on caresse, une petite fille que l’on cajole. Je ne veux plus être une femme. » (page 122)

 

« Les mots fabuleux ont laissé place aux chamailleries, aux moqueries bon enfant, aux négociations. Les nuits de fusion aux soirées télévisées, la nudité du désir aux guenilles du dimanche, l’anorexie de l’amour aux chariots poussés dans les supermarchés. » (page 135)

 

« La vraie vie demande bel et bien des efforts. » (page 139)



Attendre, Sandrine Roudeix


couv-Attendre-GFPrésentation de l’éditeur

« Il est dix-huit heures. Je suis joueuse. J’ai le cœur qui cogne. Un bruit sec, rapide et répété comme un marteau sur une planche de bois. Les yeux humides, le chouchou de ma queue de cheval qui se défait, le dos droit. Je suis joueuse, curieuse mais anxieuse.

Il est dix-huit heures et neuf minutes. Je t’attends. On est le lundi premier mai. Hier, c’était mon anniversaire. J’ai fêté mes seize ans. Sans toi. Hier, j’ai décidé de te retrouver. »

Sandrine Roudeix a choisi d’écrire un roman à trois voix pour dire trois attentes à trois époques différentes autour d’un même événement : la naissance de Lola. Elle met en scène ces instants particuliers, solitaires et silencieux, ces cheminements fragiles, à la croisée les uns des autres, ce temps suspendu avant l’épreuve de vérité.

 

« Je suis votre fille. Si vous avez envie de me voir, je vous attendrai demain à dix-huit heures au Zinc. » Lola, 16 ans, attend et espère son père qu’elle n’a jamais vu. Elle l’a imaginé héros, vedette, puissant ; elle se demande si la réalité sera à la hauteur – et s’il viendra seulement.

Marie, mère touchante, tente de convaincre sa fille Lola, mais surtout de se convaincre elle-même, qu’elle a fait tout ce qui était en son pouvoir pour la protéger. Marie, indigne à ses propres yeux d’être aimée puisqu’elle n’a pas « refait sa vie » ; Marie qui se sent coupable et qui depuis toujours se rend aux rencontres avec le corps enseignant comme d’autres comparaissent devant un tribunal.

Enfin il y a ce père qui veut avoir « la possibilité, toujours, de remonter l’ancre et de [se] barrer », mais à qui on n’a peut-être pas donné tant que cela l’opportunité de jeter l’ancre, tout simplement, en choisissant son port d’attache.

 

Dans ce premier roman, Sandrine Roudeix joue avec les hypothèses, s’amusant à imaginer ce qui serait advenu « si les dés étaient tombés différemment sur le tapis ». Ce faisant, elle interroge ce qui fait une jeune fille, une femme, un père, une famille, au travers de trois monologues servis par une plume douce et mélancolique dans lesquels elle use et abuse des comparaisons.

Sandrine Roudeix met des mots sur la peine que l’on fait parfois aux autres pour soulager la sienne, sur la peur de l’abandon, « l’une des choses au monde les mieux partagées », et campe trois personnages perdus, dépossédés d’une part d’eux-mêmes, qui, chacun à sa manière, « repoussent l’échéance des mots inévitables » et des paroles définitives.

Un premier roman dont la structure en trois temps fait tout le charme. Une approche sensible du pourquoi et du comment vivre avec ses fantômes.

 

Flammarion, mars 2010 (et J’ai Lu, 2012), 124 pages, 14,20 €

La genèse du roman 

 

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attendre pocheMorceaux choisis :

 

« Je suis votre fille. Si vous avez envie de me voir, je vous attendrai demain à dix-huit heures au Zinc. » (page 12)

 

« J’espère que je vais te plaire. » (page 17)

 

« J’aime bien l’idée que ce n’est pas la vie qui reproduit des scènes de cinéma, mais la vie qui invente le cinéma. » (page 23)

 

« Les histoires personnelles ne sont brûlantes que pour ceux qui les vivent. » (page 27)

 

« La multitude implique un manque d’exigence et une superficialité dans les relations que je ne comprends pas. Je préfère cultiver la fidélité. » (page 50)

 

« J’étais devenue adulte en devenant mère, je n’avais pas appris à être femme. » (page 53)

 

« De plus en plus, tu réduis l’écart de génération entre nous. » (page 66)

 

« On ne retient pas les gens près de soi. Ils restent, c’est tout » (page 75)

 

« On passe parfois à côté de sa vie à force d’attendre. » (page 82)

 

« L’absent aura toujours raison. Parce que l’absent n’a pas besoin de se justifier. » (page 82)

 

« C’est parce qu’on ne pense qu’à soi qu’on fait des enfants. » (page 95)

 

« J’ai l’impression que seule la mère décide de la place qu’elle veut donner au père de son bébé. » (page 122)

 



C’est dimanche et je n’y suis pour rien, Carole Fives


dimanchePrésentation de l’éditeur :

Peintre de formation, Léonore a cessé de peindre pour enseigner. À plus de quarante ans, elle n’a pas créé la grande œuvre dont elle rêvait, n’a ni famille ni enfant. Du jour au lendemain, elle décide de s’envoler vers le Portugal, le pays de José, son premier amour, disparu tragiquement à dix-neuf ans, disparition dont elle se sent encore aujourd’hui responsable.

Dans ce récit raconté au jour le jour, Carole Fives parvient à retranscrire, avec humour et sensibilité, la fragilité de nos existences, tout en évoquant, avec beaucoup de pudeur, le destin ordinaire d’une famille d’immigrés, s’installant en France dans les années soixante-dix.

 

 

 

Léonore, quarantenaire, vit dans le souvenir de José Oliveira, qu’elle a aimé et qui est mort presque en même temps dans un accident de la route vingt-cinq ans plus tôt. Elle reste à jamais « la fille du dernier soir » et cela lui va bien. Elle se complaît dans cette condition de veuve qu’elle s’est imposée, ce veuvage qui, avec le poids de ce secret trop grave pour être partagé, l’empêche d’aimer à nouveau.

Peintre, Léonore a veillé à ne plus avoir de peintres parmi ses amis, personne qui lui renvoie qu’il est possible de s’obstiner là où elle a abdiqué ; son compagnon aimerait une famille mais Léonore a peur des enfants, « comme de tout ce qui bouge, tout ce qui vit ».

 

Il a fallu ces vingt-cinq années pour qu’elle se sente prête à refermer les portes du passé. Léonore s’envole pour Porto, le nord du Sud du Portugal, l’un de ces pays où « les morts sont bien plus importants que les vivants ». Mais le voyage suffira-t-il à faire s’écrouler les digues que Léonore a érigées autour d’elle, et que le temps a rendues si solides ? Comment revenir à la vie après tant d’années passées dans la mort ?

 

Carole Fives dépeint une narratrice qui se rêve héroïne de films, préférant la réalité qu’on fabrique à celle qui s’impose. Au Portugal, Léonore envisage un temps de rester, histoire « d’essayer une autre vie ». Mais ce n’est pas ainsi que fonctionne l’existence, pas ainsi que l’on peut réparer la sienne.

 

En toile de fond, le roman brosse aussi le portrait de « ceux qui sont partis », Portugais de France ou Français du Portugal, étrangers partout, chez eux nulle part, et donc personne, pour qui il n’est pas question d’avouer que le nouveau pays ne ressemble en rien à l’Eldorado prévu.

 

Les morts ont-ils nécessairement quelque chose à nous dire ? Que devient le souvenir d’un être dont on ne peut parler avec personne, dont on ne peut raviver la présence avec personne ?

C’est dimanche et je n’y suis pour rien (après Quand nous serons heureux, Ça nous apprendra à naître dans le Nord et Que nos vies aient l’air d’un film parfait – l’auteur affectionne visiblement les titres longs) est un texte bref et sensible, servi par une écriture douce, toujours sur le fil. On avance avec Léonore dans cette quête dont on ignore l’issue mais dont on sait comme elle qu’elle bouleversera à jamais le cours de choses.

Un roman qui sonne juste, qui marque et qui interroge.

Il est si facile de trouver où il n’y en a pas une raison de ne pas vivre pleinement…

 

 

Gallimard, L’Arbalète, janvier 2015, 160 pages, 16,50 euros

 

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Quand nous serons heureux

Ça nous apprendra à naître dans le Nord

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5 questions à Carole Fives

 

 

Instantanés :

 

« Cela fait combien de temps que je n’ai pas pris une vraie décision ? » (page 21)

 

« Plus je prononce son nom et plus il existe. » (page 36)

 

« Je n’ai pas su choisir mon camp. J’erre dans cet entre-deux, entre oubli et mémoire, un no woman’s land. » (page 53)

 

« Tu es resté l’amour de ma vie puisque tu es mort.

Un mort ne quitte pas, ne trahit pas, sa patience est illimitée. Le mort est le compagnon idéal, jamais jaloux, jamais hargneux ou mal luné, le mort ne déçoit pas. Il se laisse tranquillement tailler son costume de héros… » (page 67)

 

« Vivre de son art, quelle haute idée de soi-même faut-il avoir pour croire cela possible ? » (page 81)

 

« Ça veut dire quoi, veuve ? Ça veut dire seule ? » (page 86)

 

« La jeunesse conduit toujours trop vite. » (page 109)

 

« On ne peut pas traverser la vie sans personne à ses côtés. » (page 124)

 

« Les réponses du présent ne sont pas dans le passé. » (page 127)

 

« Je n’aime pas que le monde aille par paires. » (page 131)

 

« Rien n’a changé. J’ai seulement vieilli, mais je reste cette adolescente sidérée qui apprend l’amour et la mort au même moment. » (page 133)

 

« Les souvenirs, comme les tombes, s’entretiennent. » (page 143)

 

« Trop de joie c’est comme trop de douleur, ça peut tuer, surtout quand on n’est pas habitué. » (page 150)

 



La condition pavillonnaire, Sophie Divry


Divry - La condition pavillonnairePrésentation de l’éditeur :

La condition pavillonnaire nous plonge dans la vie parfaite de M.-A., avec son mari et ses enfants, sa petite maison. Tout va bien et, cependant, il lui manque quelque chose. L’insatisfaction la ronge, la pousse à multiplier les exutoires : l’adultère, l’humanitaire, le yoga, ou quelques autres loisirs proposés par notre société, tous vite abandonnés. Le temps passe, rien ne change dans le ciel bleu du confort. L’héroïne est une velléitaire, une inassouvie, une Bovary… Mais pouvons-nous trouver jamais ce qui nous comble ? Un roman profond, moderne, sensible et ironique sur la condition féminine, la condition humaine.

 

L’héroïne de La condition pavillonnaire est un archétype, celui de la provinciale, épouse, salariée et mère de famille.

En un long monologue découpé en grandes parties qui sont les chapitres d’une vie, elle raconte une existence banale autant qu’exceptionnelle dans sa banalité. N’omettant rien de ses rêves, de ses doutes, de ses espérances et de ses désillusions, elle développe ce que la société a établi comme étant les étapes obligées sinon du bonheur, du moins d’une vie digne de ce nom : « D’abord devenir propriétaire, puis aménager, puis se reproduire. »

 

Parfois l’on lâche la proie pour l’ombre. Et parfois aussi les désirs sont si forts qu’ils font se précipiter sur ce(ux) qui semble(nt) pouvoir mener à leur assouvissement. Et parfois encore le bonheur rêvé se révèle un mirage.

Elle franchit les étapes avec succès, pourtant l’héroïne ne parvient pas à y trouver complètement son compte – pour tenir viennent alors les stratégies de désennui qu’elle met en place, faute d’avoir trouvé « l’école pour devenir adulte », et afin de limiter la dévoration permanente de soi dans toutes ces choses à faire.

 

Une fois que la lumière des débuts s’est éteinte, il ne reste qu’une éblouissante blancheur dans une vie qu’on cherche à tout prix à colorer. M.-A., qui a tant rêvé de cette blancheur de papier glacé, saute désormais sur le moindre petit rien qui lui donne l’impression de vivre davantage. Aussi la possibilité de l’adultère qui pointe paraît un arc-en-ciel… Mais si l’adultère était « une bêtise » ? Et « l’échec du couple fertile et heureux que vous formiez, François et toi, sans compter le crédit » ? Qu’importe. A la maison le sexe, le fameux « devoir conjugal », donne à M.-A., épuisée par son travail et ses enfants, « le sentiment de faire un deuxième service ». Alors elle dit oui à l’adultère, au risque de se brûler les ailes. Puis ce sera le dépaysement temporaire de l’humanitaire, puis encore celui du yoga, et les mercredis repeuplés d’enfants et de tétines avec l’arrivée de la nouvelle génération qui viendront lui donner l’illusion de ralentir la course du temps qui la précipite vers l’inemploi, l’inutilité, la vieillesse.

 

Avec un vrai ton, un sens du détail fascinant et une lucidité troublante, Sophie Divry dit le pouvoir de l’habitude et comment le quotidien peut happer jusqu’à mener l’individu à la falsification de soi-même. Poisson qui tourne vainement en rond dans son bocal, dans le décor de ce pavillon qui, « après bien des épreuves, avait consolidé les murs autour de ta vie », qui écrase et enferme autant qu’il protège, l’héroïne se perd en croyant se trouver, accumule les renoncements en croyant collectionner des preuves tangibles de bonheur qui rempliront l’album-photos.

 

Au rythme des points-virgules qui allongent les énumérations ou atténuent la brutalité des phrases, Sophie Divry interroge magistralement cette obsession contemporaine qu’est réussir sa vie. La condition pavillonnaire est un roman du désenchantement et de la lassitude. Une formidable découverte. De quoi, aussi, provoquer quelque sursaut ou réveiller pulsions de vie et instincts de survie endormis. (non, il n’est pas trop tard pour quitter votre zone de confort, foncez !)

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Mention spéciale du jury du Prix Wepler-Fondation La Poste 2014

Editions Notabilia, août 2014, 272 pages, 17 €

 

La page du livre avec un extrait

 

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Phrases échappées du bocal :

 

bocal« La peur elle-même était un plaisir. » (page 17)

 

« Ce n’est plus un garçon en particulier que tu cherches, mais l’onde chaude qui élargit ta poitrine et te rend si puissante. » (page 26)

 

« Il arrive un moment où le travail d’éducation est achevé. » (page 27)

 

« Il est difficile de s’endormir dans une maison où personne d’autre, dans aucune autre chambre, ne s’enfonce avec nous dans la nuit. » (page 33)

 

« Comme c’est injuste que demain les soleils espagnols continuent à se coucher sur les vagues sans toi. » (page 39)

 

« Comme la plupart des hommes François avait ce besoin enfantin, narcissique et vital de se voir dans les yeux de sa femme en deux fois plus grand qu’il ne l’était. » (page 51)

 

« A quoi bon rester si c’est pour croiser les filles du collège enceintes jusqu’aux yeux ? » (page 57)

 

« Cette maison était une ascension : on naît dans une vallée à vaches et on se retrouve après-guerre à faire partie de ceux qui peuvent séparer leur lieu de travail de leur lieu domestique. » (pages 77-78)

 

« Puisque c’était cela, fonder une famille : devenir reine et esclave à la fois. » (page 84)

 

« Il n’y aurait plus de passé, plus d’impôts, plus de biberons à faire chauffer, tu aurais à jamais les mains douces et les jambes épilées, tu ne perdrais plus tes clefs, tu ne grossirais pas, ce serait le bonheur. » (page 104)

 

« L’été suivant, au seuil de septembre, paraît toujours inaccessible. » (page 106)

 

« La vie semblait un long toboggan sur lequel tu glissais. » (page 119)

 

« Même les choses désagréables sont bonnes à prendre pour éloigner le vide. » (page 123)

 

« Elle était visible la pente que tu prenais, mais la pente t’attirait ; car ce n’est jamais seulement le désir qui pousse deux êtres l’un vers l’autre ni l’orgueil d’avoir plu à quelqu’un qu’on estime supérieur, mais une sorte d’attirance pour la nouveauté. » (page 135)

 

« Le plaisir s’oublie vite. » (page 138)

 

« Avec lui ce serait forcément mieux, puisque ce serait différent. » (page 138)

 

« On ne va pas à la pêche pour ramener des goujons. » (page 141)

 

« Combien de temps l’amour, combien de temps ? Quand la figure aimée disparaît de nos vies, combien de temps tout seul aimerons-nous ? » (page 173)

 

« Alors tu relevais la tête avec ce sourire que doivent arborer les mères quand elles contemplent leurs enfants. » (page 179)

 

« Si tu étais née dans cette campagne, ta vie se serait déroulée différemment, pensais-tu dans ces moments-là. Tes malheurs n’auraient pas été si violemment modernes. » (page 183)

 

« Elle était devenue une femme discrète qui semblait couver depuis la naissance de ses petits-enfants une satisfaction de mère ayant trouvé un second usage. » (page 230)

 

« Qu’est-ce que l’amour, sinon un homme qui vous prend la main dans le noir ? » (page 235)

 

« C’est une erreur de croire que les années apportent une amnistie ; jusqu’au bout les désirs, l’imagination et les angoisses continuent à creuser leur chemin dans le soubassement de nos vies. » (page 254)

 

« Tu te demandais où était passée ta vie, ce vibrant souffle d’aventure qui t’attendait hors de ta chambre de jeune fille. » (page 257)



Debout-payé, Gauz


Debout payé Gauz-CheeriPrésentation de l’éditeur :

 

Le livre que Franz Fanon n’a pas écrit sur la société de consommation.

Debout-Payé est le roman d’Ossiri, étudiant ivoirien devenu vigile après avoir atterri sans papier en France en 1990.

C’est un chant en l’honneur d’une famille où, de père en fils, on devient vigile à Paris, en l’honneur d’une mère et plus globalement en l’honneur de la communauté africaine à Paris, avec ses travers, ses souffrances et ses différences. C’est aussi l’histoire politique d’un immigré et du regard qu’il porte sur notre pays, à travers l’évolution du métier de vigile depuis les années 1960 — la Françafrique triomphante — à l’après 11-Septembre.

Cette épopée familiale est ponctuée par des interludes : les choses vues et entendues par l’auteur lorsqu’il travaillait comme vigile au Camaïeu de Bastille et au Sephora des Champs-Élysées. Gauz est un fin satiriste, tant à l’endroit des patrons que des client(e)s, avec une fibre sociale et un regard très aigu sur les dérives du monde marchand contemporain, saisies dans ce qu’elles ont de plus anodin — mais aussi de plus universel.

Un portrait drôle, riche et sans concession des sociétés française et africaine, et un témoignage inédit de ce que voient vraiment les vigiles sous leur carapace.

 

Ce roman difficilement classable fait s’entremêler deux chants. Celui d’une africanité revendiquée d’une part, une certaine mélancolie, sinon une poésie de la négritude, et celui de la condition de vigile d’autre part, une forme d’hommage à une profession. Cliché raciste, négligence ou paresse intellectuelle – « pour les blancs, tous les noirs se ressemblent. ». Et personne ne ressemble plus à un vigile noir qu’un autre vigile noir, alors.

 

77La condition de vigile. Cette profession qui ne requiert aucun bagage, ce métier choisi par défaut, ces individus qu’on ne cesse de croiser sans les voir. En une série d’instantanés, l’occasion de presqu’autant de digressions, Gauz nous en donne à voir les coulisses, et c’est jubilatoire. Ainsi l’injonction de la sonnerie du portique sécurité, à laquelle presque tout le monde obéit, révélant des différences culturelles dont Gauz dresse le portrait (cf. image, cliquer pour agrandir).

 

Ce faisant, il nous fait découvrir son jargon (on apprend par exemple que « faire une pause » ne signifie pas se reposer quelques instants mais remplacer un collègue d’une autre boutique pendant sa pause à lui ; ou encore que « la théorie du PSG », loin de tout terrain de football, établit une liaison évidente entre les trois paramètres que sont la pigmentation de la peau, la situation sociale et la géographie).

 

L’ouvrage est aussi une peinture du quotidien de « ceux que le système exploite en les maintenant en vie juste ce qu’il faut pour qu’ils travaillent et consomment sans se plaindre. » d’une très grande lucidité, sans apitoiement aucun, doublée d’une réflexion sur le sort des immigrés, sur la société de consommation et sur la place des premiers dans la seconde.

 

Un roman vivifiant et coloré, une alternance de dialogues bruts ou de pensées comme tirées d’un petit carnet et de récits écrits dans une prose dense et abondante comme le lit d’un fleuve, une collection de saynètes qui prêtent à rire – mais que l’on fasse seulement un pas de côté et elles pourront aussi bien faire pleurer.

Un premier livre réussi, et qui n’a pas été remarqué par hasard.

 

Debout-payé a remporté le prix des libraires Gibert Joseph 2014.

Le Nouvel Attila, août 2014, 192 pages, 17 euros

 

 

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Pris sur le vif :

 

????????????????« Pour les blancs, tous les noirs se ressemblent. » (page 54)

 

« Champs-Élysées. Si cette avenue est la plus belle du monde, le vigile est fleuriste-frigoriste-thalassothérapeute chez les Inuits. » (page 61)

 

« Le pétrole fait voyager loin mais rétrécit l’horizon. » (page 68)

 

« Comprenez bien les enfants, les blancs sont comme nous. Ils ont juste un problème d’échelle mais ils sont comme nous. Comme nous, dans la chair et dans l’âme. Comme nous, dans la dévotion des dieux. » (page 90)

 

« La propagande du fort trouve toujours écho dans la soumission du faible. » (pages 91-92)

 

« On ne peut pas être indépendants quand même ce qu’on mange vient de ceux qui nous aliènent. » (page 97)

 

« Tout le monde voit le dos du nageur, sauf lui-même. » page 115