L’Amour sans le faire, Serge Joncour


« Ne pas avoir d’enfant, c’était se condamner à rester l’enfant de ses parents. »

 

Franck, fils d’agriculteurs, n’est pas revenu chez ses parents depuis dix ans. Lorsqu’il téléphone pour annoncer son arrivée, c’est un petit garçon qui décroche, et qui dit s’appeler Alexandre, comme le frère de Franck décédé accidentellement. De Paris, Franck prend le train sans bien savoir ce qu’il va trouver à la ferme.

En parallèle, Louise, mère célibataire, s’apprête à retrouver son fils pour une semaine de vacances. En fin d’après-midi, elle prend la route.

 

« A la campagne on le sait, celui qui a goûté à la ville, il est foutu, celui qui a goûté à la ville, il ne reviendra pas. » (page 29)

« A Paris on est apprécié à la mesure de l’intérêt qu’on représente, d’où l’urgence de s’en donner. » (page 30)

 

Dans la première partie de « L’Amour sans le faire », les préparatifs et les départs de Franck et Louise sont deux fils qui s’entrecroisent, et que Serge Joncour tire doucement. Dans la seconde partie, les deux fils se mêlent, s’emmêlent, les trajectoires individuelles s’entrechoquent et, dans une ferme désertée par les parents de Franck, où plane comme un spectre l’absence du frère disparu, commence une curieuse vie à trois pour Franck, Louise et le jeune Alexandre.

 

« On croit avoir des préoccupations très différentes de celles de ses parents, et finalement c’est bien plus profond que ça. » (page 218) 

« Dans l’amour il y a bien plus que la personne qu’on aime, il y a cette part de soi-même qu’elle nous renvoie, cette haute idée que l’autre se fait de nous et qui nous porte. » (page 49)

 

La prose de Serge Joncour, qui est doublement sous les feux de la rampe en cette rentrée littéraire (son roman « L’idole » est devenu le film « Superstar » sorti fin août), est longue et lente. Sa plume hésite parfois, comme pour mieux révéler l’incertitude des rapports humains et la difficulté à les dépeindre. Un art dans lequel, malgré tout, il excelle, livrant un tableau touchant de vérité de deux êtres avançant sur la pointe des pieds sur le chemin d’un amour qui oscille entre tendresse et attachement.

 

« Ne pas pouvoir s’aimer, c’est peut-être encore plus fort que de s’aimer vraiment, peut-être vaut-il mieux s’en tenir à ça, à cette très haute idée qu’on se fait de l’autre sans tout en connaître. » (page 221)

« S’ils faisaient l’amour il savait qu’ils ne pourraient plus jamais se revoir, en revanche, pour se voir pour toujours, il leur suffirait de ne jamais s’aimer. » (page 279)

 

Sensible et lumineux, « L’Amour sans le faire » est un très bel hommage rendu au milieu agricole, à ses habitudes tenaces, et sa philosophie discutable, à sa vie au rythme de la nature, ainsi qu’une ode à la simplicité, à l’émerveillement et à cette possibilité, offerte mais trop souvent oubliée, pour tisser des liens qui soient solides : prendre son temps.

 

Flammarion, août 2012, 320 pages, 19 €

« L’amour sans le faire » sur Price Minister

 

 

Lire aussi :

5 questions à Serge Joncour

Bol d’air

L’homme qui ne savait pas dire non

L’idole

 

[Encore plus de citations :]

 

« Avec la musique tout devient spectacle. » (page 14)

 

« Souvent il suffit de gommer pas mal de pesanteur, de détresse ou de désillusion pour retrouver le visage du môme sous celui de l’adulte. » (page 69)

 

« Autour de soi le vide a vite fait de se faire dès lors qu’on ne répond plus. » (page 105)

 

« La terre ça ne se perd pas. » (page 218)

 

« Elle n’avait pas eu trop à forcer pour devenir méchante, en fin de compte tout ce qu’elle cherchait c’est qu’il en vienne à la détester pour de bon. Là-dessus il s’était levé d’un bond, renversant tout, tout avait valsé, les tasses comme les mots, des saloperies qu’on se balance à la figure quand on a le cœur qui déborde, il lui avait dit à quel point elle lui faisait sentir qu’ici c’était chez elle, qu’au bout de six ans il ne se sentait toujours pas chez lui, alors qu’il payait le gaz, l’électricité, le téléphone, de là, quand on atteint ce genre d’arguments, c’est qu’on est tombé bien bas ; quand on en est à se dire ça, c’est vraiment qu’on est sur l’autre versant de l’amour.

Ce qui les retenait, c’était cette totale habitude qu’ils avaient l’un de l’autre, à force de rester ensemble on ne tient plus à l’autre, mais on tient par l’autre, et là, c’est beaucoup plus délicat, ça demande une énergie folle de se déprendre, ou de la haine pure, à moins de miser sur l’évènement d’une nouvelle rencontre, celle qui redonne la folie de recommencer à zéro. » (page 250-251)

 

« Dans l’enfance, on n’existe que par son prénom […] La toute première fois qu’on entend son nom en entier, qu’on se voit y répondre, en général c’est que les choses sérieuses commencent. » (page 274)

 

« Parfois il arrive de se sentir instantanément proche d’être dont on n’a pas vraiment fait la rencontre, mais naturellement un lien se tisse, sans effort, sans volonté, par le seul fait d’une gigantesque coïncidence. » (page 277)


10 comments on “L’Amour sans le faire, Serge Joncour

  1. ton billet me décide, merci !

  2. je devrais le recevoir bientôt, j’ai hâte!

  3. Il doit être excellent ce livre. J’ai rencontré Serge JONCOUR lors du Salon du Livre de Romans en 2006.
    Merci pour tous ces conseils de lecture.
    Très bonne continuation et très bonne semaine.
    Amitiés.

  4. Pingback: L’Envolée des livres de Châteauroux, 4 & 5 mai 2013 | Sophielit

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