Les mots qu’on ne me dit pas, Véronique Poulain


PoulainPrésentation de l’éditeur :

 

« “ Salut, bande d’enculés ! ”
C’est comme ça que je salue mes parents quand je rentre à la maison.
Mes copains me croient jamais quand je leur dis qu’ils sont sourds.
Je vais leur prouver que je dis vrai.
“ Salut, bande d’enculés ! ” Et ma mère vient m’embrasser tendrement. »

Sans tabou, avec un humour corrosif, elle raconte.

Son père, sourd-muet.

Sa mère, sourde-muette.

L’oncle Guy, sourd lui aussi, comme un pot.

Le quotidien.

Les sorties.

Les vacances.

Le sexe.

D’un écartèlement entre deux mondes, elle fait une richesse. De ce qui aurait pu être un drame, une comédie.

D’une famille différente, un livre pas comme les autres.

 

 

Petite fille, la narratrice est en constant décalage horaire, navigant entre les étages de son immeuble : « Au troisième, avec mes grands-parents, j’entends et je parle. Beaucoup. Très bien. Au deuxième, avec mes parents, je suis sourde. Je m’exprime avec les mains. » La petite-fille vit avec ses grands-parents ce qu’elle ne peut vivre avec ses parents ; les grands-parents, eux, rattrapent avec elle ce qu’ils n’ont pas pu vivre avec leurs enfants.

Elle aurait préféré avoir des parents entendants ; elle comprend en grandissant que ses parents, eux, auraient préféré avoir un enfant sourd. Aucun d’eux n’aime le fossé, infranchissable, qui les sépare définitivement.

 

Elle qui parle est habituée au silence. Elle a grandi avec lui. Elle en a besoin. Ce qui rend complexes également ses rapports aux autres entendants, qui ont poussé dans le bruit.

 

Dans une prose brute, Véronique Poulain dépeint un univers auquel les entendants ne connaissent rien, Son livre est une succession de situations parfois cocasses – comment distinguer, par exemple, le mot « escalope » d’ « interprète », qui nécessite les mêmes mouvements des lèvres ? –, parfois d’une tristesse infinie, souvent touchantes. Si l’auteur ne se montre pas toujours tendre avec les siens, c’est pour mieux dire qu’elle les aime.

 

Les mots qu’on ne me dit pas est un livre différent et inclassable. Le récit d’un choc de culture. D’un dialogue de sourds.

 

Et une mise en lumière nécessaire, également, de la langue des signes, si expressive, si différente de la nôtre aussi : pas de conjugaison, pas de temps. Seul le mouvement du corps, vers l’arrière ou vers l’avant, distingue le passé du futur. De quoi considérer autrement le langage non-verbal de tous, y compris des entendants.

 

Editions Stock, août 2014, 144 pages, 16.50 €

 

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Mots dits :

 

« Les regards et les gestes remplacent les mots. » (page 14)

 

« Je décide que ma différence sera un atout. » (page 28)

 

« Ce sont les autres qui regardent mes parents comme s’ils étaient débiles. Ce sont les autres qui pensent qu’avoir des parents sourds, c’est dramatique. » (page 30)

 

« Le rêve prend toute la place et la réalité m’ennuie. » (page 33)

 

« Je dévore les mots qu’on ne me dit pas. » (page 45)

 

« C’est parfaitement injuste et injustifié mais quoi qu’ils fassent, ils m’énervent. » (page 60)

 

« On n’imagine pas à quel point les sourds sont bruyants. » (page 67)

 

« Les émotions des sourds s’entendent. » (page 76)

 

« Entre la couleur et la musique, je choisis la couleur. » (page 87)

 

« Dans la famille, la vraie muette, c’est moi. » (page 137)



Les grandes villes n’existent pas, Cécile Coulon


Les grandes villes n existent pasPrésentation de l’éditeur :

« Quelle horreur d’être jeune dans ce coin ! » Cette remarque, Cécile Coulon l’a entendue pendant toute son adolescence. Jolis mais invivables, ces petits villages du fin fond du Massif central, qui disparaissent de la carte une fois la nuit tombée ? L’auteure et ses amis d’enfance ont pourtant su en faire leurs terrains de jeux et d’apprentissage. Entre le stade, l’école, l’unique boutique, la salle polyvalente et l’église, il semble, à lire la romancière, qu’il soit possible de grandir heureux dans l’ignorance la plus totale des grandes villes. Ce portrait collectif d’une génération se veut aussi réhabilitation de la jeunesse à la campagne.

Ces espaces, on y habite pour rêver d’en partir, on les quitte pour rêver d’y revenir.

 

Ce récit est l’un des titres de « Raconter la vie », nouvelle collection des éditions du Seuil, dont voici l’intention :

Par les voies du livre et d’internet, Raconter la vie a l’ambition de créer l’équivalent d’un Parlement des invisibles pour remédier à la mal-représentation qui ronge le pays.

Il veut répondre au besoin de voir les vies ordinaires racontées, les voix de faible ampleur écoutées, les aspirations quotidiennes prises en compte. En faisant sortir de l’ombre des existences et des lieux, Raconter la vie veut contribuer à rendre plus lisible la société d’aujourd’hui et à aider les individus qui la composent à s’insérer dans une histoire collective.

Pour « raconter la vie » dans toute la diversité des expériences, la collection accueille des écritures et des approches multiples – celles du témoignage, de l’analyse sociologique, de l’enquête journalistique et ethnographique, de la littérature.

Toutes les hiérarchies de « genres » ou de « styles » y sont abolies ; les paroles brutes y sont considérées comme aussi légitimes que les écritures des professionnels de l’écrit.

 

 

Dans ce court livre à la couverture orange, la jeune romancière Cécile Coulon raconte comment l’on grandit à la campagne. Elle raconte les territoires oubliés, les frontières qui sont avant tout psychologiques, le voisinage qui fait de l’anonymat « une conquête perdue d’avance », les choses qui changent un peu moins vite qu’ailleurs.

Le cimetière annonce la couleur : « Nous avons été ce que vous êtes, et vous serez ce que nous sommes, pensez-y. »

 

Cécile Coulon raconte le stade municipal, dont le cœur bat en permanence ; l’église, ce lieu social ; le bar-tabac qui symbolise l’âge adulte ; la salle des fêtes qui, si le stade et l’école sont les deux poumons du village, en est le foie ; et les rues, les routes, où l’on ne craint pas l’agression mais qui tuent. « Dans les zones d’habitation éloignées des grandes villes, la première cause de décès chez les jeunes, ce sont les accidents de la route. Même chez ceux qui n’ont pas encore l’âge de conduire. »

 

Les grandes villes n’existent pas est le portrait tendre et lucide d’une génération qui a grandi avec la forêt et les volcans pour horizon – plutôt que le béton.

C’est aussi, et c’est ce qui en fait tout le charme, une certaine vision de l’émancipation et de « ce moment terrible où il faut choisir entre vivre sa vie ou celles des autres ».

 

Le début du livre est à télécharger ici

 

Seuil, janvier 2015, 112 pages, 7,90 euros

 

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Carnets de campagne :

 

vache« Ceux qui n’ont pas le permis dans les campagnes sont soit trop jeunes, soit malades. » (page 22)

 

« Nous avons été élevés en plein air, comme les poules du voisin. » (page 27)

 

« A Paris, les gens vivent à quatre dans trente mètres carrés, on appelle ça « la bohème » ; à la campagne, tu vis seul dans soixante mètres carrés, on appelle ça « la misère ». » (page 27)

 

« Généralement, plus les animaux sont petits, plus ils effraient les habitants. » (page 37)

 

« Le stade municipal, c’est comme le bistro du coin, avec plus d’espace et de pelouse. Et parfois, plus d’alcool. » (page 47)

 

« Quand on habite une commune de moins de mille habitants, on passe son adolescence à chercher des heures de sommeil là où il n’y en a pas. » (page 58)

 

« A la campagne, on ne devient pas adulte le matin de son dix-huitième anniversaire, mais lorsqu’on reçoit la feuille de papier rose qui donne officiellement le droit d’aller faire ses courses, et surtout la course, au volant d’une voiture. » (page 65)

 

« Les routes ne pardonnent pas. » (page 68)

 

« Ici, l’adolescence commence quand on comprend qu’on ne peut échapper à l’imagination des autres, surtout des aînés, à qui l’on doit le respect. » (page 75)

 

« Dieu a fait la campagne, et l’homme a fait la ville. » (William Cooper, cité page 77)

 

« La campagne est une somme d’exigences familières, quotidiennes. » (page 85)

 

« Une boulangerie qui ferme et le village meurt. » (page 86)

 

« Même avec la plus mauvaise volonté du monde, on participe à la vie du village, aux rires de nos voisins. » (page 93)

 

« Un enclos est parfois le moyen idéal pour donner l’envie de partir. » (page 99)



Journal d’un intellectuel en chômage, Denis de Rougemont


journal_intellectuel_chomage_couve.Présentation de l’éditeur :

De 1930 à 1933, à peine arrivé à Paris, Denis de Rougemont assure la direction littéraire des éditions Je sers (qui publiaient entre autres Soren Kierkegaard et Nicolas Berdiaeff). La faillite de ces éditions fin 1933 le contraint à deux ans de chômage, de 27 à 29 ans, qu’il passera en grande partie à l’île de Ré.

Il y rédige un journal non-intime, un journal des choses et des idées d’un jeune homme qui vient de quitter Paris faute de travail et d’argent et qui réfléchit en profondeur sur la société et sur lui-même.

Si il appartenait à la mouvance des non-conformistes des années 30 qui souhaitait une révolution différente de celle soviétique, il n’y a rien de proprement politique dans ce journal. Après avoir vécu à Paris un rôle d’intellectuel qui fait le lien entre l’Histoire contemporaine de son pays et le peuple, il souhaite comprendre ce rôle en profondeur. Il tente ainsi surtout d’apporter des réponses neuves à ce qu’est « le peuple », ce qu’est le chômage et comment vivre dans la précarité.

Ses questionnements tournent donc autour du chômage, mais aussi de l’anti-intellectualisme, de l’apathie face à la culture, des façons de vivre et de penser des ouvriers, des paysans et les commerçants. Il aborde aussi des questions plus personnelles sur le paradoxe de sa situation et de ses inspirations en temps qu’écrivain. Il est au chômage mais il travaille et il écrit sur des gens qui risquent de ne pas pouvoir ou vouloir le lire.

 

« ce journal n’aura rien d’intime. J’ai à gagner ma vie, non pas à la regarder. Toutefois, noter les faits précis qui me paraîtront frappants ici ou là, c’est une sorte de contrôle amusant et utile. »

 

 

Ce journal est un document fascinant. Le narrateur chômeur arrive à Ré avec sa femme « à la saison où il convient plutôt de la quitter quand on le peut » (l’île, pas sa femme) ; ces Parisiens y passeront une petite année avant de déménager pour A., près de Nîmes, où l’on compte 400 chômeurs pour 2.300 habitants. Le chômage est alors une condition partagée par 300.000 individus en France.

Denis de Rougemont consigne soigneusement ses réflexions comme ses dépenses et le moindre de ses tracas matériels. A Ré, tout est plus cher qu’à Paris. Affranchir un manuscrit est pour le postier un acte inédit. Dans le budget de l’écrivain, les cigarettes correspondent à la ligne « faiblesse humaine ».

 

De Rougemont est chômeur mais pas désœuvré. Il écrit des articles, traduit des livres allemands. Il écrit également un livre sur la crise de la culture. Il dit cette culpabilité constamment ressentie dès lors qu’il n’écrit pas, ne produit pas.

Il note dans son journal ses réflexions sur le contraste entre Paris, où les indiscrétions des voisins franchissaient les murs peu épais des petits appartements, et l’île de Ré, où c’est dans la rue qu’on se sent observé ; sur son intégration dans son nouvel environnement et sa rencontre avec « le peuple » qu’il réalise ne pas connaître, tout intellectuel parisien qu’il est ; sur la religion et le rapport au culte dans les villages ; sur la politique, à l’heure de la montée du fascisme en Europe ;sur la littérature aussi, ce que l’on doit aux penseurs allemands, à Goethe en particulier ; sur le travail des éditeurs enfin, et sur ce qu’attendent les lecteurs.

 

Denis de Rougemont regarde les hommes et les trouve laids. Il découvre les causeries de village, ces conférences contradictoire où l’on parle politique et religion – l’époque est à la propagande – et y participe.

Le Journal d’un intellectuel en chômage est une formidable peinture d’époque, une chronique de la vie locale, la photographie d’un territoire où les habitudes sont peut-être plus âpres à changer qu’ailleurs. On y voit des poules et des parties de pêche aux crevettes. On y ressent le machisme bienveillant qui sied à l’époque. On assiste au travail du jardin qui rassure car lui, au moins, donne des résultats immédiats.

 

Denis de Rougemont a écrit ce journal entre 1933 et 1935. Il y livre une vision de la pauvreté qui est toujours d’actualité. Et un point de vue sur la condition de l’intellectuel précaire qui, à peu de détails près, reste valable en 2015.

De Rougemont devient en lui-même un personnage intéressant, à la fois utopiste et réaliste ainsi que le permet son esprit et que l’impose sa situation. Et qui ne cesse de se demander comment l’homme peut à la fois être présent au monde et à soi-même.

Et sous les yeux du lecteur, peu à peu, l’auteur tombe amoureux de sa vie.

 

Editions de la Baconnière, 2013, 268 pages, 15 euros (20 CHF)

 

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Fabienne Swiatly, Gagner sa vie

 

 

 

Passages choisis :

 

« Posséder, ce n’est pas avoir. » (page 11)

 

« « Ecrire », qu’est-ce que cela signifie ? » (page 19)

 

« Je ne puis pas les persuader que je travaille vraiment en écrivant. » (page 27)

 

« Je voudrais exprimer un maximum d’humanité lorsque j’écris, et c’est précisément parce que j’écris que je me vois séparé de beaucoup d’hommes, du plus grand nombre. » (page 30)

 

« On est très bien, dans les cuisines, pour travailler. » (page 37)

 

« On se sent réfléchir avec une énergie particulière en pédalant contre le vent dans l’obscurité. » (page 46)

 

« Nous avons tout à apprendre de Goethe. » (page 48)

 

« La liberté ne s’improvise pas. Il faut la conquérir avec méthode, et organiser à l’avance un plan d’attaque, prévoyant à un jour près la date d’arrivée des renforts. » (page 56)

 

« La solitude rajeunit. » (page 60)

 

« Je m’aperçois que je ne savais plus, ou ne pouvais plus, « perdre » une soirée, depuis six mois que je n’ai plus de travail fixe. » (page 61)

 

« Le loisir n’est pas simplement la cessation du travail pour un repos nécessaire. Il se définit psychologiquement non par rapport au travail, mais par rapport à la sécurité matérielle qu’assurent soit le travail, soit la fortune, soit, dans mon cas particulier, l’amitié. Un chômeur intellectuel peut encore travailler – et c’est cela qui le différencie profondément d’un chômeur industriel, par exemple – mais il ne connaît plus de vrais loisirs. » (page 61)

 

« Ou bien l’on est dans le chômage, et l’on n’a pas les moyens de s’analyser, de s’exprimer. Ou bien l’on est hors du chômage, et l’on a toutes les raisons de ne pas trop s’en approcher. » (pages 63-64)

 

« Reste le cas tout à fait particulier de l’intellectuel chômeur. Il semble que cet homme-là soit à peu près le seul qui ait à la fois le droit et les moyens d’étudier de l’intérieur le « fait du chômage ». » (page 64)

 

« Il y a une immense libération intérieure dans la certitude que la seule force qui compte est celle de la Providence (ou du destin). » (pages 69-70)

 

« Certains jours on donnerait beaucoup pour une bonne raison de désespérer. » (page 70)

 

« Dictature ou éducation, voilà le dilemme. » (page 75)

 

« La littérature moderne en France n’a guère à donner à ceux qui ont faim de nourriture solide, élémentaire. » (page 99)

 

« L’art est une question de virgules. » (Léon-Paul Fargue, cité page 100)

 

« Plus je travaille de mes mains, plus il me vient d’idées fermes et utilisables. » (page 102)

 

« La première condition pour vivre peu est de gagner peu. » (page 103)

 

« Serons-nous assez forts pour penser les yeux bien ouverts ? » (page 108)

 

« Le romantisme s’évapore de nos vies. » (page 111)

 

« Bien voir, c’est accorder son âme aux dimensions des choses vues. » (page 115)

 

« L’homme est un animal raisonnable. » (page 126)

 

« La maturité, c’est le moment où l’on découvre que le monde ne comporte pas d’autres réponses que celles qu’on a le courage de lui donner. Qu’il n’y a rien à en attendre, sinon ce qu’on peut y apporter. Qu’enfin les seules questions réelles sont celles que l’existence nous pose, et non point celles que nous posions pour éviter de répondre au présent. » (page 138)

 

« La santé spirituelle d’un peuple n’est pas totalement compromise quand il fait encore des enfants en dépit de toute raison. » (page 151)

 

« Comment fait-on pour s’arrêter de penser ? » (page 160)

 

« La nuit ne pose pas de questions immédiates. » (page 162)

 

« Le monologue du journal intime est un artifice qui veut se faire prendre pour de la sincérité, alors qu’il n’est au vrai que la manière la plus facile de jouer la comédie : sans spectateurs. » (page 163)

 

« La vérité de l’homme est dans le dialogue. » (page 163)

 

« D’une manière générale, les gens ne sont pas conscients de porter la responsabilité des accidents qui leur arrivent. » (page 165)

 

« Les femmes sont la part la plus civilisée de la population. » (page 166)

 

« On a coutume d’attendre d’autrui beaucoup plus que l’on n’est disposé à lui donner. » (page 198)

 

« En somme, vous n’êtes pas un vrai chômeur, puisque vous avez la possibilité de travailler. » (page 211)

 

« Vous avez l’air très satisfait de votre situation. Ce n’est fichtre pas le cas des vrais chômeurs ! » (page 212)

 

« Quand tu es parmi les hommes, oublie tout ce que tu vois ou entends, et tiens-toi seulement à ce qui s’est révélé à ton être intérieur. » (Henri Suso, cité page 263)

 

« Le métro considéré dans sa réalité sentimentale, sensuelle et sensible est l’expression architecturale et mécanique de l’état de fièvre. » (page 264)

 

« L’ennui sera la condition des hommes qui auront tout sauf la seule chose nécessaire. » (page 267)

 

« La pire injustice du chômage : il vous oblige à prendre la première place qu’on vous offre, fût-elle la plus contraire à votre vocation, sous peine de passer pour un feignant et de se voir refuser toute espèce d’aide ou de considération amicale. » (page 267)

 

« Que rien ne soit à moi, qui puisse être à un autre. » (page 267)



Dix-sept ans, Colombe Schneck


Dix sept ansPrésentation de l’éditeur :

« On m’a élevée ainsi : les garçons et les filles sont à égalité. Je suis aussi libre que mon frère, ma mère est aussi libre que mon père. C’est faux. Je suis une fille, pas un garçon. J’ai 17 ans, mon corps me trahit, je vais avorter.

J’y pense toujours, je n’en parlerai jamais à personne. Parfois, je ne suis pas loin de dire le mot, de le partager  avec une amie proche. Et puis non, je renonce. Pourquoi ce silence ? » C. S.

 

 

Colombe Schneck, écrivain, journaliste, issue d’un milieu aisé aux mœurs libres et à la communication facile, a avorté à dix-sept ans, à la veille de son baccalauréat. Trente ans plus tard, et pour la première fois, elle raconte « comment, par accident, [elle est] entrée dans le monde des adultes ».

 

Tout l’a préparé à ce que cela ne lui arrive pas, pas à elle, elle n’est pas de celles qui se laissent surprendre, pas de celles dont la route connaît un accident. Elle a d’autres ambitions. Et les enfants, ce sera le plus tard possible. Il y a tant à vivre avant.

C’est arrivé pourtant.

En douceur, elle raconte sa décision, l’intervention après laquelle on n’apporte ni fleurs ni chocolats, le monde autour, à l’heure où les slogans des années 70 ont été digérés par la société.

 

Une lycéenne qui avorte à la veille du bac, presque un non événement. Mais suffit-il de se débarrasser de la graine encombrante pour revenir au monde ?

 

En peu de pages, peu de mots, Colombe Schneck rappelle les souvenirs enfouis et donne sa version d’un événement qui n’est jamais banal, dont on ne sort jamais indemne, qu’on soit femme ou homme. Et revient sur les origines de la loi Veil, tout en s’adressant enfin à celui qui n’a jamais existé.

Un livre bref pour ne pas oublier qu’avorter n’est jamais anodin ni facile.

 

Editions Grasset, janvier 2015, 96 pages, 10 euros

 

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Entre guillemets :

 

« J’entrevois que mon monde peut se fissurer. » (page 34)

 

« Ce n’est pas mon genre d’être enceinte, de ne pas choisir, de ne pas être libre. » (page 41)

 

« Les problèmes, dans cette vie d’alors, partent aussi vite qu’ils sont arrivés. » (page 51)

 

« Avorter ce n’est pas une faute mais, comme tout accident, c’est quelque chose à soustraire dans nos vies. » (page 68)

 

« Il s’agit de mon corps de jeune fille. » (page 80)

 

« Et toi, tu es un mort de plus ou un mort de moins ? » (page 89)



Trésor de guerre, Virginie Jouany


tresor de guerrePrésentation de l’éditeur :

On a commencé comme tout le monde, en faisant l’amour. Mais rien. Toujours rien. Quand j’ai appris qu’on ne pourrait pas avoir d’enfant, ce fut la fin du monde. Alors a débuté mon combat pour la vie : une FIV, et puis deux, trois… jusqu’au jour où l’être tant désiré était là, dans mon ventre. Comme toutes les futures mamans, je rêvais d’un bébé en bonne santé. Je n’ai voulu prendre aucun risque, je n’ai accouché ni sur l’autoroute ni avec les dauphins, mais docilement à l’hôpital. Là, tout s’est très mal passé. Neuf mois plus tard, à cause des images du scanner, on a découvert que mon bébé avait une cicatrice au cerveau, conséquence d’un accident vasculaire cérébral à la naissance. Le ciel me tombait sur la tête. Alors a démarré un autre combat pour la vie, contre la maladie et le handicap. C’est l’amour qui m’a poussé à écrire cette histoire : le parcours hors norme d’une mère et sa fille. Une bataille au quotidien, menée main dans la main.

Un livre remarquablement construit autour d’une énigme dont seule Ariane, la petite fille, détient la clé. Le récit est admirablement servi par une écriture toute de musicalité dont la mélodie nous conduit vers un magnifique message d’espoir et de vie.

 

Un obstacle suit l’autre. Après le parcours du combattant qui a mené à sa naissance, Ariane fait un AVC à la naissance. L’AVC de l’enfant est moins connu que celui de l’adulte.

Quelques années plus tard, alors que les dangers s’éloignent et qu’Ariane grandit, sa mère prend la plume. Son courage et sa générosité forcent l’admiration.

Ce témoignage très émouvant est une ode à la vie et à la volonté. C’est aussi un formidable message de soutien adressé à ceux qui sont prêts à baisser les bras quand la vie s’acharne un peu trop durement.

 

Avec l’ouvrage est inclus un CD mp3 du livre lu par son auteur. Pour que le message passe par tous les moyens…

Les bénéfices de la vente de ce livre sont reversés à l’association des Papillons de Charcot, qui en est aussi l’éditeur, qui œuvre à faire connaître et reconnaître la Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA), une maladie qu’hélas je connais bien.

 

Site de l’auteur : http://www.virginiejouany.com/

Site des Papillons de Charcot : http://www.lespapillonsdecharcot.com/

 

Editions des Papillons de Charcot, octobre 2012, 140 pages, 15 euros



Tendez-nous la main, Abdel Belmokadem


Abdel Belmokadem est un enfant du Mas du Taureau, le quartier de Vaulx-en-Velin devenu en octobre 1990 le théâtre des plus importantes violences urbaines qu’ait connues la France depuis la guerre. A l’époque, Abdel Belmokadem a 22 ans. Il débute une carrière de boxeur professionnel. Pendant les émeutes, il se sert de sa position pour s’interposer entre la police et les jeunes.

Sa vocation de médiateur est née.

Il sera un an plus tard le premier médiateur nommé dans le cadre de la politique de la ville, avant de devenir conseil municipal et de créer sa propre structure de médiation et d’insertion de jeunes en difficulté dans les zones urbaines sensibles. Il a fait recruter et former des milliers de personnes en dix ans.



Ca nous apprendra à naître dans le Nord, Amandine Dhée & Carole Fives


Présentation de l’éditeur

Les tribulations de deux auteures au caractère bien trempé, aux prises avec une commande d’écriture à quatre mains sur un quartier à l’histoire ouvrière en berne.

On s’amuse des rendez-vous ritualisés qu’elles se fixent dans tous les cafés du coin pour y faire le point sur l’avancée de leurs investigations. Un comique de situation largement exploité dans leurs échanges à bâtons rompus autour d’une histoire en train de s’écrire, de personnages en mal de dramaturgie, ou encore de conflits d’égo…

Les difficultés de l’exercice de la commande sont traitées au fil de dialogues doux amers vivifiants qui nous invitent dans l’envers du décor.



Mon tour de France des blogueurs, Anna Sam


 

Anna Sam, l’ex-caissière la plus célèbre de France, est une bloggeuse de la première heure : son blog est devenu le livre à succès que l’on sait.

Toujours active sur le net, elle est allée rencontrer des bloggeurs et des bloggeuses plus ou moins connus de la blogosphère, et qui s’intéressent à des sujets variés : BD, cuisine, vins, web, rencontres dans le métro, vie professionnelle au féminin…

Histoire de voir ce(ux) qui se cache(nt) derrière les interfaces.

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Par exemple, saviez-vous qu’à l’origine la créatrice de Papilles & Pupilles, venue du monde de la finance, a créé son blog cuisine en raison des allergies alimentaires de ses enfants (pour que cuisiner « sans » ne soit pas cuisiner « triste » ?)

Ou que le blog Gersicotti ? Gersicotta !, en dépit de sa consonance italienne, parle… du Gers ?



Bonjour, Anne, Pierrette Fleutiaux


 

« Entre les années 1974 et 1990, j’ai été très proche d’Anne Philipe.

Elle était la femme qui avait vécu aux côtés d’un acteur célébrissime, dans une aura étincelante de succès, d’engagement intellectuel et politique, d’amour et de tragédie. C’était aussi l’écrivain dont le livre Le Temps d’un soupir avait bouleversé des centaines de milliers de gens de par le monde. Elle était ethnologue, romancière, éditrice, grande voyageuse et reporter. Ce livre raconte comment ma vie s’est tressée avec la sienne, dans un de ces compagnonnages secrets qui nous font devenir ce que nous sommes.

Il n’est pas commémoration mais intimité intérieure avec une présence. Il s’agit de faire droit à cette dette fondamentale que nous avons envers ceux qui ont laissé empreinte en nous, et qui est liée à la valeur de l’existence. Anne Philipe avait une vingtaine d’années de plus que moi. Elle a changé ma perception de la vie.



Une année avec mon père, Geneviève Brisac


« Rester avec mon père, rester ainsi ensemble, à l’abri du temps, le plus longtemps possible, c’est ce que je crois être mon devoir. » (page 148)

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Ainsi, la narratrice va rester aux côtés de son géniteur pendant un an, quatre saisons qui ne ressembleront à aucunes autres.

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Quatrième de couverture :

Après un terrible accident de voiture, un homme rentre chez lui. Ayant échappé de peu à la mort (sa femme, elle, a disparu dans l’accident), il lui faut maintenant tout réapprendre. Sa fille, jour après jour, l’accompagne, et tente de tenir la main de cet homme intraitable.

Inquiète ou joueuse, sa voix décrit les quatre saisons de ce retour à la vie.

Elle raconte son histoire, celle d’un Français, juif laïque et républicain, né à la fin des années 20, amoureux des paysages de son enfance qu’il ne concevait pas de défendre autrement que les armes à la main. La guerre, la politique, le travail, les femmes, il a tout vécu sans jamais s’expliquer. Et il n’a pas l’intention de commencer.

Lumineux, cocasse, bouleversant, ce livre est tout entier du côté de la vie. L’écriture engage avec la mort une course de vitesse, et rien ne dit qu’elle n’en sortira pas gagnante. Chacune – et chacun – y reconnaîtra l’essence même de ces liens si précieux qui se tissent entre les pères et les filles.

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Ce roman, que l’on devine très vite relever du récit, aurait pu être dur, difficile, douloureux – ou larmoyant – au vu du sujet. Il n’est est rien. Les mots de Geneviève Brisac sont justes et doux, son regard est très affectueux, drôle parfois aussi.

Il émane de cette année infiniment de tendresse. Car, naturellement, la fin amène à revenir sur le passé, et vient l’heure de la nostalgie, de la mélancolie, des remords et des regrets évoqués en pointillés.

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« Pourquoi avons-nous quitté les chemins sablonneux, les larges avenues délicieuses et sûres des grandes écoles de commerce et d’industrie, pourquoi ne sommes-nous pas trilingues, et bien mariées, quel caillou pointu a roulé sous la carriole de nos destins ? » (page 79)

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« Les promenades que nous détestions enfants ont des charmes qu’on n’aurait jamais imaginés, et une douceur irremplaçable. » (page 154)

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Il y a aussi les perceptions croisées des membres de la famille sur le rôle de l’écrivain ou ses caractéristiques supposées qui sont exposées par touche – faisant partie du décor.

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« Debout sur un tabouret, Dante filme. Le filmeur est un témoin et un voleur, comme l’écrivain. […] Ses images remplacent ma mémoire. » (pages 38-39)

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« Ta mère avait raison, murmure mon père, la littérature durcit le cœur, les écrivains sont des monstres d’indifférence. » (page 134)

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L’on sait bien, pourtant, où tout ça va finir – et quand. Il n’empêche, on a envie de savourer chaque phrase, de la conserver, de retarder la fin, de lutter contre le rythme entraînant qui nous emporte, sans qu’on l’ait voulu. Il restera de cette lecture comme des cartes postales, des photos jaunies, des souvenirs conservés dans de la ouate. Et l’impression d’avoir partagé une tranche de vie familiale, une part d’intimité filiale, sans indiscrétion.

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« Une année avec mon père » est un livre important.