Fake, Giulio Minghini


FakePrésentation de l’éditeur :

Suite à une rupture douloureuse, un jeune Italien installé à Paris s’inscrit, sur le conseil d’une ancienne maîtresse, sur un site de rencontres fondées sur les affinités culturelles. Il va découvrir une sorte d’univers parallèle, où la prétention intellectuelle est de mise et dont il sera vite le prisonnier. Dans une langue limpide et nerveuse se succèdent des portraits de femmes crus ou poignants, des morceaux choisis, d’une lucidité grinçante ou d’un humour corrosif. Les innombrables faux profils, prothèses identitaires, sorte de double virtuel dont l’existence ne peut qu’être éphémère, fakes, dont le narrateur finira par se servir pour manipuler ses interlocutrices, achèveront d’usurper sa vraie identité. Spectateur impuissant de sa propre perdition, il sera embarqué dans une vertigineuse fuite en avant aux confins du virtuel et du réel. Succession hallucinante de mises en abîme littéraires et virtuelles, ce roman pourrait se lire comme une véritable odyssée contemporaine chorale. À la fois roman picaresque et vibrant «j’accuse» porté au système spectaculaire qui envahit désormais la sphère des sentiments, «Fake» est surtout une chronique politiquement déjantée du nouveau désordre amoureux.

 

On dénombre 100 millions de célibataires en Europe. En France, 12 millions de personnes vivent seules. La moitié d’entre elles s’est déjà connecté à un site de rencontres.

« Exilé érotique », le narrateur a « toujours préféré la fiction à la réalité ». En ligne, il est tout à son aise : sur la toile, ce vaste espace où tous les joueurs avancent masqués, il se vautre dans des sites aux allures de miroirs déformants – sur lesquels, cependant, des modérateurs veillent.

 

La drague sur Internet, c’est un « exercice d’équilibrisme psychique ». On vibre pour des inconnus aussi facilement qu’on les relègue à la catégorie des spams.

Mais à aller toujours plus loin, à vouloir toucher à tout(es), notre pauvre dandy virtuel ne risque-t-il pas de se prendre à son propre piège ? Et de se déconnecter pour de bon du réel ?

 

Fake est un roman de la déshumanisation des relations amoureuses et du marchandage du sexe. La facilité avec laquelle le narrateur obtient et consomme ses rendez-vous fascine autant qu’elle dégoûte. Un concentré de misère sentimentale et sexuelle sur fond de solitude des grandes villes – encore elle-, qui jaillit par salves et laisse des traces sales. Un anti mode d’emploi écrit dans une prose nerveuse, agitée, pressée, où l’on entrevoit parfois, comme une éclaircie, un peu de poésie. L’amour alors n’est pas totalement mort, ose-t-on rêver.

 

Le premier roman de Giulio Minghini est tristement contemporain. Il sonne le glas de l’implication amoureuse et l’entrée dans l’ère du plaisir solitaire à deux. Lucide mais pas désespéré : il reste toujours la possibilité de débrancher.

 

Editions Allia, 2009, 144 pages, 9 euros

 

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Messages instantanés :

 

« L’espace est rempli de nos mouvements invisibles. » (page 29)

 

« Devant l’écran, j’apprends les rudiments de l’art de la manipulation, qu’avec le temps j’affinerai jusqu’à la maîtrise. » (page 31)

 

« L’invisibilité réciproque favorise la procréation immodérée de fantasmes. » (page 32)

 

« Le discutable avantage de vivre plusieurs histoires parallèles consiste à n’en vivre aucune pleinement. » (page 55)

 

« L’immense fatigue que représente le fait d’entrer, ne serait-ce que le temps d’une nuit, dans la forêt psychique de quelqu’un d’autre. » (page 58)

 

« Et si chaque nouvelle rencontre n’était exactement que cela, un petit suicide ? Un acte irréfléchi d’abdication de soi ? » (page 63)

 

« L’abondance comme dimension paradoxale de la solitude. » (page 69)

 

« Je peuple ma solitude d’autres solitudes. » (page 71)

 

« Aucune rencontre ne peut se suffire à elle-même. Chacune est le maillon d’une chaîne. Ou le grain d’un chapelet de désespoir. » (page 72)

 

« Des cœurs et des sexes qu’on réchauffe au micro-ondes virtuel des sites de rencontres. » (page 80)

 

« Aucun raffinement intellectuel n’est requis pour pousser la porte d es Chandelles. » (page 82)

 

« Il est plus facile de multiplier le mirage de la découverte, beaucoup plus simple d’exploiter la source intarissable des possibles, plutôt que d’essayer d’épuiser le regard d’un seul être aimé, infiniment proche et lointain. Partie de nous qui nous complèterait en nous transformant. » (page 88)

 

« Pourquoi être soi si l’on peut être un fake ? » (page 128)



La traversée du chien, Pierre Puchot


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Quatrième de couverture :

« Elle se tient là, à trente kilomètres de Paris, cette immense ville-cité de la Grande Borne, fleuron architectural des années 1970, projet unique au monde tombé en lambeaux sous le poids des ans, des absences de politiques publiques et de l’errance sociale. Pourtant, quinze mille personnes y habitent, et la vie y bouillonne.

Pour les beaux yeux d’une jeune journaliste, Bruno, mécano du quartier des Radars, entend ranimer la flamme des origines, les espoirs d’un architecte qui voulait enchanter le quotidien en construisant des nouilles géantes de béton, des pigeons de pierre hauts de deux mètres pour les enfants et des labyrinthes, surtout des labyrinthes, comme autant de lignes de fuites par lesquelles les braqueurs sèment désormais les policiers à travers la cité.

Dans la ville-Basse, quartier pavillonnaire de la Borne, Bruno trouve l’espoir d’une séduction, et d’un accès rapide à sa propre permanence. Mais lorsqu’il s’envole pour Berlin, ville dont les plaies béantes de l’histoire ont façonné une nouvelle douceur de vivre, Bruno perd pied, tout nu sans sa carapace de pâte de verre et de béton. Il échoue finalement à Tunis, ville démembrée qui s’éveille elle aussi à l’histoire, où il s’accomplit le temps d’une révolution. » – Pierre Puchot

 

Ce roman est un petit OLNI. L’on croit lire un roman sur une cité, celle de La Borne, « quinze mille personnes, une presque-ville rattachée à la terre par une longue étendue d’herbe molle, une avancée urbaine irrémédiable, un îlot dans le flot massif de véhicules en perpétuel transit. », et puis ça n’est pas vraiment ça. L’on croit lire une histoire d’amour, d’un amour qui se fonde aussi sur une certaine admiration professionnelle, et puis ça n’est pas vraiment ça. L’on croit lire le récit partial des débuts du printemps arabe, et puis ça n’est pas vraiment ça non plus.

Ou peut-être est-ce tout cela à la fois.

 

Pierre Puchot, en tout cas, nous emmène là où l’on ne s’y attend pas. Journaliste de profession, il fait aussi le récit de la rencontre d’un individu avec un métier. Presque une déclaration d’amour à un art, alors que dehors sonne une déclaration de guerre.

Un premier roman curieux et inclassable, à l’écriture aérée, extrêmement court, très fluide, qui laisse un arrière-goût de pas assez.

 

Editions Galaade, mars 2014, 124 pages, 14 euros

 

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Quatre extraits :

 

« Ça rassure tout le monde de savoir que l’on souffre ailleurs, pas trop près de chez soi mais pas trop loin non plus. » (page 23)

 

« L’architecte a construit une œuvre, un empilement d’œuvres, un musée en plein air, pour nous faire vivre dedans. Mais les pierres, les dalles et les façades en pâte de verre s’usent, comme les gens. » (page 51)

 

« Même en dictature, surtout en dictature, il y a un rapport personnel entre les gens et le chef de l’Etat. Toute la société, tout repose sur cela, sur cette relation à deux. » (page 99)

 

« On dit qu’un chien ne traverse jamais la route tout droit, jamais de la même façon, mais qu’il arrive toujours sur l’autre trottoir. » (page 111)



Le bomeur, Nathanaël Rouas


Le bomeurPrésentation de l’éditeur :

« Quand Lola m’a ajouté sur Facebook, elle a checké mon profil.
En 586 photos, 320 statuts et 1780 friends, elle en a déduit que j’étais un connard.
Un connard prétentieux.
Pour mes 1780 friends, j’ai une vie cool. Ils ne me voient pas bader le dimanche soir, seul chez moi devant mon ordinateur, une rediffusion de « Zone interdite » en fond sonore, et mon paquet de clopes vides sur la table basse. Je ne vais pas poster de photos de mon rendez-vous Pôle emploi à 9h30 à Belleville en plein hiver et de mon arrivée en scoot sous la pluie.
En fait, j’ai un statut social virtuel cool.
Et un vrai statut social de merde. »

Un portrait romanesque des 20-35 ans, génération qui n’a connu que la crise, mais qui n’a pas renoncé pour autant à la désinvolture.

 

 

Le narrateur est chômeur. Comme trois millions de personnes. Mais avec des indemnités supérieures à ce que gagnent 80% des Français qui travaillent. Du temps et de l’argent, donc. De quoi mener la belle vie. A condition de savoir s’occuper.

 

Et c’est bien là le problème. Notre bobo chômeur se connecte 4h52 par jour sur Facebook et enchaîne les apéros. Avant Pôle Emploi, il officiait dans la pub. Alors avec/devant les potes, les idées de projets fusent – mais pour les mettre en œuvre, on verra plus tard. Après sa soirée avec Anouk, par exemple. Qui lui plaît vraiment. Mais qu’il ne fait pas tellement rêver. Qui un bomeur peut-il faire rêver, en réalité ?

 

Quand on est au chômage plus que dans n’importe quel autre cas de figure, on sait ce qu’on a été mais pas ce qu’on va devenir. Comment exister aux yeux de l’autre quand on ne parvient plus à le faire aux siens ? Comment avoir le sursaut salvateur quand la confiance en soi est sacrément entamée ?

 

Sur un ton ultra léger, dans une langue plus orale qu’écrite, et avec des hein qui scandent un récit au rythme déjà rapide, Nathanaël Rouas pointe des situations absurdes qu’il saupoudre de réflexions bien senties sur ce que l’on peut et veut faire de sa vie. Ce livre, son premier et – est-il promis – aussi son dernier, dédramatise le chômage tout en incitant à donner quelques bons coups de pied au c*l. C’est drôle, et ça a aussi le mérite de rappeler qu’entre le chômage et le salariat, les alternatives existent. Un instantané de société et évidemment pas un objet à considérer sur le plan littéraire.

 

Même que le bomeur a un blog.

 

Robert Laffont, mars 2014, 264 pages, 18,50 euros

 

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Flashs :

 

« A Paris, c’est comme ça que ça se passe. Si t’es rentré dans le bon cercle, t’as accès à tout. » (page 14)

 

« Si on a confiance en moi, alors j’ai confiance en moi. Et je deviens un tueur. » (page 17)

 

« On ne se rend jamais compte de l’attachement des gens à leur job. » (page 35)

 

« Le dimanche soir, c’est pas un soir à plan cul. Le dimanche soir, c’est trop personnel. » (page 45)

 

« Une fille mignonne, faut toujours lui montrer que tu t’en bats les couilles d’elle pour qu’elle se mette à faire attention à toi. Sinon, t’es juste un chien de plus dans la meute. » (page 47)

 

« Pôle emploi devrait financer mes tickets resto, bah ouais, c’est comme ça que j’entretiens mon réseau. » (page 60)

 

« Tout est toujours plus beau quand c’est de l’imprévu. » (page 64)

 

« Rendre cool le fait d’être au chômage, c’est ça être un bomeur.

En fait, c’est surtout réussir à faire croire à l’autre que c’est cool d’être au chômage. » (page 81)

 

« Quand on ne connaît pas le chômage, on en a peur. » (page 109)

 

« Mon problème, c’est que je veux tout donner direct par peur qu’elle me donne rien. » (page 132)

 

« Je suis la flemme poussée à son paroxysme. » (page 137)

 

« J’ai toujours pensé qu’on a les amis qu’on mérite. Quand je vois les miens, je me dis que je suis un mec bien. » (page 145)

 

« Dans ma vie professionnelle, j’avais toujours une date butoir. Maintenant, je n’ai aucun dernier moment. » (page 157)

 

« J’ai toujours pensé que la créativité n’était pas réservée aux créatifs. Tout le monde peut avoir la bonne idée au bon moment. » (page 165)

 

« Quand quelqu’un de proche réussit, ça donne l’impression que nous aussi nous aurions pu réussir. Alors que ça n’a aucun lien. » (page 167)

 

« Peu de gens sont vraiment heureux pour le succès de leurs proches. Justement parce que ça les renvoie à leur condition personnelle. » (page 167)

 

« L’actualisation Pôle Emploi, c’est les cinq clics les plus chers du web. » (page 170)

 

« J’arrive à me faire virer de Pôle Emploi. C’est dur quand même de se faire virer d’un truc pour des gens qui n’ont pas de travail. C’est surréaliste comme situation. » (page 175)

 

« Quand tu n’as aucune raison de te lever, tu ne te lèves pas. » (page 218)



La nièce de Fellini, Gilles Verdiani


PLa niece de Fellinirésentation de l’éditeur :

De passage à Paris pour participer à une émission de télévision, la cinéaste Anita Sorbello, nièce de Federico Fellini, est préoccupée : elle ne trouve pas de producteur et sa grand-mère vient de mourir en lui révélant un secret. Le chauffeur qui doit l’accompagner pendant son séjour, Andreas, se prend d’affection pour elle et va tenter de l’aider. Il se présente comme écrivain ; elle l’embauchera comme scénariste. Anita suit Andreas jusqu’à l’appartement où il mène avec deux amis, un compositeur et sa sœur, une vie joyeuse et raffinée. Dans cet endroit hors du temps, plusieurs découvertes attendent la jeune femme. D’un trait ironique et léger, Gilles Verdiani décrit un monde en marge de la réalité et met en scène des artistes, illustres ou obscurs, dans les tourments de leur vie sociale et les délices de leur vie intime.

 

 

Mettez ensemble des personnages improbables, faites-leur vivre des situations improbables, vous obtiendrez un résultat forcément improbable. On est ici à Paris et aujourd’hui mais très vite on est emporté ailleurs, dans une atmosphère vaguement romaine, ou plus certainement dans un lieu sans âge ni position terrestre.

 

Gilles Verdiani utilise tous ses talents de scénariste pour bâtir une intrigue resserrée autour de protagonistes inoubliables, chacun drapé, au choix, dans des charmes vaguement désuets, des contradictions mystérieuses, une innocence touchante. Des protagonistes rêvés cependant que très ancrés dans le réel. L’appartement qui les réunit a tôt fait de devenir la maison du bonheur pour le lecteur fasciné. Si l’on peut réellement exister en marge de la vie normale, n’est-ce pas la plus noble des ambitions ?

 

Richement dialogué, avec beaucoup de subtilité, et servi par une écriture soignée et superbe, ce roman connaît aussi des accès de lyrisme lorsque les personnages se rapprochent.

 

Le sens du dialogue de Gilles Verdiani fait de La nièce de Fellini une comédie jubilatoire mais pas seulement : il se dégage de ces pages une douce mélancolie saupoudrée de poésie. Et surtout, l’auteur propose une belle réflexion sur le rôle dans l’artiste dans la société. A l’heure de la décadence, l’art n’est-il pas le plus bel acte de résistance ?

 

Ce premier roman est une vraie belle réussite, un livre que l’on referme à regret tant il est difficile de quitter ces attachants héros et l’univers fantasmagorique dans lequel ils évoluent. Et une signature qui augure du meilleur.

 

Editions Ecriture, mars 2014, 180 pages, 16,95 euros

 

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Fragments choisis :

 

« Au début du millénaire Paris n’était plus le centre du monde. Mais elle était devenue la capitale du temps. » (page 9)

 

« Personne ne sait encore pourquoi un être humain choisit de sacrifier sa vie de chair à l’espoir illusoire d’une immortalité de papier, de toile, de notes ou de lumière. » (page 13)

 

« Personne ne sait comment la postérité choisit parmi les défunts ceux qu’elle aimera. » (page 13)

 

« Le premier [film], vous le portez pendant des années et vous le réalisez comme si c’était le dernier. Le deuxième, vous l’écrivez six mois plus tard, pas encore rétabli du choc, de l’irruption soudaine des médias dans votre vie, et c’est forcément n’importe quoi. » (page 30)

 

« - Vous êtes écrivain ?

- Hélas, j’ai cette faiblesse.

- Mais c’est très bien, écrivain. Entre nous, c’est mieux que chauffeur.

- Il faut bien vivre, mademoiselle. » (pages 65-66)

 

« Je ne conçois pas que l’on n’aime plus quand on a aimé. C’est confondre les sentiments avec les humeurs. » (page 66)

 

« Notre siècle était beau comme un enfant. » (page 73)

 

« La susceptibilité est une faute professionnelle chez le limonadier. » (page 75)

 

« Il n’y a qu’une seule façon d’être artiste, c’est en héros.

En fait il y en a deux. En héros ou en escroc. Mais nous sommes trop vaniteux ou trop lâches pour agir en escrocs, n’est-ce pas ? Ou trop bêtes. » (page 109)

 

« Nous sommes les héros. Sans nous vos enfants auraient pour seuls modèles des sportifs, des voyous et des personnages de mangas. Sans nous et notre travail, nos siècles de recherche, de passion, d’application, aujourd’hui vous seriez seuls au monde avec la télévision et les journaux, et hier ou ailleurs vous auriez été seuls avec la tyrannie. Nous fabriquons mystérieusement le seul antidote non létal au poison de l’actualité. Vous n’en voulez pas, libre à vous. Mais vos enfants en voudront, et même s’ils ne sont qu’un sur dix, un sur cent, un sur mille, nous les sauverons. » (page 110)

 

« Je me fous d’être en accord avec mon temps, puisque ce temps n’est pas en accord avec moi. » (page 112)

 

« Il y a beaucoup d’artistes très sympathiques qui produisent des choses sans intérêt. » (page 122)

 

« Il n’y a pas de femme plus facile qu’une actrice qui s’ennuie entre deux plans. » (page 126)



Conception, Ariane Zarmanti


ConceptionPrésentation de l’éditeur :

On ne choisit pas sa famille. Mais qui n’a pas rêvé de la réinventer ? Qui n’a pas tenté au moment de devenir parent de faire « autrement » que ceux qui nous ont précédés ?

Conception est le roman d’une de ces tentatives, celle d’une famille composée à partir de l’amitié, plutôt que de l’amour. Signe d’un monde en bascule, l’ouvrage ne prescrit rien. Il se contente de constater, pêle-mêle : la fin du patriarcat, les failles du mariage d’amour, la difficulté d’accorder nos vies multiples (amoureuse, parentale, professionnelle…).

La langue d’Ariane Zarmanti est âpre, comme le sont parfois nos déclarations de principe et nos brusques résolutions. Elle laisse entendre, une fois de plus, que l’autofiction ne consiste pas à fantasmer à partir de soi, mais à dire nos arrangements avec les autres, et à les transformer.

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Quatre parents pour un seul enfant. Et pourquoi pas ?

Dans ce livre à la frontière du roman et du récit, Ariane Zarmanti expose ses choix de femme et de mère : elle a décidé de dissocier sexualité et parentalité. Le père de son enfant ne sera donc pas son amant. Elle raconte un parcours en marge des schémas traditionnels sans chercher à convaincre quiconque. Il n’y a pas de mieux ou de moins bien, juste une volonté de trouver sa propre formule, et une trajectoire personnelle, une décision mûrement réfléchie, prise en pleine conscience.

 

Dans le débat actuel sur la famille, ce que la notion regroupe, la légitimité de permettre à certains d’y accéder, etc., ce livre pose des questions pertinentes et invite à intellectualiser l’acte reproductif, à dépassionner  l’enfantement.

 

Le point de vue défendu par l’auteur est présenté sous la forme originale de missives adressées à l’entourage, proches ou environnement social. Le ton est on ne peut plus juste, le rythme entraînant, la plume est délicate, l’écriture à vif. La sincérité du « produit livre » est à la hauteur de la démarche exposée.

 

Une lecture utile, un livre symptôme des interrogations contemporaines, qui s’inscrit déjà dans une époque.

 

Editions Omniscience, coll. Littérature du réel, mars 2014, 192 pages, 17,90 €

 

 

Fragments choisis :

 

« Ton père, tu veux vraiment que je te dise, je l’ai trouvé dans le journal. » (page 9)

 

« Si t’es fait pour quelqu’un, t’es fait comme un rat. Statistiquement parlant, je veux dire. » (page 11)

« Mieux vaut s’accommoder de l’idée que t’es fait pour personne. Surtout, prendre ce qu’on te donne, sans demander ton reste. » (page 11)

 

« Depuis longtemps déjà la décision était prise. S’agissait de ne pas se planter. De dissocier nettement sexualité et parentalité. Savoir couper le cordon. Anticiper la séparation. Tracer une ligne de démarcation. D’un côté, l’homme que tu désires. De l’autre, celui dont tu désires un enfant. Pas mélanger, jamais. » (page 12)

 

« La famille parfaite n’existe que dans les contes et dans les magazines. » (page 12)

 

« Je n’ai jamais cru qu’on pouvait fonder quoi que ce soit sur l’amour. » (page 13)

 

« Aimer au présent, sans faire peser sur l’amour le poids de l’avenir. » (page 13)

 

« Souvent amour varie. L’amitié, moins fébrile, ne nie pas la solitude que chacun porte en soi. » (page 14)

 

« Une de mes amies, mère depuis peu, m’avait avoué quelques temps auparavant : « Les parents divorcés, on les envie. La garde partagée, ça permet de respirer. » Dans la coparentalité – le mot commençait à infuser – je voyais enfin la possibilité d’un véritable partage des tâches, en évitant la brisure, les coups bas, la culpabilité, la suspicion, les rancunes. » (page 37)

 

« Comme si le père avait un rôle à remplir, qui ne lui collerait pas tout à fait à la peau, alors que la mère a le rôle incarné comme un ongle, avec l’enfant coincé sous sa peau bien tendue. » (page 39)

 

« J’en sais rien, moi, si c’est possible de prévoir ce qui nous advient face au marmot, une fois qu’on y est, et qu’il est là, pas du tout comme on avait imaginé, il est là, qu’y peut-on. » (page 40)

 

« Le genre de personne qui mange en premier ce qu’il y a de meilleur dans l’assiette, j’ai pensé, alors que moi, je garde toujours le meilleur pour la fin, après avoir rempli toutes mes obligations, la priorité étant d’être efficace, pas de se faire plaisir. » (page 52)

 

« La fidélité est une valeur spécieuse. Les amis ne vous demandent pas l’exclusivité, je ne vois pas pourquoi les amants l’exigeraient. » (page 62)

 

« Parfois je me demande de quel droit vous laissez encore vos noms traîner en moi, ça m’exaspère, ce manque d’égard, vous auriez quand même pu prendre toutes vos affaires en partant, il paraît que c’est comme ça qu’on fait, on évite de laisser des traces, on nettoie derrière soi, on laisse les lieux aussi propres qu’on les a trouvés. » (page 68)

 

« J’ai à l’intérieur de moi bien plus que la terreur de tes coups potentiels. J’ai la trouille de porter ton enfant. » (page 82)

 

« Les hommes se retirent toujours en emportant des morceaux imprévus de moi. » (page 83)

 

« Je préférerais que tu sois un garçon, pour te soustraire aux articles de magazines, ceux qui te traquent à coups d’enquêtes médicales, ceux qui t’affirment que l’heure biologique tourne, tic tac, que ton capital fécondité s’effrite, tic tac tic tac, qu’attention tu seras moins fertile après trente ans, tacatacatac. » (page 90)

 

« C’est ainsi que cela se présentait à mon esprit : si je n’arrivais pas à écrire, pour une raison ou pour une autre, je me replierais sur la maternité. » (page 95)

 

« Enfanter nous infantilise. » (page 98)

 

« Si on peut baiser sans faire un enfant, je ne vois pas pourquoi c’est si choquant de faire un enfant sans baiser. » (page 108)

 

« Je crois qu’il n’y a pas une seule façon de faire et d’élever un enfant dans la joie, de la même manière qu’il n’y a pas une seule et unique façon de faire l’amour, ou d’entrer en amitié. » (page 108)

 

« Si je n’avais pas vécu sous le même toit que mes parents, je crois que j’aurais eu une meilleure opinion de la famille. » (page 110)

 

« S’estimer, parfois, c’est moins nocif que s’aimer. » (page 111)

 

« Il y a ceux, aussi, qui me demandent si j’ai bien réfléchi à l’intérêt de l’enfant, et je sens pointer là un léger soupçon d’égoïsme. Oui, j’ai bien réfléchi à l’intérêt de l’enfant, puisque je ne lui choisis pas pour père l’homme que j’aime, celui avec qui j’aime coucher, moi, personnellement, mais celui dont j’estime qu’il sera le père qu’il lui faut. Et qu’il compensera mes défauts. » (page 111)

 

« Enfanter, c’est se confronter à l’inattendu. » (page 112)

 

« Mon sexe a un cerveau et mon cerveau un sexe. » (page 114)

 

« Tu es mon utopie. » (page 116)

 

« Vous préférez quoi, une petite épisio ou une grosse déchirure ? Qu’on coupe son nez ou votre clitoris ? » (page 130)

 

« Le repli n’est pas la solution, sais-tu, nous ne pourrons pas éternellement nous planquer toi et moi dans notre cocon, il faudra bien se frotter au monde. » (page 155)

 

« Je suis là pour cela, faire nombre, garnir la foule. Et je rejoins un cortège, au hasard. Je regarde les banderoles, en spectatrice. Quand on chante, quand on crie des slogans, je me tais , les larmes aux yeux, la respiration heurtée, sans participer de vive voix, mais présente. J’aime bien ces moments-là. Cela m’émeut. Je trouve ça beau d’être plusieurs. » (page 156)

 

« Les tout petits, de quelques jours à peine, porte sur eux le cadavre de leur vie prénatale. » (page 160)

 

« Tu es une enfant très entourée. Nous te couvrons d’appréhension. » (page 164)

 

« Faire confiance aux inconnus, c’est ma devise, sinon on ne s’en sort pas. » (page 167)

 

« Faudra se surveiller. C’est elle, désormais, notre surmoi. » (page 174)

 

« Tellement plus facile de parler aux absents. Les présents ont toujours tort. » (page 186)



Germain dans le métro, Vincent Maston


Germain dans le métroPrésentation de l’éditeur :

Germain a tout pour lui : timide, spécialiste de musiques obscures que personne ne connaît, grand amateur de concerts, bègue flanqué de l’orthophoniste la moins efficace de Paris, amoureux transi de cette même effroyable orthophoniste.

Pour surmonter tant de handicaps, une seule oasis : le métro. Mieux que ses séances d’orthophonie hebdomadaires, le réseau souterrain (ses couloirs, ses quais pittoresques, ses charmants autochtones) se transforme pour lui en véritable exutoire. Le voilà super héros, redresseur de torts, justicier des temps modernes.

C’est au hasard d’un trajet qu’il croise une fille aussi douée que lui pour faire trébucher les passagers. Ainsi donc, il n’est pas le seul ! Sont-ils nombreux à pratiquer ? Se pourrait-il qu’il existe des bandes organisées ?

Mais dans le métro comme sur un ring, on ne peut pas bousculer les autres sans risquer de prendre des coups.

 

 

Germain Raphaël Rotelier, né le 7 décembre 1982 à Poulain-la-Meuge, domicilié au 34 boulevard de la Villette dans le XIXème arrondissement de Paris, est bègue. Entre les séances hebdomadaires chez Clotilde, son orthophoniste, il a un exutoire à la colère qui l’accompagne au quotidien. Un exutoire souterrain. Le métro est son terrain de jeu. Il bouscule les gens pour se défouler, mais aussi pour les punir. Son but est d’« emmerder les emmerdeurs ». Alors Germain cherche chez sa victime « un petit détail, n’importe quoi qui [lui] donnerait bonne conscience. »

 

« Hors de question de m’abaisser à bousculer un pauvre type qui n’a rien fait : je trace la ligne à ne pas franchir au niveau de la sociopathie. » (page 67)

 

Il n’y a que les concerts qui lui procurent suffisamment d’émotion pour qu’il ne ressente pas pendant quelques jours le besoin de bousculer un ou deux quidams.

 

Germain va bientôt rencontrer des comparses, et c’est à quatre que se feront désormais les « opérations ». De ne plus être seul, Germain se sent indestructible. Pourtant, une petite voix au fond de lui répète qu’il va trop loin.

 

Avec Germain dans le métro, Vincent Maston signe un premier roman très drôle, au rythme enlevé. Il nous entraîne dans l’univers fascinant du métro parisien. Une comédie qui donne envie d’observer plus encore les autres usagers (ce dont je ne me suis, personnellement, jamais privée) et un livre, bien sûr, à lire de préférence… dans le métro.

 

JCLattès, février 2014, 304 pages, 17 euros

 

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Interruptions de trafic :

 

« Tous les soirs, je repousse mon éducation sur l’état du monde au lendemain. » (page 22)

 

« Je ne sais m’habiller que pour aller à un concert. Pour toute autre situation, je suis nul. » (page 23)

 

« Mon père est authentiquement fatigant. » (page 35)

 

« Ces bousculades dans les transports sont tout ce qui me permet de garder un semblant de santé mentale en place, et je ne peux le partager avec personne. » (page 40)

 

« Son arme préférée : être d’accord. Quoi que vous disiez, il trouvera toujours le moyen d’être d’accord avec vous. Tout comme il trouvera le moyen d’être d’accord avec quelqu’un qui dirait le contraire. » (page 43)

 

« Merci papa, je vais aller me verser de la Javel dans le cerveau et je reviens. » (page 48)

 

« Je pense qu’elle nous voit ensemble parce que nous sommes les deux seuls qu’elle ne voit avec personne d’autre. » (page 68)

 

« Jamais, sous aucun prétexte, il ne faut aller à un concert en portant un tee-shirt du groupe. » (page 75)

 

« Il maîtrise à la perfection cette capacité inouïe qu’ont les serveurs parisiens à faire sentir en deux mots tout le mépris qu’on peut bien leur inspirer. » (page 84)

 

« Aller doucement c’est bien gentil, mais encore faut-il savoir où on va. » (page 126)

 

« Rien ne guérit plus vite un cœur déçu qu’une augmentation du chiffre d’affaires. » (page 127)

 

« Quand on est bègue, on passe son temps à se dire qu’avec une élocution convenable on serait le roi de la répartie, que la seule chose qui nous empêche d’être un beau parleur charismatique est ce satané bégaiement. Bien entendu, on a tort. » (pages 128-129)

 

« J’ai honte, mais parfois sa propre santé mentale se gagne au prix du sacrifice de celle des autres. » (page 176)

 

« Pour calmer mes nerfs, j’applique la seule technique de relaxation que je connaisse. Par petits coups discrets, je fais trébucher les passagers importuns. » (page 181)

 

« Si je ne peux plus me défouler dans le métro, il va falloir que je trouve autre chose. Le free fight, par exemple. » (page 253)



Libre, seul et assoupi, Romain Monnery


Libre seul et assoupiPrésentation de l’éditeur :

« J’étais un enfant de la génération précaire et, très vite, je compris que viser un emploi dès la sortie de ma scolarité revenait à sauter d’un avion sans parachute. »

Machin vit chez ses parents qui, excédés de le voir ne rien faire, le mettent à la porte. Il rejoint une amie à Paris qui lui propose une colocation, puis tente d’aller se faire exploiter en stage dans une chaîne de télévision. Finances à marée basse, il va, lucide et résigné, devoir se confronter au monde réel.

Le roman naturaliste des désillusions perdues, où l’initiation d’un anti-Rastignac d’aujourd’hui se joue entre échec volontaire et résignation constructive.

 

 

 

« Machin » aime dormir. Et les pâtes. Il observe les filles et le temps qui passe avec la même impuissance. Pour lui, les chemises servent à se déguiser en adulte. Quand il est là, c’est parce qu’il faut bien être quelque part ; et il fait ce qu’il fait parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre et qu’il faut bien faire quelque chose – mais rien, le plus souvent.

 

Pour « Machin », le travail n’est « qu’une perte de temps visant à déposséder le peuple de ses loisirs. » Néanmoins, et parce qu’il faut bien payer son loyer, il accepte de jouer le jeu du stage. Il découvre l’entreprise, ce monde peuplé de gens qui se persuadent qu’ils sont des adultes. « A les entendre, renoncer au présent suffisait à se construire un avenir en or. » Pour « Machin », c’est un choc. Après le stage viendra l’emploi (le loyer, toujours) : un premier job pendant le Mondial de l’automobile, cet événement insensé où l’on recense plus de femmes au mètre carré que n’importe où ailleurs. Avant, pendant, après, la vie de « Machin » n’est qu’une série de grandes désillusions et de victoires microscopiques. L’âge de renverser la vapeur arrivera bien assez tôt.

 

Romain Monnery choisit un ton direct pour dresser le portrait de son personnage plus révélateur qu’il n’y paraît du malaise d’une époque, et de toute une génération. C’est frais et accrocheur, largement dialogué et très rythmé, empreint d’un humour qui parfois cède à la facilité mais ne gâche pas le plaisir – au contraire.

Mention spéciale pour l’hilarante scène du match de football France-Italie pendant la coupe du monde en Allemagne, en 2006, resté dans les annales pour le coup de tête de Zidane à Materazzi.

 

Libre, seul et assoupi est une fable du XXIème siècle, générationnelle et tordante, dont la morale se dissout dans la réalité. « Machin »  est un anti-héros attachant et finalement très familier.

Un premier roman hyper accessible et juste – en un mot, réussi.

 

 

Au Diable Vauvert, 2010, 308 pages, 18 €

 

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Phrases collector :

 

« Je me retrouvais dehors, avec pour seul bagage un diplôme bac+5 qui me servait d’oreiller. » (page 8)

 

« La vie, je la préférais en solitaire. Libre, seul et assoupi. » (page 11)

 

« Professionnellement, je n’avais pas d’ambition. » (page 27)

 

« J’étais un paresseux jusque dans la gestion de mes relations : je préférais qu’on me quitte plutôt que l’inverse. » (page 52)

 

« L’introspection n’était plus à la mode. Au risque d’aller droit dans le mur, l’époque exigeait d’avancer. » (page 63)

 

« Si le statut de guignol implique l’absence de responsabilité, de pression et d’horaire, alors c’est exactement ce que je cherche. » (page 84)

 

« Travailler me semblait être le meilleur moyen de grandir. Et devenir adulte la dernière des choses à faire en ces temps difficiles. » (page 121)

 

« Tout allait trop vite. Les gens semblaient savoir ce qu’ils faisaient, ce qu’ils voulaient, où ils allaient ; et toutes ces certitudes me les rendaient détestables. J’étais jaloux. » (page 131)

 

« Je n’avais pas plus de goûts que de personnalité. » (page 137)

 

« L’idée d’un livre me vint alors. Je n’avais rien à dire mais au moins j’aimais écrire. » (page 156)

 

« Ma peur de l’échec n’était que l’alibi de mon orgueil. » (page 190)

 

« Bruno avait raison : l’important n’était pas de savoir mais de faire croire. » (page195)

 

« Ton premier salaire, c’est ton entrée dans l’âge adulte. Il faut que tu marques le coup. C’est un truc dont tu te souviens toute ta vie. » (page 208)

 

« Plus que jamais, j’aurais voulu être le héros d’un roman, rien que pour sauter ces pages de mon histoire qui me semblaient superflues. » (page 238)

 

« J’entretenais des champs de regrets. » (page 277)

 

« Je ne pouvais faire un pas sans regretter le précédent. » (page 278)

 

« M’encombrer de souvenirs supplémentaires, c’était prendre le risque de me noyer dedans. » (page 278)

 

« Le battement de ses paupières était une mélodie que j’aurais aimé chanter sous la douche. » (page 281)



Les fidélités, Diane Brasseur


Les fidelitesPrésentation de l’éditeur :

« J’ai une double vie depuis un an.

J’ai glissé dans cette situation sans opposer de résistance.

Je passe la semaine avec Alix à Paris et je retrouve ma femme et ma fille le week-end à Marseille.

Quand je suis heureux je n’ose plus bouger. Je me fais penser au chien de ma grand-mère qui se transformait en statue quand le chat le léchait.

Qu’est-ce que j’attends ?

Qu’on prenne une décision à ma place ? Un drame ? »

Quelques heures avant de partir à New York fêter Noël en famille, un homme de 54 ans s’enferme dans son bureau pour faire un choix : quitter sa femme ou sa maîtresse.

 

 

« Je ne veux pas vieillir. » Voilà comment le narrateur commence son monologue. Et aux côtés d’Alix, 31 ans, le temps pour lui s’arrête. Mais Les fidélités n’est pas simplement l’histoire, somme toute banale, d’un homme qui prendrait une maîtresse pour se donner l’illusion de ralentir le déclin. Le narrateur aime, quoi que de façons bien différentes, les deux femmes de sa vie. Et c’est ce qui lui est, à la longue, insupportable ; l’on ne se sent jamais aussi seul que lorsqu’on a le cœur coupé en deux.

 

Le thème du triangle amoureux a été maintes fois abordé en littérature. Il y a pourtant de l’inédit dans Les fidélités. Avec une écriture d’une grande fluidité, à un rythme enlevé, Diane Brasseur livre une vision très juste des relations qu’il est si compliqué de défaire et des aveux intérieurs de faiblesse. Elle démontre un vrai talent à faire revivre les scènes des deux histoires d’amour qui tiennent le narrateur debout.

Loin de prendre parti, le lecteur s’attache à chacun des trois protagonistes. L’auteur donne à comprendre le déchirement du narrateur, l’impuissance tranquille de la légitime, l’implication d’Alix qui dit à son homme, le seul qu’elle ait, avec lucidité : « Tout ça, c’est plus dangereux pour moi que pour toi. »

 

Et Diane Brasseur instille dans ses pages un suspens qui rend ce premier roman impossible à lâcher. On est captivé par ce drame silencieux et invisible, loin des clichés traditionnels véhiculés par l’adultère. Le mari trompeur n’est pas un homme machiavélique, l’épouse trompée n’est pas une femme délaissée et aigrie, l’amante n’est pas une vamp intéressée.

En dépit des beaux discours, personne, finalement, ne s’engage à moitié. Et c’est ce qui est bouleversant.

 

Ce coup d’essai est un coup de maître(sse).

 

Allary Editions, janvier 2014, 176 pages, 16,90 €

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Quelques citations :

 

« A quoi ressemble la maîtresse d’un homme marié ? » (page 8)

 

« Son odeur est autour de moi et ça me rend heureux parce que ce n’est pas un souvenir. » (page 12)

 

« Je vois toute la douleur, encore assez loin, à une centaine de mètres, mais elle me fonce dessus, comme une vague, et je baisse la tête et je vois mon corps et je me dis qu’il n’y a pas assez de place, même si je mesure 1,82 mètre et que je pèse 90 kilos, il n’y a pas assez de place entre mes deux épaules pour recevoir cette vague-là. » (page 26)

 

« Il faudrait peut-être nous vautrer dans notre histoire comme deux boulimiques.

Baiser jusqu’à l’écœurement, la serrer trop fort dans mes bras, manger dans la même assiette e lécher les mêmes couverts, dire tous les mots d’amour à la chaîne comme on allume une cigarette avec la précédente, prendre nos douches ensemble et échanger nos vêtements pour être repus, une bonne fois pour toutes. » (page 35)

 

« J’envie le chagrin d’Alix parce qu’il est identifiable. » (page 57)

 

« Est-ce qu’Alix et moi nous envisagerons un retour sur investissement ? Parce que j’aurai divorcé et qu’elle pensera avoir brisé une famille, déciderons-nous de rester ensemble coûte que coûte, même si nous n’en avons plus envie et que cela nous rend malheureux ? » (page 86)

 

« Les nuits avant mes départs ressemblent à celles des débuts d’histoires, corsetées. » (page 93)

 

« Pourquoi suis-je celui qui part ? » (page 105)

 

« Qu’est-ce que je croyais ? Qu’il y avait différents stades dans l’infidélité comme pour les infractions du code de la route ? » (page 113)

 

« Fantasmer, c’est prendre le risque d’être déçu. » (page 116)

 

« Je fais l’amour avec Alix, je fais l’amour avec ma femme. Je ne sais plus qui je trompe avec qui. » (page 119)

 

« Tous les efforts d’Alix me touchent parce que ce ne sont pas des efforts et qu’ils sont pour moi. » (page 155)

 

« Dans notre cas, le quotidien, c’est exotique.

Nous ne sommes pas un couple. […] Nous n’avons pas de vie sociale tous les deux, nous ne connaissons pas l’excitation d’un projet commun. Nous ne prenons aucune décision ensemble. » (pages 158-159)

 

« Je n’ai parlé d’Alix à personne parce que je voulais garder tous les détails pour moi et pour ne pas répondre à des questions auxquelles je n’avais pas de réponse. » (page 163)

 



Bois sans soif, François Perrin


Bois sans soifPrésentation de l’éditeur :

« Il m’en avait fallu du temps, avant de comprendre de quel bois j’étais fait, et quel serait son usage le plus approprié. Pupitre, étai, manche de pioche – je n’avais pas déniché ma carrière. »

Au moment de se choisir un avenir, le narrateur de Bois sans soif pousse la porte d’un bar. Et se découvre plus qu’un métier, une vocation : « À chaque cul son tabouret, à chaque arbre son étagère Billy. » Pour lui, ce sera donc le zinc, meilleur poste avancé pour observer et comprendre le monde qui l’entoure. Pour développer, aussi, de mystérieux superpouvoirs, indétectables par les accoudés d’en face, et qui ne durent que le temps du service.

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Bosser dans un bar. Prêcher en zinc. Le narrateur sait de quoi il parle. Bistrot, troquet, rade, il a pratiqué, des deux côtés du comptoir. Des années d’observation et d’analyse qui lui permettent de livrer une version très personnelle, désabusée et souvent férocement drôle de ce qui s’y passe, de qui y vient, de pourquoi on y vient, de ce qu’on y cherche, de ce qu’on y trouve (ou pas), de pourquoi on y revient, de comment on en sort à l’heure où parfois on ne retrouve plus son chemin.

 

Qu’est-ce qu’un bar ? Sur le papier, « un lieu disposant d’une licence IV, débitant de boissons alcoolisées au vu et au su de la maréchaussée, et selon les goûts de tout un chacun. » Bien plus que cela en réalité. « Ni plus ni moins que la chambre dont on ne dispose pas chez soi. » ose le narrateur.

 

Le grand, le très grand Philippe Jaenada, qui signe la préface de ce livre qualifié de fiction quand on l’estampillerait plus facilement chronique, voire étude sociologique (mais puisque l’on déplore les étiquettes, passons-nous ici d’estampille), l’affirme : « On a dans les mains, tombé du ciel, le plus complet, le plus précis des manuels de vie en milieu baristique. […] On y apprend surtout ce qu’est la vie sur terre. » (Cette préface est une exception de la part de l’auteur de Sulak, mais pas un hasard : « les trois trucs [qu’il] préfère au monde (si on met de côté les choses intimes, comme la famille ou la levrette), ce sont les bars, les livres et François Perrin. » On a connu pire adoubement pour un premier livre.)

 

La visite guidée que propose François Perrin de ce monde qui bruisse derrière les vitrines embuées d’envie de rencontres est une formidable galerie de portraits. Le personnage principal est celui que l’on connaît le moins : le barman. Il devient ici un inoubliable Super-Héros (avec majuscules, ja).

 

Mais on ne naît pas Super-Héros. On ne le devient pas non plus. On est identifié et choisi comme tel. Et ensuite, il faut bien faire avec ce statut et les Superpouvoirs associés. Pas toujours simple. La blonde peut se révéler amère en fin de verre. Perrin distille des pincements de cœur au fil des pages.

Triste sort que celui du Super-Héros, célibataire à durée indéterminée – les Superpouvoirs seraient-ils solubles dans le couple comme le rhum dans le coca-cola ? Car si « chaque cul [a] son tabouret », l’amour, apprend-on, se trouve d’un seul côté du bar. L’autre, donc. Et si le célibat se fête au champagne, le champagne et le rade, ça fait deux.

 

C’est la solitude du buveur de fond(s) comme de celui qui le sert que raconte, dans une langue riche et imagée, François Perrin. Les formules pleines d’esprit coulent à flots (facile). L’humour vient contrebalancer un désenchantement qui n’est rien d’autre que de la lucidité. Et qui mène à une forme de résistance sociale – refuser l’exploitation est un choix politique qui se paye. La bière heureusement reste encore abordable.

Bois sans soif est à lire sans modération (re facile) et à jeun avant de se poser un instant la question de ce qu’on a fait, espéré, manqué, etc. la dernière fois qu’on a bu sous une enseigne licence IV. Et de ce qu’on a bu. Et de pourquoi c’était (encore et toujours) de l’alcool.

 

Pousser la porte d’un bar, c’est bien. Ne pas en ressortir trop tard, c’est bien aussi. Que l’on siège d’un côté ou de l’autre de la pompe à bière.

 

 

Editions rue fromentin, janvier 2014, 140 pages, 16 €

 

 

 

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Brèves de comptoir :

 

Bois sans soif-extérieur« Etre le plus beau pour lever une dinde, en gros, l’orateur le plus subtil pour postillonner le plus fort dans une oreille moite, vers un cerveau flasque avide de généralités. » (page 22)

 

« Un bar ne constitue ni plus ni moins que la chambre dont on ne dispose pas chez soi. » (page 26)

 

« Je trouverais forcément quelque chose à y faire. Perdre de l’argent, dans tous les cas. » (page 44)

 

« C’est parce que les gens ne s’adressent que rarement à vous que, passé les années d’adolescence, vous prenez le parti d’aiguiser votre oreille. » (page 63)

 

« Mais si tu es derrière le bar, à ce moment-là, et que les types sont des habitués, qui te causent en permanence, au fond, même quand ils parlent entre eux ? Parce qu’il ne faut pas croire, les clients d’un bar te classent par définition dans la catégorie des interlocuteurs évidents. Et les habitués plus encore que les autres. Même quand ils se parlent à eux-mêmes, ils t’incluent dans leur échange, ne serait-ce que pour ne pas trop flipper. » (page 66)

 

« On passe de Rien à Client Mémorable dès l’instant où naît la curiosité d’arrière-bar. Le Postulant Sérieux sait déjà qu’il sera embauché, et a décroché le poste de Stagiaire Prometteur avant même d’en avoir fait la démarche. Pendant cette période, il fait l’expérience de ses nouveaux Superpouvoirs. » (page 74)

 

« Les Super-Héros, au fond, porteraient en eux-mêmes les germes de leur propre déclin. » (page 86)

 

« La frontière entre le cynisme et l’errance, c’est l’allergie aux lauriers. » (page 87)

 

« Quelle que soit l’étendue de ses Superpouvoirs, le barman ne peut pas plus les expérimenter en congés ni en plein jour – sans son masque, disons – qu’un quelconque héros de Marvel ou de DC Comics. » (pages 87-88)

 

« Un Super-Héros sans masque n’est ni plus ni moins qu’un dégénéré, un Superpouvoir à l’air libre est un faire-valoir humiliant pour l’entourage. » (page 89)

 

« Les Clients Mémorables se déclinent en alcools, ils sont ce qu’ils consomment, leurs intentions débordent dès la première commande. » (page 95)

 

« En commandant d’entrée une bière, le Client Mémorable hurle à l’assistance qu’il n’a pas de plan précis pour la soirée. […] La bière est une fille facile, mal dégrossie certes, mais qui vous semble toujours un peu familière. […] Téter une bière avec quelqu’un revient à ne rien partager tout en exhibant sa nudité, sans artifice. » (pages 96-97)

 

« La bière accouche autant d’amis-pour-la-vie que d’implacables verrues. » (page 98)

 

« Qu’on le dise une fois pour toutes, même les mousseux racés n’ont rien à faire en rade. Si le champagne est délicieux en mariage, incontournable en cocktails et raouts – où quémander un whisky vous classe à l’extrême, une bière plus bas que terre -, ses courbes comme ses effets ne se marieront jamais avec les quatre murs de nos troquets. » (page 100)

 

« Quand la vodka promet une gifle solide, flamme pure aux effets bornés dans le temps, le rhum tient autant du feu que de la colle, équilibre impeccable entre tourbe et brasier qui en fait la plus aliénante des mixtures. » (page 101)

 

« Les gens qui apprécient de se la mettre, comme on dit, s’alcoolisent toujours à mort en fonction des circonstances. » (page 103)

 

« Les groupes s’arsouillent à la bière, à la bière, au vin rouge quand ils dînent, puis à la bière, enfin au whisky ou à la vodka quand des cibles avenantes se radinent. On rompt souvent au vin rouge, fête son célibat au champagne, sa liberté au rhum, sa dépression à la tequila. » (page 104)

 

« On peut n’être plus que ce que l’on boit, pour un instant ou une heure, une soirée ou une vie. » (page 107)

 

« A chaque cul son tabouret. »(page 109)

 

« L’esprit d’entreprise : œuvrer au succès de son employeur au prix de son propre effacement. Parce que c’est plus facile. Effectivement. Bien des VRP s’avèrent plus capables de pousser à l’achat d’un batteur à œufs que de trouver dulcinée, bien des sergents-majors inaptes à dresser marmaille, et ainsi de suite. Vendre un produit, faire appliquer une discipline ou défendre la veuve et l’orphelin s’avère toujours plus simple que de se vendre, discipliner ou défendre soi-même. Ainsi – magie ! – naît le salariat. » (page 110)

 

« Quand on apprend en un mois, d’un collègue d’open-space, quels sont sa couleur préférée, les prénoms de ses mômes et la nture de sa carrière estudiantine – voire son parfum préféré de capsule Nespresso -, on accède en trois services tout au plus au nombre de fausses couches, séjours en taule et admissions aux urgences – pou diverses raisons – d’un collègue de limonade. » (page 115)

 

« Portes closes, tripes ouvertes. » (page 122)



L’art de creuser un trou, Frédéric Gruet


L'art de creuserPrésentation de l’éditeur :

C’est l’histoire d’un neurologue français qui après avoir fait naufrage adopte un perroquet bleu, d’un aristocrate écossais qui peint des chameaux colorés et d’une jungle pleine de tigres, d’araignées et de geckos.

C’est l’histoire d’un général karen qui ne comprend pas ses prédécesseurs, d’un boxeur thaïlandais qui combat pour des clopinettes et d’un restaurateur d’Anvers qui enfourche sa moto.

C’est l’histoire d’un peuple qui ne se rend pas, d’une mère maquerelle qui aime le calme et de la fille d’une toiletteuse de chiens.

C’est l’histoire d’un colonel birman devenu général et à qui vient l’idée de creuser un trou.

 

 

Il n’y a pas là une histoire mais plusieurs, qui s’entrecroisent. Et pléthore de personnages incongrus – ainsi que des animaux exotiques. En toile de fond, la rébellion karen, « une rébellion sans prétention, sans fioritures ni enjolivements », qui n’a rien d’idéologique, et que finance notamment Lord Richard Flanagan, ressortissant d’Ecosse, peintre expatrié. Au milieu des obus qui s’écrasent à quelques kilomètres du camp, Géraldine, Orléanaise trentenaire, nègre de profession – « incarnation littéraire de la taylorisation du monde » -, recueille les propos de Noël Sixte, un notable de Vierzon devenu médecin dans la jungle birmane.

 

Frédéric Gruet dépeint des individus qui se côtoient sans jamais prendre le risque de s’investir les uns vis-à-vis des autres. Des solitaires plus ou moins déterminés, des voyageurs qui se sont trompé de route, des naufragés de l’existence – ne le sommes-nous pas tous ? Il dépeint encore des perroquets et des geckos en regard desquels l’homme, cet animal politique, paraît étrangement indécis – sinon brouillon. Le tout avec un sérieux et une maîtrise qui laissent toute la place à la véritable richesse de L’art de creuser un trou : l’humour. Sarcasme et fantaisie, bêtise et cynisme : on rit, nonobstant les événements dramatiques qui se jouent. C’est l’absurdité du monde que l’écrivain met ici en mots.

 

Ce premier roman étonne avant tout par son rythme. Les obus qui s’écrasent scandent un récit déjà cadencé par les points de suspension entre parenthèses que Frédéric Gruet sème à tous vents. Dans ces brèches incertaines s’engouffrent des heures et des mondes, la part obscure des personnages, et ce qui ne sera jamais révélé des événements ; tout ce que seuls savent les trois singes de la sagesse. En bande-son alternative, le Rat Pack de Vegas, la ville où l’on naît artistiquement le cas échéant. I’ve got you under my skin, King of the road.

 

Le style de Gruet décape. C’est du jamais lu. Son écriture est foisonnante. A partir de chaque élément de son récit, il tire des fils – et il tire de nouveaux fils des premiers, dans une profusion presque infinie, dans laquelle le lecteur pourrait se perdre si l’auteur ne savait très bien pour deux exactement où il va.

L’art de creuser un trou est une improbable découverte. Une façon aussi originale que prometteuse de démarrer l’année 2014.

 

Gallimard, 2011, 416 pages, 21 euros

 

 

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L’extrait :

 

« « Les perroquets m’ont toujours semblé être des résumés de l’humanité. » Un condensé de ce qu’était l’homme, de ce qu’il avait été, de ce qu’il serait inévitablement, sans oublier bien sûr de ce qu’il aspirait à devenir. Au fond, il pensait que les perroquets n’étaient rien d’autre que des hommes assumés. […]

Elever ses enfants dans le respect de la morale chrétienne ; se marier à l’église ; mener sa carrière tambour battant ; entretenir sa santé par la pratique d’un sport ; assiste à un concert de reggae un tee-shirt altermondialiste sur les épaules ; s’adonner aux joies du plaisir matin, midi et soir ; contempler un chêne au milieu d’un jardin luxuriant allongé sur une chaise longue en rotin : la majorité des hommes imitaient le commun des mortels. D’autres, comme sa mère, imitaient l’originalité. Et au fond, c’était la même chose. Le perroquet en faisait tout autant : il imitait. Et ce, sans comprendre un traître mot des sons qui sortaient de sa gorge. Mais aucun homme ne comprenait non plus le sens de ce qu’il imitait avec autant d’acharnement. » (pages 287-288)

 

 

Phrases choisies :

 

« Il était donc un divin enfant, de cette espèce en voie de multiplication des fils surprotégés par leur mère. » (page 20)

 

« La famille ne faisait décidément pas partie de ses compétences. » (page 46)

 

« Depuis qu’il était en âge de comprendre qu’on pouvait aussi choisir sa vie, Than Maung Khin ne désirait plus qu’une chose : être tranquille ; et depuis qu’il était en âge de comprendre que ce n’était pas aussi simple, il se disait que tranquille, on ne l’était jamais ni tout à fait, ni pas du tout, et qu’au fond ça n’avait pas tant d’importance. » (page 86)

 

« Il pensait parfois que pour témoigner de l’homme, il fallait voir des choses, et que c’était peut-être pour cette raison qu’il voyageait. » (page 98)

 

« Quand on peut contenter tout le monde, il faut quand même une solide raison pour faire autrement. » (page 116)

 

« Il n’y avait rien de plus constant sur cette terre que le désir de mémoire des hommes. » (page 178)

 

« Le reste du mobilier en tek, simple et raisonnable, se répartissait dans la pièce comme tout mobilier en tek se répartirait, avec simplicité et raison, dans tous les bureaux de commandant en chef simple et raisonnable de tous les romans du monde. » (page 219)

 

« Les premiers tétons tétés par une nuit dorée, les erreurs d’enthousiasme, les sentiments d’invincibilité, les espoirs de l’aube, le sublime instant où l’on prenait conscience que le monde en fait ne se laisserait jamais conquérir. » (page 228)

 

« Pour la première fois de sa vie, il ne se considérait plus jeune. Il découvrait le poids des ratés, des regrets. Ce qui jusqu’à présent apparaissait toujours drapé d’un sûrement plus tard se présentait maintenant devant lui accompagné d’un peut-être jamais et de la longue cohorte des occasions perdues. » (page 276)

 

« Bien souvent la liberté paralysait les hommes. Il fallait donc se contenter de gestes simples : avancer, lentement, mettre un pied devant l’autre. » (page 285)

 

« Les hommes libres tournaient souvent en rond. » (page 286)

 

« On devrait décerner à chaque homme un diplôme de vie réussie. Une fois pour toutes. Dès les premiers mois de la vie. Ce geste anodin simplifierait bien des choses. » (page 288)

 

« La curiosité n’occupait pas la dernière place dans la liste des péchés de Géraldine Allais : on ne se lance pas dans la littérature, même dans les biographies, par hasard. » (page 301)

 

« Rêver permettait aussi d’avancer. » (page 303)

 

« Il n’y avait rien de plus dangereux que les sentiments. Ils empêchaient les hommes de s’accomplir pleinement. » (page 312)

 

« Pour se rebeller, il ne fallait pas grand-chose : il suffisait juste d’en informer celui contre qui l’on se rebellait. (C’était quand même la moindre des politesses.) » (page 329)

 

« Une religion permettait de savoir où aller. Enfer ou paradis levaient le mystère du bout de la route. » (page 397)